Dépêche de Mouslier du H juillet 18o
gement qui impliquerait l'abandon de la Yénétie. Napoléon III n'étant pas de ceux qui, s'étant donné un but, se refusent aux conditions sans lesquelles on ne l'atteindra pas, demanda à François-Joseph une conférence, avec le parti pris de ne pas insister sur l'indépendance de la Vénétie, même sous un archiduc, et de réduire ses exigences à la cession de la Lombardie.
Les chances de PVançois-Joseph étaient meilleures que les nôtres; son armée, plus nombreuse, s'appuyait à des forteresses redoutables et l'Allemagne marchait sur le Rhin. Mais à quel prix ce concours? le Régent refusait de devenir un allié, voulait rester un médiateur indépendant; tranchant de son autorité propre et à son profit le dualisme fédéral, il se constituait l'unique représentant de la puissance allemande au dehors et au dedans, et réclamait de la Diète le commandement absolu des contingents fédéraux. La sagesse eût été de dévorer l'affront, et des réserves de principes discrètement présentées, de profiter du secours, de se relever, sauf à reprendre plus tard ce qu'on avait extorqué. Heureusement François-Joseph n'eut pas ce sens politique supérieur; il se piqua, se cabra, en vint à éprouver plus d'antipathie contre la Prusse, qui s'apprêtait à le secourir à ses conditions, que contre les alliés qui travaillaient à le dépouiller sans conditions. Il ne put se résigner à voir la Prusse se hisser, même momentanément, à la tête de l'Allemagne. Blessé dans son orgueil, il préféra sacrifier une province que sa prépondé-
rance fédérale. 11 fit protester à la Diète contre la prétention prussienne de conduire les contingents fédéraux sans s'astreindre aux règles consacrées (6 juillet), et il accepta l'entrevue que l'Empereur lui proposait à Yillafranca pour traiter de la paix.
L'Empereur tenait Victor-Emmanuel au courant de ses démarches; ni l'un ni l'autre n'en instruisaient Cavour. Il apprit l'armistice par une dépêche télégraphiée. Du reste, depuis le commencement de la guerre, on l'avait comme mis à l'écart, on ne le consultait pas sur les décisions stratégiques, même quand elles touchaient à la politique ; on ne l'informait pas des mouvements arrêtés, on le tenait au courant par de rares bulletins. Il adressa des remontrances amères au major général, qui n'en fit aucun cas. Il était exaspéré : « On me prend donc pour un simple commis dont on se défie!... » S'il n'avait pas jugé coupable de se retirer au milieu d'une guerre, il eut donné sa démission. L'annonce des négociations pacifiques tourna son exaspération au délire. Il accourt au quartier général, à Monzambano (10 juillet). Que dit-il? On sait seulement qu'il s'emporta à de telles irrévérences que Viclor-Emmnnuel, ne se contenant plus, se leva, lui tourna le dos et sortit.
Cavour se rabattit sur Délia Rocca, et il reprenait de plus fort ses jérémiades quand survient le prince Napoléon. Alors il entre en fureur : << Toute paix qui ne comprendrait pas la Vénélie serait une trahison! » Le Prince n'était pas
de ceux qu'on interloque; il répond sur le même ton : « Ah çà! de quoi vous plaignez-vous? En attendant l'avenir vous avez la Lombardie et les Duchés, n'est-ce pas un joli morceau? Est-ce que, par hasard, vous voudriez que pour vous nous perdions la P'rance et notre dynastie? — Quand on a pris un engagement on le tient, répète Cavour, et de plus en plus animé il menace de se mettre à la tète d'une révolution et de soulever l'Italie. — Il aurait fallu la soulever plus tôt )), riposte le Prince. Et il lance les traits les plus acérés contre l'inertie des Italiens; il ne tarit pas sur les Toscans, il en parle avec une véritable rage de mépris : ce n'étaient plus les hommes de la Florence antique, c'étaient des abâtardis, indignes de la liberté. — « C'est cela, fit Cavour, quand on veut tuer son chien, on dit qu'il est enragé. » Cavour eût voulu répéter à l'Empereur ces extravagances. Celui-ci lui fit répondre que dans les conditions actuelles, une conversation serait sans utilité, et qu'il le verrait volontiers à Milan à condition qu'on ne reviendrait plus sur le passé.
