‹ L'Empire libéral; études, récits, souvenirs: (volume 5)Chapitre 69 sur 177 · SuAREz, De legibiis, liv. IV, cap. x, p. 1 et · texte numérisé non relu

SuAREz, De legibiis, liv. IV, cap. x, p. 1 et

L'Église n'a jamais cru ou enseigné que sa durée, sa force fussent subordonnées à l'existence d'un pouvoir temporel. Nu/la est talis nécessitas, a dit Suarez'. Le pouvoir temporel fût-il détruit, elle subsistera et poursuivra sa mission surnaturelle, car il est écrit que la barque de Pierre, dont le gouvernail est tenu par la main divine, ne sera submergée par aucune tempête humaine. Mais il sembla à la Papauté que la manière la plus efficace d'assurer l'immunité sacrée et d'exercer dans toute l'Église, avec la plénitude de sa liberté, sa suprême puissance, était d'occuper la souveraineté temporelle de Rome et d'un territoire environnant assez vaste pour que cette souveraineté eut les moyens de se défendre par ses propres forces, sans l'appui de l'étranger. — On s'écarte de ces enseignements aussi bien en soutenant que le pouvoir temporel doit être absolument uni au pouvoir spirituel qu'en prétendant qu'il doit ^de toute nécessité en être séparé".

Les historiens laïques rattachent la création du pouvoir temporel aux donations des princes francs. Pépin et Charlemagne. Les théologiens romains lui donnent une origine plus ancienne. Selon eux, le peuple romain ayant, comme tout autre peuple, le droit de détrôner le prince devenu tyran, a légitimement rompu les liens

1. SuABEz, Defcnsio, liv. IV, cluip. iv, n° 3, et Emile Ollivier, VÉglitic et l'État au concile du Vatican, t. I, p. 371.

2. Emile Ollivier, Concile du Vatican, t. I<"^, p. 371. Le Pape est-il libre à Rome? p. 48.

qui l'attachaient aux empereurs de Byzance et s'est donné pour prince et souverain saint Pierre en la personne du pape Grégoire. Pépin et Charlemagne ont réprimé les usurpations des Longol^ards et remis les pontifes en possession de leurs provinces injustement ravies, mais c'est le peuple romain qui est le véritable fondateur de la souveraineté pontificale. Par cet acte de dation volontaire à la Papauté, le duché de Home est devenu un patrimoine sacré au même titre que tous les objets consacrés au culte, et il ne peut plus, selon les lois mômes de la Rome païenne, rentrer dans l'usage civil et commun. Les autres donations qui ont complété le fonds primitif, comme celle de la comtesse Mathilde, indiquent par leur nom à' Iminunitates l'intention des donateurs d'affranchir les souverains pontifes de toute sujétion.

Dante et Pétrarque ont maudit ce domaine temporel, il n'assurait pas l'immunité pontificale, il la compromettait : « Le bâton pastoral ne devait pas s'unir au sceptre; l'Eglise de Home, en confondant en soi les deux pouvoirs, est tombée dans la fange et a souillé elle et sa charge. » 11 lui fallait une protection terrestre contre les entreprises des méchants ; or ce protecteur existait, c'était riiéritier des Césars, l'Empereur germanique. Dante l'appelle du chant pathétique de la tourterelle délaissée : « Viens, viens voir ta Home qui pleure, veuve, seule, et qui te crie jour et nuit : Mon (lésai", pourquoi n'es-tu pas avec moi. )j Pétrarque n'est pas moins suppliant :

298 LEMPIRE LIBÉRAL.

(i Vois cette femme accablée d'années, les cheveux épars, les vêtements en lambeaux, le visage défait, mais l'esprit invaincu, belle encore des souvenirs des anciennes grandeurs ; elle lève les yeux vers toi et s'écrie : Me voici, mon César ! César, ô César, où es-tu? pourquoi m'abandonnes-tu? »

Dante et Pétrarque connaissaient mal l'histoire ecclésiastique. Le système du protectorat franc ou germanique avait fonctionné, il n'avait procuré à la Papauté que honte et avilissement. C'est dans ces temps quon vit le pape Formose, déterré par son successeur Etienne VI, assis sur une chaise, devant une assemblée synodale, accusé, condamné, jeté à la voirie; un autre pape, Serge III, nommé par l'influence de sa maîtresse Marozie ; un autre, Jean XII, élu à seize ans, mourant dans le lit d'une femme mariée; un autre, Grégoire V, intronisé à vingttrois ans; un autre, Benoit IX à douze ans^ Dans les plus mauvais jours du pouvoir temporel indépendant, on ne vit rien de pareil.

La Papauté ne voulut pas attendre de César une indépendance qu'il ne lui aurait pas donnée; elle brisa, dès qu'elle en eut les moyens, le lien qui la rattachait à lui. Elle consentit à sacrer les empereurs germaniques, non à être leur feudataire, même pour le temporel. Elle conserva son domaine, et malgré les imprécations des poètes, elle travailla sans relâche à le conso-

Page 1