DE L'ACTIVITE INTELLECTUELLE. SI
loi, l'amour des places, le servilisme, l'anéantissement de l'individu, la haine de l'association dès qu'elle ne constitue pas un monopole, l'habitude de réclamer pour soi le droit commun et de réduire ses adversaires au droit exceptionnel, ne sont que des legs de l'ancien régime, le legs de l'ordre détruit à l'ordre nouveau. La liberté de la conscience, l'émancipation de la pensée, l'honnêteté dans la gestion de la chose publique, et tant d'autres bienfaits, voilà ce qui est propre à 1789, ce qui en fait une date immortelle non seulement pour nous mais pour le monde. Ce livre, sans fanatisme aveugle pour la Révolution, est celui qui la légitime le mieux. Depuis Machiavel et Montesquieu on n'avait pas porté aussi loin la finesse, la sagacité, lart d'isoler un fait social, de l'analyser et de généraliser l'enseignement qui en ressort; la plupart des aperçus sont nouveaux; ils le deviennent quand ils ne le sont point par la vivacité et le bonheur du tour; l'écrivain égale le penseur.
Proudhon nous plonge dans la méthode opposée, celle des casse-cou. Le livre est touffu, souvent contradictoire, insuffisamment médité, faiblement documenté, plein d'observations incomplMes, de déductions mal conduites, d'inductions risquées, d'injustices enfantines, mais puissant, éloquent, sincère, suggestif, débordant de suprêmes beautés; à tout instant la suavité du bon sens v côtoie le délire de l'insanité et le corrige; l'imbécillité démagogique y est fustigée à tour de bras, le régicide flétri. Au sortir d'un
paradoxe effronlé on tombe sur des pensées telles que celle-ci : « On n'a jamais vu de nation quelque peu policée qui puisse se passer de gouvernement. Sans gouvernement la société tombe à l'état sauvage : pour les personnes point de liberté, de propriété, de sûreté; pour les nations point de richesse, point de moralité, point de progrès. Le gouvernement est à la fois le bouclier qui protège, l'épée qui venge, la balance qui détermine le droit, l'œil qui veille ^ » L'Empire y était vengé du reproche d'être une tyrannie : (( Jamais nation en travail d'avenir ne fut moins tyrannisée que la nôtre. Qui est-ce qui proteste? personne ne dit mot, partout on se soumet^ » Et quelle vue claire sur l'avenir de ce prétendu despotisme! (( Malgré ses précédents équivoques, la bascule qui l'a déshonoré si longtemps, tenant à des causes purement économiques, la réapparition du régime parlementaire est inévitable. Le parlement est devenu une catégorie de la raison française. C'est le foyer de la pensée politique, <i'ailleurs le terme prévu, promis, presque officiellement annoncé de l'Empire actueP. »
En même temps que de la maturité puissante des talents ou des génies célèbres, on jouissait de la floraison épanouie des nouveaux venus déjà égaux à ceux qui allaient finir. Ernest Renan, dans ses Etudes religieuses déjà en possession de sa langue exquise, délicate, juste, toule