L'entrevue de Yillafranca eut lieu le 11 juillet à neuf heures du matin. L'Empereur, toujours courtois, s'avança d'un petit quart de lieue à la rencontre de François-Joseph. L'entretien dura un peu moins d'une heure: il n'y eut ni carte
déployée, ni écrit signé. François-Joseph alla droit au fait : <> Cette paix, je la désire, je cède au sort des armes, et je vais donner à Votre Majesté une preuve de ma confiance en Elle, en lui indiquant la limite des concessions que je puis faire. » Il concédait la Lombardie, sauf les forteresses de Mantoue et de Pescliiera; il admettait la possibilité d'une annexion de Parme à la Sardaigne; au contraire il insistait pour le maintien dans leurs Etats des ducs de Modène et de Toscane; il promettait une amnistie générale (ceci regardait les Hongrois qui préparaient leur soulèvement). — L'empereur Napoléon demanda à son tour s'il se prêterait à une confédération des peuples italiens sous la présidence honoraire du Pape. François-Joseph ne dit pas non. « Pour la Vénétie, reprit alors Napoléon III, l'empire d'Autriche se trouverait dans une position analogue à celle du roi de Hollande, membre de la Confédération germanique pour le Luxembourg. » Aucune discussion ne suivit l'échange de ces vues. Napoléon lll dit qu'il devait y réfléchir avant de les adopter. « Dites oui, répondit François-Joseph, et finissons-en tout de suite. » L'Empereur maintenant son désir de réfléchir : « Eh bien, Sire, je vous prie de réfléchir dans mon sens, n'est-ce pas? »
A son retour Napoléon III raconta l'entrevue à Victor-Emmanuel et au prince Napoléon, puis rédigea devant eux les préliminaires à soumettre à la signature de F'rançois-Joseph. \ ictor-Emmanucl en écouta la lecture en silence; à la fin il
s'écria : « Pauvre Italie ! mais quelles que soient les délibérations définitives de Votre Majesté, je serai toujours plein de gratitude pour ce qu'EUe a fait en faveur de l'indépendance italienne, et Elle retrouvera toujours en moi un ami fidèle et reconnaissant. »
Ces projets de préliminaires étaient ainsi conçus : « Entre Sa Majesté l'Empereur d'Autriche et Sa Majesté l'Empereur des Français, il a été convenu ce qui suit : « Les deux Souverains favorisent la création d'une confédération italienne. — Cette confédération sera sous la présidence honoraire du Saint-Père. — L'Empereur d'Autriche cède ses droits sur la Lombardie à l'Empereur des Français, qui, selon le vœu des populations, les remet au roi de Sardaigne. — La Vénétie fera partie de la Confédération italienne tout en restant sous la couronne de l'Empereur d'Autriche. Les deux souverains feront tous leurs efforts, excepté le recours aux armes, pour que les ducs de Toscane et de Modène rentrent dans leurs États en donnant une amnistie générale et une Constitution. — Les deux souverains demanderont au Saint-Père d'introduire dans ses Etats des réformes salutaires et de séparer adtninistrativement les Légations du reste des États de F Église. — Amnistie pleine et entière est accordée de part et d'autre aux personnes compromises à l'occasion des derniers événements dans les territoires des parties belligérantes. — Fait à Villafranca, le 11 juillet 1859. »
Ensuite l'Empereur se mit à sa table et écrivit la lettre suivante : « Monsieur mon Frère, j'ai bien réfléchi aux propositions que Votre Majesté m'a faites dans l'entrevue de ce matin, et je suis décidé à les accepter. J'en envoie la rédaction à Votre Majesté ainsi qu'elle est restée dans mes souvenirs. Je charge mon cousin, le prince Napoléon, de vous porter cette lettre et ce projet de préliminaires. Il est autorisé à en discuter les termes avec Votre Majesté, et à y apporter les modifications de détail qui pourraient résulter de cette discussion, ainsi qu'à donner à Votre Majesté tous les développements et éclaircissements nécessaires aux points stipulés. »
Le prince Napoléon commanda au général Fleury une voiture et des chevaux de poste, avec un courrier de la Maison de l'Empereur, et à deux heures et demie, il se mit en route accompagné de son aide de camp, le commandant Ragon'. Aux avant-postes ennemis, formés par un régiment hongrois, un officier l'arrête, mais, le reconnaissant, lui dit avec civilité, en allemand, qu'il ne croyait pas nécessaire de le faire escorter, et qu'il était libre de continuer sa route seul. Par une chaleur écrasante et des nuages de pous-
i. Je fais ce récit d'après le journal et les conversations du prince Napoléon. Ce que Nicoinrde Blanchi en a raconté partiellement lui a été communiqué par moi.
