‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 54 sur 177 · Fleury, Souvenirs, p. Gl · texte numérisé non relu

Fleury, Souvenirs, p. Gl

2. Flkury, p. 93, 99. Klapka écrivait à Kossuth le 13 juillet 18oy : « C'est surtout le prince Napoléon qui a voulu la paix. )>

n'avait pu, malgré son habitude de se dominer, cacher une vive impression de douleur. Ainsi à Magenta une civière passe devant lui, porlant un soldat, les jambes cachées par sa capote grise, une plaie saignante au bras : '< Sire, votre main ! » s'écrie le malheureux; l'Empereur met sa main dans celle du moribond, dont le visage s'illumine, et il détourne la tête pour cacher son trouble ; plus loin il aperçoit sur un brancard le corps d'Espinasse : « Pauvre Espinasse ! » murmure-t-il la voix étoufTée. A Solferino il lui échappa plusieurs fois : « Les pauvres gens! les pauvres gens! quelle horrible chose que la guerre ! » — La veille d'Austerlitz, à la suite de sa visite aux bivouacs, où il avait été accueilli par des acclamations frénétiques, le premier Empereur se trouvant seul dans la mauvaise cabane de paille sans toit que lui avaient faite ses grenadiers, pensa au grand nombre de ces braves qui voyaient la lumière pour la dernière fois. <i Au mal que cela me fait, dit-il, je sens que ce sont véritablement mes enfants; et je me reproche quelquefois ce sentiment parce que je crains qu'il ne finisse par me rendre inhabile à faire la guerre. » — Et le lendemain, après avoir visité les blessés, il s'écriait : '< Lecceur saigne. » Est-il surprenant que sur son premier champ de bataille, Napoléon III eût ressenti les émotions auxquelles son oncle n'échappait pas après tant de combats? Il é[)rouvait en outre des confrariélés de diverses natures : l'apathie invincible des Italiens l'avait déçu, l'indiscipline du roi de Sar-

daigne l'avait contrario, la facilité des Lombards à reprendre, sur l'apparence d'une défaite, les couleurs autrichiennes l'avait froissé, la persistance à lui prêter, en Toscane et à Naples, des velléités dynastiques imaginaires l'avait blessé, l'outrecuidance à ne tenir aucun compte de ses convenances et à ne le considérer que comme un instrument dont on se sert et dont on se moque l'avait choqué. 11 avait eu grand'peine à empêcher l'annexion immédiate de la Toscane, et avait dû subir la dictature du Roi dans les Romagnes soulevées, ce qui lui donnait l'air d'être venu autant pour dépouiller le Pape que pour affranchir l'Italie. Enfin, depuis qu'il exerçait ce commandement des armées qu'il avait tant désiré, il en sentait les écrasantes responsabilités et les hasards terribles. Toutefois aucune de ces considérations, quoiqu'elles ne fussent pas petites, comme on a affecté de le prétendre, ne lui sembla déterminante. Les considérations personnelles ne l'entraînaient guère et il ne reculait pas à se mesurer avec les obstacles qui n'étaient pas insurmontables. La vue claire des dangers imminents de la France et de l'Italie fut la raison véritable, la raison principale, sinon unique, qui l'arrêta court et le disposa à la paix.

Il n'y avait aucune illusion à se faire sur les conséquences de l'entrée en scène de l'Allemagne sur le Rhin. Le ministre de la Guerre, Randon, exposait qu'il pouvait encore disposer pour protéger notre frontière nord-est d'une artillerie respectable et d'une cavalerie nombreuse, mais

qu'il manquait d'infanterie, et il sollicitait l'autorisation, ce qui ne sétait jamais fait, d'appeler la garde nationale mobile, conformément à la loi de 1831. Nous n'aurions, au premier choc de l'invasion germanique, opposé que 120 000 hommes au plus , ce qui eût été insuffisant quoiqu'ils fussent commandés par le vainqueur de Malakoff. 11 eût fallu, en toute hâte, ramener par les voies rapides notre armée d'Italie au secours de la frontière menacée. Serait -elle arrivée à temps pour nous tirer de péril? C'est douteux, vu l'insuffisance de votre réseau ferré; mais ce qui n'est pas douteux c'est que le Piémont, laissé seul aux prises avec les Autrichiens au moins doubles en forces, eût été anéanti.

Dans ces conditions, quel était des deux alliés le plus intéressé à une paix quelconque et immédiate? N'était-ce pas le Piémont? C'est pourquoi, indépendamment des raisons personnelles auxquelles il n'était pas insensible, le prince Napoléon, absolument dévoué à son beau-père et à l'Italie, conseilla de finir la guerre aussi fiévreusement qu'il avait poussé à la commencer; c'est pourquoi Victor-Emmanuel ne fit aucune objection, n'opposa aucune résistance et crut même inutile de consulter Cavour. Il était à coup sûr dépité de cet arrêt à mi-route, mais l'Empereur ne l'était pas moins. A quoi eût conduit de s'obstiner contre la force des choses? Ne valait-il pas mieux s'arrêter en emportant la Lombardie que d'être rejeté, la baïonnette aux reins et les mains vides, jusqu'à Turin?

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