‹ L'empire libéral; études, récits, souvenirsChapitre 2 sur 260 · Compte général du matériel pour · texte numérisé non relu

Compte général du matériel pour

que ces 35 à 40 000 hommes eussent coûté en France à entretenir, soit à peu près la moitié ^ Voilà comment le Mexique a dévoré tout notre sang, tout notre or, toute notre force !

Certainement, au cas d'une nouvelle guerre, le Mexique républicain, le Tonkin, nous créerait des périls bien plus redoutables que ceux auxquels ne nous a pas exposés le Mexique impérial, si âprement attaqué par ceux qui devaient depuis l'imiter. Cette expédition malheureuse a nui au crédit personnel et à l'infaillibilité césarienne de Napoléon III; mais si dans Thistoire du second Empire elle reste un incident peu glorieux, elle n'a pas exercé une influence désastreuse plus décisive que n'ont eu d'action salutaire les expéditions de Chine, de Cochinchine, de Syrie.

1866 et 1867, telle est la véritable date fatidique du second Empire. C'est dans ces années, à marquer éternellement de noir, qui ont vu le principe des nationalités abandonné et celui de la conquête ressuscité au profit de la Prusse, c'est dans ces années d'aveuglement, où une

1. Mémoires du maréchal Randon, tome II, p. 75 : « Au 31 décembre 1862, le corps expéditionnaire du Mexique comptait 28 000 hommes, 5 8io chevaux, 540 mulets, 8 pièces de douze de siège, 6 pièces de douze de réserve, 24 pièces de quatre de campagne, 12 pièces de montagne. Cet effectif ne fut dépassé dans la suite que de quelques milliers d'hommes, et le matériel ne s'augmenta pas. » Voir aussi pages 169 et 228. — Dans un autre état officiel que j'ai sous les yeux, le nombre des canons de montagne est de 16 au lieu de 12 et il y a en outre 2 mortiers mexicains; ce qui donne un total de 56 pièces.

faute n'a été conjurée que par une faute plus grave, et où les défaillances du pouvoir ont été rendues mortelles par les acharnements de l'opposition : c'est dans ces années maudites qu'est né le péril suprême de la France et de l'Empire. Si l'année 1870 est celle des désastres militaires, l'année 1866 est celle du désastre politique. Les Romains, d'après Cicéron, ont regardé la bataille de l'Allia comme plus funeste que la prise de Rome, parce que ce dernier malheur fut la suite du premier.

1870 est Facte fmal d'un drame commencé depuis longtemps. Aussi on n'en comprendra les péripéties, et, sous l'imprévu apparent, on n'en saisira la fatalité réelle, que si on le fait précéder d'un mémorandum au moins en raccourci de l'acte décisif qui l'a préparé et dont il a été le dénouement. Toutefois, 1866 est une suite de la campagne d'Italie, laquelle se rattache elle-même à l'expédition de Crimée, qu'on en isole à tort. Un aperçu général de la politique extérieure de l'Empire est donc le préambule obligé d'une histoire sérieuse de la guerre de 1870.

Cette étude est d'autant \àu-> nécessaire que la politique intérieure de l'Empire, comme celle au surplus de nos divers gouvernements, à l'inverse de ce qui se passe généralement en Angleterre, a été déterminée moins par les mouvements internes de l'opinion que par les péripéties, heureuses ou contraires, de la politique extérieure.

L'Empire libéral, auquel un souverain d'une âme aussi élevée que Napoléon III serait arrivé spontanément, puisqu'il l'avait annoncé dès l'origine comme devant être le couronnement de son édifice, a été en réalité imposé par les déconvenues de l'Empire autoritaire à l'extérieur. Eût-il été un malheur, ce qu'aucun juge éclairé n'admettra, la responsabilité de son avènement remonterait à ceux qui l'ont rendu nécessaire par leurs fautes.

Même quand on aura rapproché, coordonné, synthétisé les actes de Napoléon IIÏ, il restera un personnage énigmatique, si on l'isole du courant d'idées au milieu desquelles et par lesquelles son esprit s'est formé. Aucune périoden'adépassé, enélaborations intellectuelles, celle de 1815 à 1848. Dans l'ordre purement politique s'y est poursuivi, avec des alternatives de succès et de défaites, un triple combat : combat entre la méthode révolutionnaire et la méthode constitutionnelle, combat entre le principe des nationalités et celui de la conquête et de l'équilibre, combat entre l'alliance anglaise et l'alliance russe. Le prince Louis-Napoléon a suivi cette triple lutte, s'y est associé, y a pris parti, et, monté sur le trône, s'est efforcé de faire prévaloir les solutions qu'il avait adoptées avant d'y parvenir.