sière, il arrive à la Porte de Vérone à quatre heures et quart. Des soldats bohèmes reçoivent l'ordre de diriger sa voiture jusqu'au palais de l'Empereur; un quart d'heure après, elle pénétrait dans la cour du grand quartier général, maison simple à peu de distance des Arènes. L'aide de camp de service, le prince de Hohenlohe, reçoit le Prince, qui lui explique sa mission. Au bout de quelques minutes on le fait monter au premier étage, dans un petit salon où entre presque en même temps un jeune homme grand, mince, très blond, avec de fines moustaches, vêtu d'une petite tunique bleu-gris à deux rangées déboutons et d'un pantalon de toile grise, c'était François-Joseph.
Il prit la main du Prince avec affabilité et aisance, disant qu'il était enchanté de le voir, et le conduisit dans son cabinet. Là il s'assied devant son bureau, le Prince se met à côté et lui tend la lettre de l'Empereur. François-Joseph la lit attentivement, laissant paraître sur son visage un sentiment de satisfaction, en même temps qu'un certain embarras. « Je suis enchanté, dit-il, que l'Empereur accepte mes propositions, mais j'ai des observations assez graves à faire sur la rédaction que vous m'apportez. » Le Prince proposa de lire l'ensemble des propositions, et de les discuter une à une : « il avait ordre de terminer d'une façon ou d'une autre. L'empereur des Français désirait une paix acceptable pour les deux parties, qui mît fin à l'effusion du sang et aux sacrifices de la
guerre, mais le sort des armes lui ayant été favorable, il entendait profiter de sa position. Si ces pourparlers n'aboutissaient pas, il était décidé à mener la guerre avec plus de vigueur que dans le passé, en se servant de tous les moyens à sa disposition. » Le Prince s'aperçut que ces paroles produisaient un etfet pénible sur son interlocuteur; il s'excusa de ce qu'elles pouvaient avoir de rude et de peu diplomatique; sa position, son caractère connu, jusqu'à son costume négligé et poudreux lui faisaient espérer que son entière franchise ne déplairait pas. <( Oui, dit l'Empereur, j'aime autant cela. J'en ai du reste donné l'exemple à l'empereur Napoléon III ce matin, en lui disant nettement ce que je pouvais faire et les limites de mes concessions. »
On commença la lecture des paragraphes.
Sur la Confédération, François-Joseph dit qu'il n'y tenait pas beaucoup, mais qu'il l'acceptait. Il insista pour enlever le mot honoraire (présidence honoraire du Saint-Père), il ne comprenait pas bien la différence entre une présidence honoraire et une présidence réelle. « Ce serait une source de difficultés à épargner aux plénipotentiaires, parce que, ajouta-t-il en riant, vous savez que les diplomates ne sont pas toujours faits pour arranger les affaires. » — Le Prince répondit que c'était pour être tout à fait franc que le mot « honoraire » avait été employé, car il n'entrait j)as dans les idées de l'empereur Napoléon de faire du Pape le président réel ; qu'il voulait seulement donner au Saint-Père ' une preuve de
déférence pour sa haute position, mais en réservant la première place au plus puissant.
