CHAPITRE Vil
Vouloir la paix ne suffisait pas, comment l'obtenir? Le prince Napoléon proposait une démarche directe auprès de la Prusse : ce n'était ni sûr ni digne. L'Empereur préféra s'adresser à son ami Palmerston. Il lui fit demander par Persigny (4-5 juillet) s'il ne consentirait pas à intervenir entre les belligérants, sur les bases suivantes : 1" la Lombardie, Plaisance et Carrare, à la Sardaigne ; — 2" Modène et la Vénétie érigées en États indépendants sous un archiduc ; — 3° les Légations organisées en royauté laïque ; — 4° la Toscane, soit à la grande-duchesse de Parme, soit au grand-duc héritier; — 5° une confédération de tous les Etats italiens sans exception ; — 6" un congrès pour réorganiser l'Italie d'après les principes ci-dessus et en tenant compte des droits acquis et des vœux des populations. Il chargea en outre Walewski de communiquer confidentiellement à Berlin et à Pétersbourg ces bases de négociation. A Berlin, Moustier devait
même demander au Prince Régent d'insister par télégraphe auprès de François-Joseph pour qu'il acceptât les conditions qui seules pourraient assurer le rétablissement de la paix.
Le ministère Derby eût trouvé ces conditions excessives : — La Sardaigne, aurait-il répondu, comme son ambassadeur Cowley, ne mérite rien, rien que la réprobation de l'Europe, car c'est elle qui a été la cause de la guerre. — Au contraire, Palmerston et Russell les estimèrent insuffisantes : ce n'était pas la peine d'avoir ébranlé l'Europe, d'être descendu en Italie avec tant de fracas et d'y laisser l'Autriche presque aussi puissante qu'auparavant; toute paix qui n'aboutirait pas à une expulsion totale ne serait qu'une trêve. « Ce que l'Empereur propose, dit Palmerston, ce n'est pas l'Italie rendue à elle-même, mais l'Italie vendue à l'Autriche. » Cependant, ne voulant pas blesser son ami impérial, il consentit à transmettre les propositions à Vienne, sans les accompagner d'aucune approbation.
|i| Instruit par le télégraphe des dispositions de * Palmerston, TEmpereur comprit qu'il n'avait rien à en attendre. Le temps pressait. Pour arrê-
Iter la Prusse au plus tôt, avant qu'elle eût accompli les pas décisifs, il résolut de demander un armistice à l'empereur François-Joseph. Pendant ce délai, il se rendrait compte de l'accueil fait à ses propositions par les cabinets de Berlin et de Pétersbourg.
Le 6 juillet, il avait fait une reconnaissance sur les hauteurs de Somma Campagna et prescrit une prise d'armes générale pour le lendemain, voulant sans doute masquer ses dispositions intimes et ne pas laisser croire aux Autrichiens qu'il était aux abois. A la fin de la journée, à six heures et demie, ne s'étant confié qu'au maréchal Vaillant, il expédia à Vérone le général Fleury, porteur d'une lettre autographe. Cette lettre était l'équivalent de celle adressée par son oncle, le soir de Marengo, à un autre empereur d'Autriche : « C'est sur le champ de bataille, au milieu des souiïrances d'une multitude de blessés et environné de 15 000 cadavres, que je conjure Votre Majesté d'écouter la voix de l'humanité. » Napoléon III demandait un armistice. Son messager Fleury allait là défendre sa propre opinion, et on était sûr qu'il ajouterait une chaleur toute particulière à sa grâce d'insinuation persuasive. A son arrivée à Vérone, François-Joseph, déjà couché, se leva et le reçut aussitôt. La lecture de la lettre l'émut. « Mais, mon cher général, c'est une très grave chose que vous m'apportez là; je ne saurais vous répondre tout de suite; veuillez attendre jusqu'à demain matin huit heures; j'ai besoin de me recueillir. — Je suis aux ordres de Votre Majesté, répondit Fleury. » Toutefois, avant de se retirer, il exposa les rai-
sons qui militaient en faveur d'une suspension d'armes, et glissant adroitement une menace sous une information, il dit : « Quelle que soit la décision de Votre Majesté, elle me permettra de lui dire combien il est urgent que cette réponse soit prompte, lorsqu'EUe saura ce qu'Elle ignore peut-être, que la flotte française occupe en ce moment l'île de Lossini ; qu'au premier signal vont commencer les attaques sur le littoral de la Vénétie ; qu'un corps expéditionnaire de 4 000 hommes, sous les ordres de ^^'impffen, a rejoint l'amiral Romain Desfossés. — En effet, dit l'Empereur, je viens d'apprendre l'occupation de Lossini, mais je n'ai rien reçu d'officiel des cours et je veux réfléchir; demain matin, je vous donnerai ma réponse. » Le lendemain matin, vers huit heures, François-Joseph le fit demander et lui donna lecture de cette réponse. Il acceptait l'armistice et priait Napoléon III de fixer le lieu où les conditions de la paix pourraient être discutées. Sur la table même de François-Joseph, Fleury télégraphia alors à l'amiral Desfossés de suspendre l'attaque qui devait avoir lieu le lendemain.
