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d'autant plus convaincus que nous possédons quelques pièces que Sa Majesté a eu la bonté de nous faire parvenir il y a quelque temps, et qui sont une vraie condamnation de ces principes. » L'écrit anonyme n'était qu'une thèse théorique qui n'engageait formellement personne; elle fut suivie d'une lettre de l'Empereur au Pape, qui donnait à l'absolu vague de la brochure une forme pratique. Elle disait des Légagations : « Si Votre Sainteté eût consenti à une séparation administrative de ces provinces et à la nomination d'un gouverneur laïque, elles seraient rentrées sous son autorité. Malheureusement cela n'a pas eu lieu, et je me suis trouvé impuissant à arrêter l'établissement du nouveau régime. Mes etforts n'ont abouti qu'à empêcher l'insurrection de s'étendre et la démission de Garibaldi a préservé les Marches d'une invasion
certaine Que reste-t-il donc à faire? car enfin
cette incertitude ne peut pas durer toujours... je le dis, avec un regret sincère et quelque pénible que soit la solution, ce qui me paraîtrait le plus conforme aux véritables intérêts du Saint- Siège, ce serait de faire le sacrifice des provinces révoltées. Si le Saint-Père, pour le repos de l'Europe, renonçait à ces provinces qui, depuis cinquante ans, suscitent tant d'embarras à son gouvernement, et qu'en échange II demandât aux puissances de lui garantir la possession du reste, je ne doute pas du retour immédiat de l'ordre. Alors le Saint-Père assurerait à l'Italie reconnaissante la paix pendant de longues
années et au Saint-Siège la possession paisible des États de r Eglise. »
Le Pape refusa le sacrifice et la garantie qui l'en eût dédommagé : « Nous ne pouvons pas abdiquer les susdites provinces de notre domination pontificale sans violer des serments solennels, sans exciter des plaintes et des soulève- .ments dans le reste de nos États, sans faire tort à tous les catholiques, enfin sans afTaii)lir les droits, non seulement des princes de l'Italie dépouillés injustement de leurs domaines, mais encore de tous les princes de F univers chrétien qui ne pouiraient voir avec indifférence l'introduction de certains principes très pernicieux. » Le Pape rappelait enfin à l'Empereur qu'il lui avait adressé une lettre très différente avant la guerre d'Italie, « qui lui avait apporté la consolation dans l'affliction ».
L'Empereur rendit sa lettre publique par le Moniteur officiel, le Pape communiqua son discours au monde dans une encyclique : « Nous sommes prêts à souffrir les épreuves les plus dures, à [)erdre môme la vie pour conserver intègre et inviolé le pouvoir civil de l'Eglise romaine avec ses possessions temporelles et ses droits qui appartiennent à l'Univers calbolique tout entier et enfin pour garantir la cause juste des autres princes. » — De ces actes résulte clairement que le débat relevait de l'ordre temporel, bien plus (juc du sj)irituel : c'était le souverain, non le pontife, qui se défendait en opposant le principe de la légitimité à celui de la nationalité.
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La brochure de l'Empereur avait dispersé le Congrès; sa lettre emporta Walewski, qui, malgré toutes ses résignations antérieures, ne pouvait avoir celle de servir de paravent à une politique aussi contraire à ses sentiments. ïl fut remplacé par Thouvenel, l'ambassadeur à Constantin ople. Baroche fut chargé de V intérim (14 janvier 1860).
