Daniel Stern, dans sa remarquable Histoire de la Révo
L'effet produit par les premières mesures énergiques démontra que la confiance du roi et des ministres, que les prévisions de Thiers n'étaient pas d un optimisme d'imagination.
Les députés de l'opposition maintiennent 13 et 19 février) le banquet et décident de s'y rendre en corps. Mais ils le transfèrent du quartier populaire en un recoin presque désert des Champs-Elysées, élèvent le taux de la cotisation, choisissent un jour non férié, refusent d'y admettre, sur la proposition de Garnier-Pagès, le radical Ledru-Rollin. Néanmoins, effrayés de leur audace, ils entrent en pourparlers avec le ministère et conviennent avec lui : que le banquet ne serait pas interdit, mais qu'un commissaire de police viendrait enjoindre aux députés de se retirer; à cette injonction, Odilon-Barrot répondrait par une brève allocution et engagerait la réunion à se séparer, déclarant ne céder qu'à la force ; ensuite la question serait déférée aux tribunaux (19 janvier au soir).
Accord aussitôt rompu qu'arrêté : un programme publié dans le National (20 février) annonça qu'une procession populaire, à laquelle on conviait les gardes nationaux sans armes, accompagnerait les députés de la place de la Madeleine au lieu du banquet. On comptait sur un concours prodigieux ; des masses de provin-
lution de 4Si8 (t. 1", p. 89), le reconnaît : « La réforme, accordée aa commencement de la session par M. Thiers, ou même par M. Mole, aurait pu retarder la chute du trône que la bourgeoisie n'entendait aucunement renverser.»
ciaux s'annonçaient. La procédure transactionnelle convenue n'était plus de mise. Le ministère retira sa promesse et notifia, par un arrêté public du préfet de police, qu'il s'opposerait au banquet et à la procession (20 février) . A ce nouvel acte de force répond un nouveau recul. L'opposition se réunit chez Odilon Barrot. Berryer proteste sans conclure. Thiers ne se tient plus sur la porte comme aux réunions précédentes ; dès qu'il s'agit de reculer il se montre, parle, conseille de céder : on serait écrasé si l'on tentait une lutte folle. Lamartine ^ obéissant à son instinct martial, s'élève contre ce conseil sensé : « Nous sommes placés par la provocation du gouvernement entre la honte et le péril. Le péril plutôt que la honte. Xe délibérons pas, agissons. » La majorité préféra le sacrifice de sa popularité aux îiasards de la guerre civile. — « Eh bien ! s'écria Lamartine, j'irai seul, dussé-je n'être suivi que par mon ombre. » Parole inconsidérée ! — Le gouvernement avait plus de forces qu'il n'était nécessaire pour dissiper la manifestation et l'ombre de Lamartine.
Une victoire matérielle certaine n'eût cependant pas dénoué la crise si la répression n'avait été suivie d'une réforme d'autant plus libérale que la répression aurait été plus vigoureuse. Concéder avant d'avoir réprimé ou réprimer sans concéder, deux causes de perte.
1. C'est à tort que Lamartine parle d'une seconde réunion le 22. C'est dans la réunion du 21 qu'il prononça son discours.
Louis-Philippe ne sut ni résister, ni concéder, il ne sut que se suicider. La nouvelle que les députés ne se rendraient pas au banquet l'avait comblé de joie. Salvandy étant venu le voir, il lui cria du plus loin qu'il l'aperçut : ^ Hé bien, vous nous disiez hier que nous étions sur un volcan; il est beau, votre volcan! Ils renoncent au banquet, mon cher; oui, ils y renoncent; je vous avais bien dit que tout cela s'évanouirait en fumée. . . — Je n'avais cependant pas tort, dit le ministre, il ne leur manque, pour faire une révolution, qu'un duc d'Orléans ^ » L'amour-propre flatté vint encore ajouter à Tentrain du roi : « Tu viens d'entendre Salvandy, dit-il à la reine, il dit qu'ils n'ont pas un duc d'Orléans : je le crois bien, aussi les voilà qui reculent \ » A un autre de ses ministres, Jayr, il exprimait sa satisfaction de la manière dont ses chers ministres avaient conduit TafTaire : « Quand je pense, ajouta-t-il, que beaucoup de nos amis voulaient qu'on cédât ^ ! »
De cet excès de sécurité Louis-Philippe tombe tout à coup dans un excès de panique : on ne vit jamais un effondrement aussi subit de volonté et de sang-froid; c'est le cas de s'écrier: <( J'ai passé, et il n'était déjà plus! »
Ou'était-il donc survenu? Une partie assez
1. Gdilo.n Barrot, Mémoires, t. P"", p.ol3. «Plus d'une fois le roi, dans ses conversations, avait exprimé cette même pensée et avait dit en parlant des insurrections avortées en Italie et en Espagne: « Bah! ils ne réussiront à rien, ils n'ont pas un duc d'Orléans! »