Relativement à la cession de la Lombardie, François-Joseph demanda ce que signifiaient ces mots : ■■^ehn les vœux des populations. — Le Prince répondit que le principe de la souveraineté réside dans l'universalité des citoyens ; que c'est la base de la dynastie napoléonienne, le principe même sur lequel s'est appuyé l'Empereur pour la guerre actuelle, que les Français n'admettent pas que les peuples se cèdent comme des propriétés particulières, sans leur consentement; que le roi de Piémont n'entend pas avoir fait la conquête de la Lombardie, mais l'avoir émancipée seulement et rendue à elle-même, libre de disposer de son sort. Le terrain était brûlant, le Prince s'arrêta avec un certain embarras, et l'Empereur dit avec tînesse : a Mon cher Prince, nous ne sommes pas là pour faire un cours de droit des gens; il est inutile de discuter des questions qui ne se rapportent pas directement à la paix ; sur les principes, nous ne saurions nous entendre ; ce que vous appelez le vœu des populations, le suffrage universel, je l'appelle, moi, le droit révolutionnaire; je ne connais que le droit écrit par les traités. D'après eux, je possède la Lombardie; je veux bien, en conséquence du sort des armes, céder mes droits à l'empereur Napoléon, mais je ne puis reconnaître le vœu des populations ni rien de semblable. L'empereur Napoléon mettra dans le traité qu'il fera avec le roi de Sardaigne, dans
les proclamations qu'il adressera aux Lombards ou aux Français, tout ce qu'il voudra ; il motivera sa conduite sur le principe de droit qui lui conviendra, mais il ne peut vouloir, dans une convention que je signe, m'imposerla reconnaissance d'un principe que je n'admets pas. »
L'insistance eut fait échouer la négociation ; le Prince, qui tenait à ce que qu'elle aboutît, abandonna le €Œii des populations. 11 représenta seulement qu'il était indispensable d'insérer une phrase qui fit reconnaître par l'empereur d'Autriche la remise pure et simple de la Lombardie au roi de Sardaigne ; c'était nécessaire vis-à-vis de l'Europe et de l'Italie, afin qu'on ne crût pas que l'empereur des Français voulut s'arroger un droit quelconque sur le lerritoire cédé. — Après une assez longue discussion, François-Joseph conclut ainsi : « La France a conquis la Lombardie qui m'appartient; je reconnais cette conquête et la cession qu'elle en faite à son allié ; c'est tout ce que je puis, mais je ne veux à aucun prix céder rien directement à la Sardaigne; plutôt que de faire cette concession, qui touche pour moi à une question d'honneur, je m'exposerais à toutes les conséquences de la continuation de la guerre.
" Nous arrivons, ajouta-t-il, à la plus grosse difficulté, celle des forteresses. 11 n'en est pas question dans les préliminaires que nous discutons, et cependant ce point a été concédé entre l'Empereur et moi ce matin, et l'Empereur me dit dans sa lettre qu'il accepte mes propositions. » Le Prince répondit qu'il considérait la
question des forteresses de Peschiera et de Mantoue comme une question de détail; la Lombardie étant abandonnée par l'Autriche, tout ce qui appartenait à ce territoire devait être évacué par elle, comme elle devait garder tout ce qui faisait partie de la Vénétie. « Ce point est pour moi capital, dit François-Joseph en prenant une carte qu'il déploya. Je ne l'ai pas dissimulé à l'Empereur; je ne puis, vis-à-vis de mon armée, faire évacuer des places fortes qu'elle occupe. Si vous aviez pris Peschiera, je ne ferais pas de difficultés pour vous le laisser. »
Le Prince, simple négociateur de Napoléon III, n'eût pas insisté davantage, mais il défendait également les intérêts de son beau-père, qui tenait passionnément à Peschiera et à Mantoue. 11 ne se rendit pas; il émit lidée de raser Peschiera et de faire de Mantoue une forteresse fédérale italienne comme l'étaient, pour la Confédération germanique, Mayence, Ulm, Rastadt, Landau, Luxembourg. « C'est un nouveau traité que vous voulez, dit lEmpereur, et non le développement de celui que j'ai proposé ce matin à l'empereur Napoléon. Vous vous montrez plus exigeant que lui. Je ne puis admettre, après ce qu'il m'écrit, que vos instructions soient de revenir sur ce qui a été convenu. » Le Prince répondit qu'il connaissait seul ses instructions, et ne pouvait adhérer à ces observations, qu'il les soumettrait à son souverain, qui déciderait en sa complète liberté. — " Eh bien, soit, mais en même temps vous lui direz que, le voudrais-je.
