DE L'ACTIVITE INTELLECTUELLE
en nuances, éteinte à dessein afin de se mieux insinuer, professait ce scepticisme raffiné, qui oppose au dogmatisme de l'absolu l'indulgence d'une compréhension protectrice, et aussi ce dédain du vulgaire par où il resta toujours clerc vis-à-vis du laïque et qui le maintint, à travers nos vicissitudes, dans une sérénité souriante : <( Le gouvernement des choses d'ici-bas appartient en fait à toutes autres forces qu'à la science et la raison ; le penseur ne se croit qu'un bien faible droit à la direction des affaires de sa planète et, satisfait de la portion qui lui est échue, il accepte l'impuissance sans regret. Spectateur dans l'univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est qu'il n'en aurait pas le courage. » — Taine, systématique, simpliste, excessif, styliste robuste et éclatant, d'une conscience scrupuleuse, d'une érudition universelle à la façon du xvr siècle, agissait par la force comme Renan par le charme ; il poussait droit devant lui, tandis que l'autre enveloppait. x\bout pétillait de verve, capable de tout ce dont on se tire par la sveltesse d'esprit. Flaubert, le premier des réalistes, scrutateur au scalpel d'acier, artiste irréprochable h force de tension, décrivait les beautés de la nature aussi bien qu'on le peut quand on ne sent pas l'infini qui les enveloppe, transportait la sobriété chaude et le relief illuminé de Chateaubriand, dans la dissection impitoyable des réahlés les plus vulgaires.
Alexandre Dumas, remueur âpre, subtil, paradoxal, éloquent de sentiments et d'idées, déployait en profondeur tout ce que son père avait eu en superficie. Emile Augier, de la lignée gauloise de François I" par son art comme par son visage, nous réjouissait de son rire franc, de ses satires saines et vigoureuses; Octave Feuillet élégant, noble, adorablement féminin, passait de l'atmosphère des salons à celle vivifiante du grand air, Leconte de Liste, enfant des tropiques, ayant bu à la coupe du soleil les ivresses et les désespérances les faisait flamboyer à travers le marbre de l'Hellade ; Prévost-Paradol, à la bonne grâce aiguisée, à la causticité brillante, raillait comme on raillait à Athènes ; Victor Gherbuliez nous apportait son coup d'œil pénétrant, sa poésie, son savoir, sa plume originale, aussi apte à courir qu'à s'élever et à se concentrer, à dessiner les phénomènes sociaux et les paysages de la nature, que les replis d'un caractère de femme. Sous la protection de Jean-Baptiste Dumas, Léon Foucault et Pasteur poursuivaient leurs découvertes. Hébert évoquait de son pinceau lumineux les visions mélancoliques de la campagne où la fièvre veille sur le tombeau du peuple dominateur. Ambroise Thomas nous charmait de sa grâce pure, élégante et émue; Gounod nous rendait un Mozart.
L'Empereur ne favorisa pas cette explosion du génie national à la façon d'Auguste et des Médicis; les sciences, la littérature et les arts ne s'accommodent plus de ces protections. Cepen-
DE LACTIVIÏE INTELLECTUELLE. 91
dant il fonda un prix annuel de vingt mille francs à distribuer successivement par les diverses classes de l'Institut; sur sa cassette particulière il donna une pension mensuellede trois cents francs à Leconte de Liste; dix mille francs à Foucault pour son expérience du pendule, trente mille à Renan pour un voyage d'études en Syrie et en Palestine; il assura à Taine, alors pauvre, une place de professeur à l'École des beaux-arts; à Feuillet le poste de bibliothécaire à Fontainebleau ; introduisit au Sénat Mérimée, Sainte- Beuve, Nisard, Sacy, créa au moment même de la loi de sûreté générale, About, alors rédacteur du Moniteur Universel, chevalier de la Légion d'honneur, et appela à ses fêtes, à ses réceptions de Compiègne tous les hommes célèbres qui ne se targuaient pas d'être ses ennemis; à ces derniers il assura la sécurité du travail; il respecta leur liberté môme quand ils s'en servirent contre sa personne et contre son pouvoir.
Les procès intentés aux livres furent aussi rares que les avertissements aux journaux furent nombreux. Une Revue n'étant qu'une variété de la presse, on ne peut considérer comme s'adressant à un livre la poursuite dirigée contre Montalembert à l'occasion d'un article du Correspondant dans lequel, selon sa méthode, il opposait la servilité du Corps législatif français à la liberté de la Chami)re des communes anglaises. Les livres poursuivis furent Madame Bovuri/, les Fleurs du Mal de Baudelaire, la Justice dans l' Eglise et la névolution, de Proudlion.
La théorie libérale ne distingue pas entre les livres^ et les journaux; elle leur applique la même règle. N'expriment-ils que des opinions, ils n'encourent aucune responsabilité légale. Quelle qu'elle soit, vraie ou fausse, de quelque manière qu'elle se produise, modérée ou violente, une opinion est inviolable : vous déplaît-elle, réfutez-la; vous n'avez pas d'autre droit. Mais dès que le livre et le journal sortent de la sphère de la pensée pure et que, comme la parole ou comme les mouvements les plus simples, ils font partie d'une action, la facilitent ou la préparent, ils cessent d'être des opinions et deviennent des actes passibles, s'il y a lieu, de la répression légale à laquelle un acte est soumis. Les poursuites contre Flaubert, Baudelaire, sauf à discuter si en fait elles étaient justifiées, ne constituent pas une atteinte à la liberté, car l'outrage à la morale publique ne peut être considéré comme une opération delà pensée pure. L'article de Montalembert contenait une attaque si directe contre les institutions qu'à la rigueur on concevait une poursuite. Celle contre Proudhon était une atteinte flagrante à la liberté de la recherche; inaccessible au vulgaire par son étendue, par son style, par la nature des sujets, relevant de l'ordre métaphysique, philosophique et religieux, ce livre n'eut dû encourir, quoi qu'on en pensât, aucune répression. Cependant Flaubert fut acquitté, Baudelaire se vit infliger trois
1. Voir mes Solutions politiques et sociales, Du régime de la Presse. i