A onze heures et demie, l'armée, déployée tout entière, selon les dispositions ordonnées la veille, aperçut dans un nuage de poussière la voiture qui ramenait de Vérone l'ambassadeur de paix. La rumeur de ce qui allait se passer se répandit; un sentiment de surprise et de regret se manifesta parmi les troupes, dont la santé physique était, en général, aussi excellente que le moral.
L'Empereur sentit qu'il devait s'expliquer avec ses lieutenants, il les réunit à dîner; après le repas, il les emmena dans le jardin. La première opérationindiquée parla situation des deux armées était le siège de Vérone. « Où en est l'arrivage du matériel? demanda-t-il à Lebœuf et à Niel. — Cet arrivage, répondirent-ils, s'efïectue aussi vite que possible, mais la plupart des canons rayés étaient au ravage au moment de la formation de l'armée; il faut attendre encore pour que cet équipage soit en mesure de commencer le siège. — Mais combien de temps durerait le siège? — D'après nos premières études sur la place, nous estimons quarante-cinq jours. — Quarante-cinq jours, c'est bien long devant l'attitude hostile de l'Allemagne ! » Et l'Empereur fit connaître ses dispositions à négocier plutôt que de continuer une guerre qui deviendrait peut-être impossible à localiser. Quelques observations furent présentées, surtout par le maréchal Xiel. L'Empereur n'engagea pas une discussion générale, il prit à part chacun de ses ofliciers et aux raisons qu'il supposait de nature à agir sur chacun d'eux, il ajouta la communication de la lettre récente du ministre de la Guerre touchant la nécessité d'appeler la garde mobile, ressource extrême à laquelle il ne voulait pas recourir.
Le 8 juillet, à la suite d'une longue conférence entre les commissaires des trois puissances, l'armistice fut établi jusqu'au 15 août. « Il ne s'agit, dit le Moniteur, que d'une trêve entre les belligérants qui, tout en laissant le champ libre aux
négociations, ne saurait faire prévoir dès à présent la tin de la guerre. »
Le lendemain arrivèrent les réponses de Pélersbourg et de Berlin sur la négociation dont Palmerston avait été prié, (iortschacow ne faisait aucune objection'. Rechberg mandait à Palmerston que les propositions transmises étaient entièrement inadmissibles". Le Kégent refusait de les appuyer : « 11 était très toucbé de la preuve de confiance que lui donnait l'Empereur, mais c'était chose trop grave que de conseiller à l'Autriche d'abandonner une province encore entre ses mains; pour lui donner ce conseil, il faudrait avoir une connaissance plus exacte de son état financier et militaire et pouvoir discuter les raisons d'un si grand sacrifice; en tout cas, on lie pouvait traiter ce sujet par le télégraphe ^ »
L'Empereur se trouvait ainsi acculé à la nécessité ou d'accepter la lutte sur le Rhin avec l'Allemagne entière, ou de s'arranger tout de suite sur le Mincio avec l'empereur d'Autriche. Or on ne pouvait espérer de François-Joseph aucun arran-