Empire libéral, tome HI, p
hésiter et sans de nouveaux ordres, afin qu'ils soient moins exposés à être attaqués isolément. » C'est ce que fil Napoléon III. Son armée entrant en Italie à la fois par Gênes et par Suse, c'est-àdire à des distances telles que les deux fractions ne pouvaient pas se donner la main, il les plaça sous deux commandements indépendants : l'aile gauche, composée des 3'^ et 4^ corps destinés à arriver par les Alpes, sous le maréchal Canrobert ; l'aile droite, composée des l^'" et 2^ corps et de la garde, dirigée vers Gênes, sous Baraguay d'Hilliers. Les deux ailes, après avoir opéré leur mouvement isolé avec le plus de célérité possible, devaient se réunir à Alexandrie, où l'Empereur viendrait prendre le commandement en chef.
Dès le 26 avril, quoique encore insuffisamment pourvus de matériel et d'approvisionnement, les corps se mettent en mouvement de tous les points du territoire, de Strasbourg à Alger, avec entrain. Canrobert devance ses soldats et arrive à Turin le 29 avril, pour les attendre et se concerter avec Victor-Emmanuel. Il apprend que le même jour l'armée autrichienne passe le Tessin.
Cette armée autrichienne, bien instruite, aguerrie, soHde, offrait un total de J 10000 combattants et de 400 canons; elle était partagée en cinq corps d'armée, plus une division indépen-
dante, commandée en chef par le feld-zeugmeister Giulay.
Giulay, brave, distingué, habile à manier les troupes et à les tenir en main, rompu aux détails du service, ne manquait ni d'audace ni d'initiative et n'était pas l'imbécile qu'on s'est plu à dépeindre; mais pourvu à une dose considérable de cet entêtement qui, bien employé, constitue une des qualités principales du général en chef, il avait une idée fixe, gagnée à l'école de Radetsky, à savoir que la défense de la Lombardie est derrière le Mincio, non derrière le Tessin. Selon lui il n'y avait qu'un plan : se retirer au centre du quadrilatère et là, formidable et indébusquable, attendre les alliés, les refouler, mettre leur armée en déroute, la pousser, l'épée dans les reins, au delà du Tessin.
Le jeune empereur et quelques-uns de ses conseillers militaires concevaient autrement la campagne. Ils espéraient le succès d'une prompte et vigoureuse offensive : il fallait devancer les alliés, ne pas leur laisser le temps de se réunir; on était plus prêts, plus formés qu'eux, il fallait profiter de cet avantage, courir à marches forcées vers la Dora Baltea, se ruer tête baissée sur les petites troupes piémontaises, les jeter en l'air, traverser Turin sans s'y arrêter, continuer vers la gauche française, l'accabler par le nombre; courir ensuite vers Alexandrie, ne pas s'y arrêter, attendre aux débouchés de l'Apennin la droite française et lui faire subir le même sort qu'à la gauche.
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Le grand homme eût adopté ce dernier plan; cependant les bonnes raisons ne manquaient pas en faveur du premier. L'essentiel était de se projioncer résolument pour l'un ou pour l'autre et de n'en plus démordre. Adoptait-on la défensive de Giulay, il fallait lui laisser la liberté de la conduire à sa guise. Préférait-on l'offensive, il fallait remplacer Giulay par un général qui y fût décidé. On adopta l'expédient, néfaste partout et indubitablement à la guerre, celui d'un moyen terme. On maintint Giulay en lui envoyant un chef d'état-major, le colonel Kuhn, jeune officier ardent, très capable, partisan du plan offensif, avec mission d'y entraîner son général en chef. Il se produisit ce qui était inévitable : parfois, cédant à la pression de son auxiliaire, Giulay prit un semblant d'offensive, mais à la première difficulté, rendu à l'impulsion de son naturel, il y renonçait, faisant deux pas en arrière pour réparer le pas en avant. Pendant tout son commandement, il ne cessa d'osciller entre une velléité d'offensive qu'on lui arrachait et la défensive derrière le quadrilatère qui était le fond permanent de sa pensée. De là des ordres, des contre-ordres, des incohérences, des fatigues inutiles et enfin la défaite.
Que l'armée piémontaise semblait petite en présence de la force imposante des Autrichiens.
Commandée par le roi, assisté ad'latus de La Marmora avec Délia Rocca comme chef d'étatmajor général, elle se composait de cinq divisions d'infanterie et d'une de cavalerie, en tout 60000 combattants au plus. 11 y avait, il est vrai, la brigade des chasseurs des Alpes, volontaires de Garibaldi. On avait fait grand fond sur ces volontaires; on supposait qu'au nom magique de Garibaldi, cette Italie qu'on nous représentait comme frémissante d'un bout à l'autre allait jeter en Piémont un nombre d'hommes au moins égal à celui de l'armée régulière, 50 000, d'aucuns disaient 100000. 11 en vint 3000 à peine' à Garibaldi et 9 000 environ à l'armée régulière. Quoique fort braves, élite dévouée à un chef intrépide, ces volontaires ne pouvaient être que des mouches bourdonnant autour des lions aux prises.
Les forces piémontaises n'étaient pas ramassées. Une division protégeait Gênes et ses débouchés, une autre Alexandrie; en avant de Turin ne se trouvaient que deux divisions, derrière la Dora Baltea, à peine 3000(1 hommes. Canrobert, supposant que l'action diplomatique ofTensive de l'Autriche allait être suivie d'une action stratégique non moins décidée, voit le péril; il juge que la ligne de la Dora Baltea, facile à tourner par la gauche, était indéfendable de front avec des troupes aussi peu considérables, qu'il serait téméraire de recommencer la faute qui pensa