CHAPITRE PREMIER
En 1859 il n'existait ni en France, ni en Autriche, pas même en Prusse, un système bien combiné de mobilisation du personnel et du matériel militaires qui permît de passer rapidement du pied de paix au pied de guerre. L'état de paix et l'état de guerre étaient distincts, et l'on n'allait de l'un à l'autre que par des opérations longues, dispendieuses, compliquées : achats exceptionnels de chevaux, de voitures, d'approvisionnements, etc. Si, dès le l*-''' janvier, alors que la guerre parut imminente, on avait commencé ces opérations avec diligence, elles eussent été terminées au début des hostilités, et nos troupes auraient franchi les Alpes abondamment pour-
vues. Cela ne se fit pas. Le maréchal Vaillant, inquiet et tourmenté, demandait-il à agir, on l'arrêtait. On craignait de donner un aliment à l'incrédulité diplomatique, d'ôter un air de sérieux aux négociations pacifiques, de surexciter les mauvaises dispositions de l'Allemagne et celles guère meilleures de l'Angleterre. A un dîner chez Walewski, le prince Napoléon, ministre des colonies, interpella vivement Vaillant: « Eh bien, maréchal, nos troupes sont-elles prêtes? avez-vous donné des ordres? — Non, Monseigneur, aujourd'hui même l'Emperereur m'a dit d'attendre. — Attendre! mais quoi? que les Autrichiens soient à Turin ! C'est absurde. Vous verrez que vous serez victime de ces interminables retards ; viendra le moment où il faudra agir en hâte, aucune précipitation ne pourra remplacer le temps perdu. Vous y laisserez votre portefeuille, je vous le prédis. »
Le Prince avait prédit juste. Quand la guerre fut déclarée, nous n'étions pas prêts, et le maréchal Vaillant fut accusé de négligence et d'incapacité, même pour des retards qui n'étaient pas les siens. Par exemple, on lui avait maintes fois refusé l'autorisation de faire rejoindre les soldats en congé renouvelable; tout à coup l'Empereur témoigne en termes plus vifs que son habitude son étonnement que cette mesure n'ait pas été prise. Vaillant se rebiffe et l'Empereur s'adoucit. Mais les mêmes scènes se renouvelèrent à proposd'autres dispositions urgentesqui n'avaient été ajournées aussi que par ordre du souverain.
On a été jusqu'à dire que les hommes, les che- \aux, le matériel manquaient^ : c'est excessif, (omptant encore dans ses rangs un grand nombre de soldats de Crimée, complétée par des réservistes que cette guerre avait déjà fait passer sous les drapeaux, notre infanterie présentait un effectif de paix qui permettait de fournir vite Its divisions actives de l'armée d'Italie, sauf à iomplir les vides causés par ces prélèvements dans les corps restés en France. Les effectifs de paix de la cavalerie suffisaient au début à une armée destinée à opérer dans un pays très accidenté, coupé de cours d'eau, et couvert de cultures à hautes liges. Le personnel de l'artillerie serait facilement complété par des réservistes et quelques fractions d'infanterie ou de cavalerie. Du côté des chevaux, au contraire, le déficit était sérieux. Les approvisionnements en munitions étaient assurés, le matériel des équipages de pont disponible.
En ce qui concerne l'armement, la situation laissait à désirer. Notre fusil était le fusil de gros calibre de l'ancienne monarchie, de la première république, du premier empire, des guerres d'Afrique, avec deux perfectionnements : en 1842, le système à percussion substitué au système à silex, c'est-à-dire la capsule à la pierre à fusil; en 1857 et 1838 l'àme de l'arme rayée et munie d'une balle cylindro-ogivale. L'augmentation de portée et de justesse ainsi obtenue n'au-