‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirsChapitre 142 sur 260 · Née le 24 mai · texte numérisé non relu

Née le 24 mai

La première rupture des bonnes relations ne se produisit cependant pas en Espagne; elle eut lieu en Orient. Là, nous maintenions l'Empire ottoman, dans la crainte d'ébranler l'équilibre européen, et en même temps, quand par la force des choses, par le cours naturel des faits, quelque province se détachait, nous favorisions sa transformation en souveraineté nouvelle et indépendante ^ ; l'impuissance du principe d'équilibre constatée, nous laissions le jeu libre à celui des nationalités. Voilà pourquoi nous avions favorisé la domination bienfaisante de Méhémet-Ali en Egypte et contribué à l'étendre sur la Syrie. L'Angleterre, au contraire, dans la crainte de laisser la double route de l'Inde, par Suez et par l'Euphrate, au pouvoir d'un de nos protégés, se montrait aussi contraire au pacha d'Egypte que nous lui étions favorable.

Le cabinet anglais apprit donc avec plaisir que le sultan, inconsolable des concessions que notre diplomatie lui avait arrachées à Kutaieh, passait l'Euphrate et reprenait les hostilités (21 avril 1839). Il fut, au contraire, très désappointé de la victoire qu'Ibrahim-Pacha remporta à la première rencontre à Xezib (24 juin). On crut Constantinople à la merci du vainqueur. Palmerston proposa aux puissances de Tarrêter. Il eût dépendu de Nicolas d'empêcher Tentente ; il la précipita. Aucun intérêt russe ne lui commandait l'hostilité à la constitution d'un puis-

l.GuizoT, Mémoires, Question d'Orient, 1839.

sant État indépendant sur le Nil et en Syrie, mais telle était sa colère des sympathies témoignées à la Pologne, de l'opposition suscitée au traité d'Unikiar-Skelessi que, nous apercevant derrière Méhémet-Ali,il se prononça violemment contre la cause égyptienne. Trouvant l'occasion de nous isoler, de nous humilier, il oublia la conduite irrespectueuse de Palmerston et fut tout à la joie de brouiller l'Angleterre et la France dans cet Orient où notre diplomatie rêvait de les coaliser à son détriment.

Cette passion d'antipathie le posséda jusqu'à lui faire abandonner sa politique orientale, et appeler à Constantinople les diplomates européens que la principale préoccupation de ses prédécesseurs et la sienne avait été d'en tenir éloignés. Il ne franchit pas le fossé d'un saut : il renonça à renouveler le traité d'Unikiar-Skelessi dont le terme approchait; il réclama seulement, au cas où il serait nécessaire de défendre Constantinople, d'en être chargé, les autres puissances se limitant à agir en Egypte et en Syrie. Ces propositions jugées absurdes et repoussées, il se décida à admettre l'évejitualité de la présence des flottes de l'Occident aux pieds de la ville sainte.

Thiers, redevenu premier ministre depuis le 1"' mars 1840, instruit du mauvais vouloir à peu près général inspiré par la victoire égyptienne, se flatta de lutter de finesse avec Palmerston et de jouer l'Europe. Bien que notre signature fût au bas de la note des puissances (27 juillet 1839)

par laquelle on déconseillait au Sultan une entente directe, il tenta sournoisement de l'obtenir des belligérants et de recommencer un second traité de Kutaïeh. Que Palmerston eût déjoué cette manœuvre, cela n'eût tourné qu'à la confusion de notre ministre : il fît plus, allant selon son tempérament à l'extrême, il porta un grand coup à la France elle-même. Sournois à son tour, il l'exclut du concert européen, et signe à son insu, à quatre, un traité par lequel Méhémet-Ali est réduit- à l'Egypte héréditaire et à une grande partie du pachalik de Saint- Jean d'Acre en viager s'il se soumettait dans les dix jours: après ces dix jours on ne lui assurerait que l'Egypte héréditaire; après dix jours encore, s'il s obstinait, on prononcerait sa déchéance (15 juillet 1840).

L'exécution du traité fut aussi rapide que sa signature : sans attendre, selon la coutume, l'échange des ratifications, le cabinet français n'étant pas encore remis de son étourdissement, la flotte anglaise bombardait Beyrouth (11 septembre); la puissance d'Ibrahim, qu'on avait supposée invincible, s'écroulait en un instant.

Le ministère français et le roi étaient acculés à une résignation humiliante ou à une guerre inégale contre l'Europe coalisée. Il n'y avait pas à hésiter. Quelque pénible que fût la résignation, elle s'imposait : il eût été insensé de risquer les destinées de la nation pour assurer la Syrie à Méhémet-Ali : aucun intérêt direct de la France n'y était engagé, ni son indépen-

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