Ces évolutions de l'Empereur, ce rapprochement de l'Angleterre, cette convocation puis cet abandon du Congrès avaient vivement froissé Gortschacow et le Tsar. Gortschacow s'en plaignit à notre ambassadeur : « Je me reprocherais, de me laisser arrêter cette fois comme je l'ai fait souvent, par la crainte d'être soupçonné de vouloir nous mettre entre l'Angleterre et vous, ^'ous désirons que vous soyez avec elle dans de bons rapports parce que nous le regardons comme essentiel à la paix du monde; nousmêmes nous avons avec le cabinet anglais des relations très satisfaisantes, mais c'est parce qu'il sait qu'à l'occasion nous avons bec et ongles. Croyez-moi, ne comptez pas trop sur l'amitié de l'Angleterre. Je sais que quelques hommes d'Etat chez vous ont une idée que je regarde comme radicalement fausse, c'est que l'Angleterre est le seul soutien que puisse avoir en Europe le trône de l'Empereur. Cette idée
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n'est pas seulement fausse, elle peut être funeste. Jamais l'Angleterre ne vous pardonnera de lui avoir fait peur et de vous l'avoir montré trop naïvement. Elle n'aime pas la dynastie napoléonienne, elle se servira de vous et vous abandonnera après vous avoir compromis. Quel est son passé à cet égard? un premier accès de peur au début de l'Empire, sitôt suivi pendant la guerre d'Orient de cajoleries sans dignité, auxquelles a brusquement succédé après la paix une attitude baulaine et presque hostile; sa conduite après l'attentat du 14 janvier, sa neutralité malveillante et douteuse pendant la guerre d'Italie, son libéralisme commode et tardif après les préliminaires de Villafranca, l'amertume et l'aigreur toutes récentes de ses journaux, enfin cette panique qui dure encore au moment où vous concertez avec elle une politique commune. J'ai vu le revirement de votre politique avec inquiétude parce que la voie dans laquelle vous semble/, devoir entrer vous couduit tout droit à une alliance avec la Révolution. On s'alarme en Europe, je suis trop votre ami pour vous le cacher; on vous juge sévèrement; on s'effraie de l'imprévu de votre politique qui tient tout le monde en suspens. Chacun se demande si son tour ne va pas arriver, et chacun se tient prêt à criçr gare. Quant à nous, nous sommes plus confiants et plus éloignés, mais dans les relations où nous sommes avec vous, nous avons cru devoir vous adresser un loyal avertissement : à vous appartient d'apprécier votre intérêt. Je
crois que yous n'avez pas compris le parti que vous pouviez tirer de la situation de la Russie au Congrès. Vous aviez deux partis à prendre : ou arriver au Congrès sans accord préalable avec personne, ou avoir avec la Russie quelques communications intimes. C'est ailleurs que vous les avez eues, et jusqu'ici vous nous laissez ignorer quelle en a été la portée. Vous conviendrez que nous aurions bien quelque droit de nous en étonner et de nous en plaindre, en nous reportant à certains engagements que nous avons toujours scrupuleusement observés. »
Baroche, le ministre des Affaires étrangères par intérim, télégraphia aussitôt (13 janvier) : « Rien de changé dans la politique de l'Empereur, qui conserve toujours le désir d'être d'accord avec la Russie. Il n'a pas de nouveaux renseignements à donner sur ses intentions parce qu'elles sont toujours les mêmes. Ses communications avec l'Angleterre n'ont d'autre but que de se mettre d'accord avec elle sur le système de non-intervention en Ralie. Il désire établir la même entente avec la Russie. L'Empereur s'en est expliqué lui-même avec Kisselew. — Voilà de bonnes paroles, dit Gortschacow, nous attendons les actes. »
Le Tsar tint aussi à exprimer ses sentiments. Il invita M. de Montebello à une chasse à l'ours au cours de laquelle il le prit à part et lui dit : « J'ai lu la dépêche où mon ambassadeur à Paris me rend compte de sa conversation avec l'empereur Napoléon. L'Empereur lui a dit que toute
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sa politique était dans sa lettre au Pape. 11 a ajouté : « Que ceux qui croient pouvoir mieux faire le fassent! » puis a dit qu'il ne souffrirait aucune intervention armée en Italie. Si on ne considère que les difficultés du moment, je reconnais que cette politique est peut-être la plus pratique, mais la dépossession d'un souverain est une chose bien grave, que nous ne pouvons voir avec indifférence, je vous prie de le dire à l'Empereur. — L'Empereur, répondit Montebello , accueillerait avec empressement toute solution qui laisserait intacts les droits du Saint- Siège, et il voit avec douleur ce que Votre Majesté ne peut voir sans indifférence. — Je le sais, reprit le Tsar, c'est dans ce sens qu'il a parlé au comte Kisselew. Dites-lui que j'espère encore que l'on pourra trouver quelque moyen de résoudre cette jirave question, dont je reconnais toute la difficulté. J'ai dit au prince Gortschacow de faire savoir à Paris que pour le moment il me paraissait impossible de réunir un Congrès, mais que si, plus tard, l'Empereur croyait devoir reproduire la proposition, j'apprécierais les circonstances avec un désir sincère de lui prêter mon concours. » Après un instant de silence il continua : « Il m'est revenu de divers côtés qu'on a songé à indemniser le grand-duc de Toscane en lui donnant les provinces danubiennes. Je ne crois pas que l'Empereur prête l'oreille à une pareille proposition, et je n'ai pas besoin de vous dire que je n'y consentirai jamais. Nous nous étions promis à Stuttgard de
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nous mettre d'accord sur toutes les questions qui s'élèveraient en Europe. Je regrette que dans les circonstances actuelles l'Empereur ne se soit pas concerté avec moi comme nous en étions convenus. — Sire, répondit Montebello, il y a un poiut sur lequel, j'en suis sûr, Votre Majesté n'admettra jamais un doute, c'est la ferme intention de l'Empereur d'être fidèle à toutes ses promesses. Si Votre Majesté avait cru voir quelques apparences contraires, je la prie de ne point s'y arrêter; tout s'expliquera. — J'y compte, fit le Tsar, dites-le à l'Empereur, et assurez-le que de mon côté il me trouvera toujours le même. »
Les explications ne détruisaient pas le fait que tandis que, depuis la guerre de Crimée, la Russie et la France avaient agi de concert partout, maintefiant nous établissions, sans que la Russie en eût été même informée, une entente séparée avec l'Angleterre pour la solution des difficultés italiennes.