il me serait impossible de céder sur ces forteresses. » Sur la remarque du Prince qu'ainsi la frontière de la Haute Italie serait complètement ouverte, l'Empereur répondit : « Rien n'empêche le roi de Sardaigne de défendre la ligne du Mincio, que je propose pour notre frontière, par des travaux militaires soit à Brescia, Yolta, Goito ou Crémone; qu'il fasse ce qu'il voudra à cet égard, je ne le trouverai pas mauvais. »
L'entrée de la Vénétie dans la Confédération italienne ne souleva aucune difficulté. Le Prince ayant insinué combien il serait avantageux à l'Autriche de donner des institutions plus libérales à la Vénétie, l'Empereur répondit qu'il ne pouvait pas se lier les mains dans son gouvernement intérieur, ni abdiquer une part de sa souveraineté : << Mon intérêt, ajouta-t-il, est que les Vénitiens soient satisfaits, et ils le seront. »
Le débat fut plus sérieux sur l'engagement pris par les deux souverains de réintégrer les ducs dans leurs États, par tous leurs efforts, sauf le recours aux armes. Ce serait, dit François- Joseph, un appel direct à la résistance; ces restaurations étaient pour lui une affaire de conscience. c( Je puis faire des sacrifices personnels et céder mes droits, je ne puis abandonner des parents et des alliés qui me sont restés fidèles. » Cependant il livra Ja duchesse de Parme : « Arrangez-vous à son égard comme vous voudrez. — Permettez-moi, Sire, fit le Prince, d'être explicite : les troupes alliées ont conquis Parme, Modène et la Toscane; vous reconnais-
sez la conquête de Parme, et l'Empereur et le roi de Sardaigne ne mettent aucun obstacle à la rentrée des ducs de Modène et de Toscane; mais il est bien entendu que vous ne supposez pas que nos troupes se prêtent à une restauration, et qu'en aucun cas nous n'admettrons l'intervention des troupes de Votre Majesté. La France a protesté contre ces interventions avant la guerre : a fortiori aujourd'hui. » François-Joseph, convaincu que les princes seraient spontanément rappelés par leurs sujets, ne voulut pas approfondir la difficulté : « Bornons-nous pour le moment à émettre que vous ne vous opposerez pas à la rentrée des deux ducs. — L'Empereur Napoléon l'ayant admis, je n'ai pas, répondit le Prince, à revenir sur sa promesse, sauf les restrictions que je viens de faire connaître à Votre Majesté et qui sont formelles. »
L'Empereur ne contesta pas que les grandsducs rentrés chez eux fussent obligés de donner une amnistie générale, il n'admit pas qu'on leur imposât une constitution. « Je ne comprends pas, dit-il, que l'empereur Napoléon y tienne, car, au fond, je ne vois pas qu'il y ait beaucoup plus de constitution en France qu'en Autriche. » Le Prince fit observer que si les institutions de la France n'étaient pas très libérales, cela s'expliquait par les nombreux bouleversements, les partis, les prétendants, mais que le suffrage universel était partout; que la Chambre des députés avait un contrôle très sérieux, que toutes les lois portaient le cachet le plus libéral d'égalité,
LES PRÉLIMINAIRES DE VILLAFRANCA. 2i3
que tous les pays de l'Europe, et l'Italie en particulier, avaient fort à faire avant d'être à ce niveau. L'Empire n'était pas un gouvernement parlementaire à l'anglaise, c'était une démocratie représentative qui, avec le temps et le calme, se développerait beaucoup. Il ajouta que Napoléon lll estimait les constitutions comme l'élément indispensable d'une confédération italienne. — Je ne m'oppose pas, dit François- Joseph, à ce que des constitutions soient données en Italie, mais le stipuler dans ces préliminaires serait une anomalie de ma part. »
Les préliminaires indiquaient qu'on demanderait au Pape des réformes nécessaires et la séparation administrative des Légations. — « Je désire, dit François-Joseph, autant que vous, que le Saint-Père fasse les réformes nécessaires, c'est une garantie de tranquillité à laquelle je tiens beaucoup; je ne crois pas cependant qu'il y ait à faire dans les Etats romains autant qu'on veut bien le dire. Bornons-nous donc à stipuler que nous conseillons des réformes indispensables. » Le Prince n'insista pas, et moins encore sur la séparation administrative des Légations, expédient à l'efficacité duquel il ne croyait pas.
