‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirsChapitre 180 sur 260 · DEAK, CARNOT · texte numérisé non relu

DEAK, CARNOT

d'un air bonhomme, et, après avoir parcouru familièrement l'auditoire de son œil gris, vif et bon, vigoureusement encadré d'épais sourcils, il commençait à parler d'une voix agréable mais un peu monotone, d'un ton aisé mais sans éclat, une main dans sa poche, l'autre tenant un petit papier couvert de quelques notes. Pendant qu'il déroulait son argumentation nette, probante, rigoureusement enchaînée, personne n'avait semblé touché; lorsqu'il s'asseyait, presque tout le monde était convaincu. On n'avait pas été irrité par le déploiement agressif d'un homme de bataille, on restait subjugué par une sentence de la sagesse.

La manière dont il abandonna en 1839 son siège de député est digne de mémoire. Ses adversaires venaient de l'écarter une première fois au moyen de la violence et de la fraude, ses amis lui ramenèrent la victoire par les mêmes moyens. 11 donna sa démission, disant qu'il n'a pas deux poids et deux mesures et qu'il ne bénéficiera pas de l'illégalité qu'il a condamnée chez ses adversaires.il se retira dans son modeste domaine de Kehida; personne n'osa se présenter à sa place et son siège resta inoccupé.

Dès le début il vit clairement que la manière certaine d'assurerlavieindépendantede sa nation et d'introduire l'esprit réformateur dans sa constitution aristocratique était de respecter quand même le lien constitutionnel qui l'unissait à la monarchie autrichienne. « Avec vous, ou sans TOUS, ou contre vous, » avait notifié Kossuth

aux Habsbourg; Deak en resta immuablement^ malgré les déconvenues, à l'a avec vous ». Aux heures d'effervescence il parut mou, parfois on Taccusa de lâcheté; il ne se laissa pas troubler, sachant que ne pas craindre de se laisser impassiblement donner des airs de lâcheté dans certaines circonstances est le suprême courage. Heureux jusqu'à la fin, celui que presque tous les Hongrois appelaient l'oncle Deak, a eu la bonne fortune rare d'obtenir le succès complet sans l'avoir atteint par. des procédés, je ne dis pas condamnables, mais seulement équivoques. » « M. Deak, m'a dit Kossuth à Turin, après 1870, a sauvé mon peuple. » D'un bout à l'autre, sa vie a été admirable de pureté morale et de vaillante raison. Son exemple m'a soutenu en quelquesunes de mes heures amères : il le savait, et de loin il m'a tendu une main affectueuse ; c'est un de mes bons souvenirs.

Nous ne restons pas dans des sphères aussi élevées avec Carnot (Hippolytej; nous revenons à un caractère moyen d'esprit et de vertu qui habituellement ne frondait pas les erreurs de son parti, quoique les apercevant et essayant même parfois de les prévenir; sa probité dégagée par une objection, il suivait. Une fois cependant dans sa vie, il osa professer une opinion propre. François Arago s'était risqué à déclarer c( que le gouvernement constitutionnel monarchique et héréditaire était le seul qui put prendre racine en France, y fructifier et que le pays serait exposé à mille agitations s'il avait un chef

Page 1