Mémoires politiques, t. II, p
la protection de sa parole sur la princesse et ses fils, la Chambre se serait levée en masse à son adjuration soulignée par la vue, par les larmes, par les mots entrecoupés de la duchesse ; le peuple indécis, les troupes fidèles auraient acclamé la veuve et l'enfant, et la régence eût été proclamée. Mais convaincu que la république seule pouvait sauver la France de l'anarchie, de la guerre étrangère, de la spoliation, de Téchafaud, de la décimation de la société et de l'invasion, il ne se crut pas le droit de satisfaire son cœur aux dépens de son pays et de perdre des milliers de vies pour jouer un beau rôle d'un moment dans le drame efféminé d'une politique de sentiment.
Il a été bien répréhensible si, ayant une telle puissance, il ne l'a pas exercée. On est inexcusable d'exposer son pays aux démoralisations, aux hasards d'une révolution tant que toutes les chances d'un progrès légal ne sont pas épuisées. Or, la régence de la duchesse d'Orléans donnait plus que des chances, la certitude de larges réformes parlementaires et libérales. Des périls aussi formidables que ceux auxquels Lamartine fait allusion n'eussent pas été détournés par le gouvernement discordant sans force et sans droit institué à l'Hôtel de Ville. Ces périls n'existaient pas avant le 24 février : ils n'ont paru un instant à redouter qu'à la suite des désordres déchaînés par la Révolution elle-même.
Lamartine s'est vanté. A Theure où la duchesse d'Orléans parut à la Chambre des députés il
n'était plus au pouvoir de qui que ce soit de dompter le peuple soulevé. A défaut de Lamartine un autre eût prononcé le mot fatal. Au début on pouvait facilement barrer la route à la révolution; elle était devenue irrésistible. Le Dieu même de l'éloquence n'eût pas ramené à la duchesse d'Orléans la multitude hurlante, de plus en plus maîtresse de l'enceinte législative. Le vieillard à barbe blanche posté au pied de la tribune ou l'un de ses compagnons eût fait justice d'un attendrissement chevaleresque. L'autorité morale de Lamartine anéantie, personne n'aurait empêché le drapeau rouge de s'élever du ruisseau au sommet de nos édifices publics. Voilà ce qui l'absout.
Le gouvernement provisoire fut établi dans la salle même des séances. On passa d'abord une liste à Crémieux, criant : « Lisez ! — Je ne puis, répondit-il, je n'y suis pas. » On en passa une autre à Lamartine, disant aussi : « Lisez ! — Je ne puis pas, répliqua-t-il, j'y suis. » Dupont de l'Eure, puis Ledru-Rollin lurent après avoir ajouté le nom de Crémieux à celui de Lamartine. Au nom de Garnier-Pagès, on se récria : « Vous vous trompez, c'est le mort qui est le bon. »
A la fin de la journée, le roi et la reine, montés dans deux coupés et un cabriolet de la maison royale, s'éloignaient par la route de Saint-Cloud; la duchesse d'Orléans, après avoir lutté héroïquement jusqu'à la dernière minute d'espoir, était réfugiée aux Invalides; le nouveau gouvernement installé à l'Hôtel de Ville
proclamait la république sauf la ratification d'une Assemblée nationale immédiatement convoquée, et instituait le suffrage universel direct sans aucune garantie de spécialité, de prévoyance.
Je fus le premier des envoyés du gouvernement provisoire qui traversa en malle-poste, de Bourges à Marseille, la France dans toute son étendue. Seul et sans protection d'aucun genre, j'étais à la merci des populations. Partout elles me respectèrent et accoururent au-devant de moi. Cet empressement était loin d'être tout d'adhésion et d'enthousiasme: la curiosité, limpatience d'être informé y avaient grande part. Au-dessous de la satisfaction bruyante de ceux qui se considéraient comme vainqueurs, nulle protestation, encore moins nulle velléité de résistance; la surprise, la résignation, une vague inquiétude.