François-Joseph essaya d'exploiter la déception russe; il se radoucit à l'égard du Monténégro, promit son concours pour la protection des chrétiens, adopta ses vues sur la succession de Servie, envoya à tous ses consuls d'Orient l'ordre de marcher d'accord avec les consuls russes, combla d'éloges ce Gortschacow la veille si rudement décliiré. Quoique la déception fût bien vive à Pétersbourg, ses efforts ne réussirent pas : les souvenirs amers n'étaient pas effacés, et on ne se souciait pas de s'allier avec l'impuissance. Cependant la position de Gor-
tschacow se trouva affaiblie : il s'était tellement lié à la politique française qu'on lui faisait un crime de nos torts. Le parti russe qui nous était favorable perdit de son influence, et celui très ardent qui n'avait cessé de se montrer contraire, releva la tête.
En attendant l'arrivée h Paris de Tbouvenel, les pourparlers avec FAngleterre furent suspendus : l'Empereur crut assurer des facilités à leur reprise procbaine en pressant la conclusion des arrangements économiques. Il les annonça par une lettre à son ministre d'Etat lo janvier). La réforme principale serait l'abaissement successif de l'impôt sur les denrées de grande consommation et la substitution de droits protecteurs aux droits prohibitifs, à l'aide de traités de commerce. Des mesures financières et économiques faciliteraient à l'industrie le perfectionnement de son matériel et la lutte contre la concurrence étrangère : alï'rancliissement de tous droits sur les matières premières, prêts à un taux modéré, amélioration des voies de communication, réduction des frais de transport.
Les chefs d'industries furent aussi épouvantés que venaient de l'être le Pape et les évêques. Ils accoururent à Paris, formèrent des comités; Magne, ministre des finances, Troplong, président du Sénat, les soutinrent; cent-vingt tis-
seurs de coton se réunirent dans la cour du ministère de l'Intérieur, exigeant une réception immédiate. Thiers, m'a raconté Cobden, fit demander une audience à l'Empereur dans l'espérance de le détourner du traité qu'annonçait la lettre à Fould. L'Empereur, dont le parti était pris, refusa une entrevue inutile. Le traité fut signé par Baroche et Roiilier le 23 janvier'.
11 ne s'agissait pas de libre-échange. Les prohibitions étaient remplacées par des droits protecteurs pouvant s'élever jusqu'à 25 et 30 p. 100; les droits protecteurs existants, notamment sur la houille, le coke, les fers et leurs dérivés, étaient diminués mais maintenus; le libre-échange n'était adinis que pour les matières premières. Les gouvernements précédents avaient plusieurs fois tenté, sans y réussir, des réformes pareilles : l'a force leur avait manqué pour les faire prévaloir contre la coalition égoïste et inintelligente des intérêts.
Persigny ne s'était pas trompé en annonçant la détente qu'amènerait le traité de commerce. Les journaux anglais, naguère si hostiles, portèrent l'Empereur aux nues avec une telle ardeur que Baroche pria Cobden de les modérer s'il le pouvait, leurs compliments enthousiastes rendant le traité impopulaire en France.
\. Il (u( promulgué le 10 mars suivant.