LES FRANÇAIS D'APRES GIOBERTI
Il consent à reconnaître que nous ne manquons pas absolument de toute qualité, que nous possédons une certaine rapidité et perspicacité d'intelligence, de la clarté, l'art de vulgariser avec grâce et facilité les idées d'autrui, que nous ne sommes pas dépourvus de brio, de vivacité, de courage, de magnanimité à entreprendre les choses grandes, d'audace à oser les choses difficiles, et, dans les premiers mouvements spontanés, de noblesse et de générosité de sentiments; mais nous manquons absolument, dans l'ordre intellectuel, de puissance inventive et de profondeur, dans Tordre de l'action, de jugement et de longanimité, de constance tenace et Indomptable. Nous ne sommes au premier rang en aucun genre. Notre langue est pauvre, sans vigueur, flasque, misérable, enfantine et féminine, à la portée du vulgaire, il est vrai, mais précisément à cause de sa pauvreté et de sa débilité. Nous ne savons que bavarder et nous louer, {nazio)ie ciarlatrice e donnescd). Nous avons, dans les temps modernes, produit deux personnages considérables, Mirabeau (Arichetti) et Bonaparte, mais c'étaient deux Italiens; la France n'a servi qu'à altérer leur génie propre d'une manière funeste. Tandis qu'à ses débuts Bonaparte avait dirigé sa conduite selon la méthode italienne, c'est-à-dire en joignant une grande prudence à une grande audace; plus tard, aveuglé par ses succès, il voulut gouverner avec la fu?na frcmcese, par des mouvements brusques, emportés, cassants, désordonnés, et
il mit alors moins de mois à perdre sa couronne qu'il n'avait mis d'années à l'acquérir. Quant à notre prétention de n'aspirer qu'à une prépotence morale et intellectuelle, il ne Tignore pas, mais il s'en moque : qui pourra croire qu'une nation habituée à se jouer depuis deux mille ans de qui s'est fié à sa parole, incapable de modération par nature et par habitude, se soit tout à coup convertie et ait sérieusement renoncé à cette ambition qui la dévorait et qu'hier encore elle essayait d'assouvir?
Cesare Balbo constatait, en le déplorant, que la France était odiata, haïe, poursuivie de rancunes, de préjugés par des raisons diverses qu'il donne et desquelles ce qu'on peut dire de plus modéré, c'est qu'elles font sourire ^
En Allemagne comme en Italie, quelques grands esprits nous jugeaient avec équité. Goethe demeura durant toute sa vie sous l'éblouissement de 89. « Qui niera, écrivait-il, que son âme soit devenue plus haute, que son cœur plus libre ait battu d'une émotion plus pure lorsque se leva sur nous la première aube du jour nouveau? Tous les peuples n'avaient-ils pas les yeux tournés vers cette ville qui était depuis longtemps la capitale du monde et qui alors mieux que jamais méritait ce titre magnifique^? » Tl disait à Eckermann : « Je ne haïssais pas les Français, quoique je remercie Dieu de nous avoir délivrés d'eux. Comment aurais-je pu haïr