Ainsi considéré aucun personnage historique n'est plus facile à comprendre et ne se développe dans son action de prétendant et d'empereur selon une plus constante unité. Ce n'est que

faute de s'être placé à ce véritable point de vision que des observateurs pénétrants, Tocqueville entre autres, ont erré dans leurs jugements. Il est aussi inconséquent de séparer Xapoléon III du mouvement démocratique de 1815 à 1848 qu'il le serait de juger Xapoléon I" sans tenir compte de la Révolution.

Les événements de 1815 à 1848 ont été mainte fois racontés par des historiens de premier ordre. La conclusion philosophique qui s'en dégage n'a pas été aussi bien exposée. J'essaierai, sous une forme rapide, de combler cette lacune.

Je ne m'éloignerai pas ainsi du sujet principal de ce livre. Ceux qui savent reconnaître ce qui est dans ce qui a été s'en apercevront bien vite. En remontant à la source alpestre d'un fleuve on ne suit que mieux les sinuosités paisibles ou tumultueuses de son cours, jusqu'à la triste Camargue dans laquelle il se perd.

Il est peu d'histoires aussi tragiques que celle du ministère du 2 janvier. Elle rappelle celle des musiciens de Roméo et Juliette qui, conviés au festin nuptial, arrivèrent pour chanter les complaintes de la sépulture. Une des intentions les plus fermes de chacun de ses membres était de ne pas ouvrir le conflit sanglant en perspective depuis 1866, de l'apaiser au contraire par de prévoyantes abstentions et par un désarme-

ment réciproque. La liberté leur était chère surtout parce qu'ils y voyaient une garantie de paix. Ce ministère, honnêtement et passionnément pacifique plus encore que libéral, a été obligé de devenir à l'improviste un ministère de guerre. Il n'a pu retenir la fatalité en marche : plus forte que sa volonté, elle l'a entraîné, subjugué, vaincu.

Depuis des siècles était ouverte entre la France et l'Allemagne la querelle sur les frontières naturelles. Le Rhin ne suffisait pas à l'Allemagne. Ses hommes de guerre prétendant que les montagnes et non les fleuves sont de véritables barrières, plaçaient sa sécurité dans la possession du versant occidental des Vosges. Moins convoiteux, les Français, sans méconnaître qu'un fleuve est une limite politique plus qu'une frontière militaire, se contentaient de la rive gauche du Rhin, et ne réclamaient pas le versant oriental de la Forêt-Noire comme les théories prussiennes les y eussent autorisés.

La revendication française de cette rive gauche*^^ du Rhin est fort ancienne. On la voit poindre au xii^ siècle ; il en reste des traces visibles dans la politique de Philippe-Auguste ; Charles VII y prétendit; Richelieu s'en approcha; Louis XIV . fut au point de l'atteindre ; la Révolution l'obtint'. (( Les limites de la France, avait dit Danton, sont marquées par la nature ; nous les atteindrons dans leurs quatre points : à l'Océan,

1. Augustin Thierry. Ricits mérovingiens, Considérations, chapitre IV.

au Rhin, aux Alpes, aux Pyrénées'. » En effet, après Fleurus 26 juin 1794) les trois armées du Nord, de Sambre-et-Meuse et du Rhin se donnèrent la main de Râle jusqu'à la mer. Après Marengo et Hohenlinden, la paix de Lunéville (16 mars 1801 1 nous reconnut la frontière naturelle de la Gaule, sauf à la source et à l'embouchure du fleuve, où deux alliées, la Suisse et la Hollande, empêchaient que le cours du milieu ne fût tourné.

Obligé d'attaquer pour se défendre, rêvant de faire du peuple français le premier peuple du monde, Napoléon s'avança bien au delà. Aux heures mêmes de l'adversité, il ne consentit pas à rétrograder en deçà. Les « limites naturelles » furent la condition sine qua non dont il ne consentit pas à se départir : il soutenait que la France, réduite à ses limites anciennes, n'aurait pas les deux tiers de sa puissance relative d'autrefois, ce qu'elle a gagné du côté du Rhin ne compensant point ce que la Russie, l'Autriche et la Prusse ont acquis par le démembrement de la Pologne '. « Si la nation veut la paix sur la base des anciennes frontières, je lui obéirai et je lui dirai : Cherchez qui vous gouverne, je suis trop grand pour vous, c'est une sorte de paix que les Rourbons seuls peuvent faire. »

Les Rourbons firent cette paix. Une transaction intervint : l'Allemagne n'obtint pas la crête des Vosges et nous conservâmes par l'Alsace

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