On en vint aux moyens pratiques pour la réunion des plénipotentiaires ; on convint d'une ville neutre. Le Prince écarta toute ville allemande et proposa une ville belge ou suisse. « Un endroit où il n'y a pas de diplomates, dit l'Empereur, vaudra mieux. » On parla de Spa et de Genève; l'Empereur désigna Zurich, qui fut accepté.
îl était six heures et quart, et après cette longue conférence, toutes les hésitations renaissaient dans l'esprit de François-Joseph, qui se leva et dit : « Nous sommes loin ne nous entendre; vous ne m'avez pas convaincu et vous ne m'avez rien cédé; il faut que je réfléchisse et prenne conseil. » Le Prince, persuadé que plus on attendrait moins on s'entendrait, crut devoir brusquer la solution et dit : « J'ai l'ordre de rentrer ce soir au quartier général; pour y être à dix heures, il faut que je parte à huit heures et quart, je ne puis attendre la réponse de Votre Majesté que deux heures. Si elle est négative ou évasive, je puis donner ma parole d'honneur que le 16 août à midi la guerre recommencera bien plus terrible, et que la France fera tous les efforts qu'elle est loin d'avoir faits et se servira de tous les alliés qu'elle pourra trouver d'où qu'ils viennent. — C'est bien, j'aviserai, vous aurez ma réponse. »
Là-dessus l'Empereur accompagna le Prince dans une chambre qu'il lui avait fait préparer, où il le laissa avec deux officiers; on lui servit à dîner. Vers sept heures le général Grùhne vint lui faire visite; ils n'échangèrent pas un mot de politique. Devant lui, le Prince envoya le commandant Ragon visiter les blessés français dans les hôpitaux de la ville, puis il ouvrit la fenêtre et cria avec affectation : « Ma voiture pour huit heures et quart. »
A sept heures et demie l'Empereur entrait dans la chambre et ils restèrent seuls : « Je vous
apporte, dit-il, ma réponse. Je ne puis modifier grand'chose à mes premières propositions. Vous n'appréciez pas assez le sacrifice énorme que je fais en cédant la Lombardie )>, et il lui remit la rédaction ci-jointe, dans laquelle il avait introduit les changements discutés : « Entre Sa Majesté l'Empereur d'Autriche et Sa Majesté l'Empereur des Français, il a été convenu ce qui suit : Les deux souverains favoriseront la création d'une Confédération italienne. — Cette Confédération sera sous la présidence honoraire ' du Saint-Père. — L'Empereur d'Autriche cède à l'Empereur des Français ses droits sur la Lombardie, à l'exception des forteresses de Mantoue et Peschiera, de façon que la frontière des possessions autrichiennes partirait du rayon extrême de la forteresse de Peschiera et s'étendrait en ligne droite le long du Mincio jusqu'à Le Grazie, de là à Scarzarolo et Luzarra au Pô, d'où les frontières actuelles continueront à former les limites de l'Autriche. L'Empereur remettra les territoires cédés au Roi de Sardaigne. — La Vénétie fera partie de la Confédération italienne, tout en restant sous la couronne de l'Empereur d'Au*triche. — Le Grand-Duc de Toscane et le Duc de Modène rentrent dans leurs Étals, en donnant une amnistie générale. — Les deux Empereurs demanderont au Saint-Père d'introduire dans ses États des réformes indispensables. — Amnistie pleine et entière est accordée de part et