Metternich, Mémoires, t. III, p
de Bourbon ne fut pas une reconnaissance du droit préexistan tK )>
Le salut de la France n'était donc pas attaché au dogme légitimiste. Talleyrand ne l'a exhumé que dans son intérêt personnel. 11 voulait capter ainsi les bonnes grâces de Louis XYIII, dont, malgré et peut-être à cause des services de 1814, il était loin d'être assuré. Il voulait en même temps gagner les subsides de l'Autriche. Pour plaire à Louis XVIII, il invoquait le principe à Naples contre Murât; pour être utile à l'Autriche, il s'en servait à Dresde au profit du roi de Saxe, dont le Tsar projetait d'incorporer les États à la Prusse , moyennant une compensation sur le Rhin.
L'intérêt français pouvait s'accommoder de la restitution de Xaples à son ancien roi ; il était au contraire cruellement lésé par l'opposition faite au projet d'installer le roi de Saxe sur le Rhin.
On ne s'est pas assez rendu compte du mobile de Talleyrand dans cette négociation, et l'on a supposé une erreur de jugement où il y eut calcul cupide.
Alexandre, redevenu tout à coup favorable aux Polonais, avait médité, en unissant ce qu'il possédait du duché de Varsovie aux possessions polonaises de. la Prusse, de former un simulacre de Pologne, pierre d'attente d'une véritable Pologne, jouissant d'une constitution libérale sous sa haute suzeraineté et le gouvernement d'un membre de sa famille. Gela eût été
i. Mémoires, t. l^'^,- préface.
l'équivalent de la vice-royauté d'Eugène sous l'autorité de Napoléon. En échange de ce qu'elle abandonnait, la Prusse eût obtenu la Saxe, et le roi de Saxe eût été transféré sur le Rhin.
Cette conception, peu favorable aux intérêts de la Russie, eût excité les désirs de nationalité sans les satisfaire; les Polonais n'auraient point tardé à tenter de passer du simulacre à la réalité et à trouver intolérable le joug de la suzeraineté russe, quelque léger qu'on l'eût rendu. En Russie même, les difficultés n'eussent pas été moindres, car l'opinion était pi-ononcée violemment contre cette formation d'une Pologne en monarchie séparée. Un empereur de Russie, en même temps roi de Pologne, eût été en effet moins redoutable qu'un souverain de l'empire russe réunissant à celui-ci la plus grande partie de ce pays qu'on ne lui disputait pas comme province ^
La Russie se serait tirée de ces embarras intérieurs. Ceux auxquels le projet du Tsar exposait l'Autriche eussent été plus sérieux. L'engloutissement de la Saxe et la translation de son roi au Rhin, en établissant la contiguïté des frontières prussienne et autrichienne, sans l'intermédiaire protecteur d'un État de second
1. Aussi les Prussiens répondaient-ils à Castlereagh, qui essayait de les effrayer du surcroît de puissance que la constitution de cette Pologne allait apporter à un voisin déjà trop fort : « Alexandre travaille dans notre intérêt; nous nous garderons bien de l'arrêter. » {Mémorandum d'Hardenberg du 7 novembre 1814.)
ordre, eût mis la Prusse à portée d'enfoncer plus vite la pointe de son épée au cœur de son puissant rival germanique. Vienne eût vécu en une alarme perpétuelle. La France, au contraire, acquerrait l'avantage dont l'Autriche aurait été privée. Condamnée à perdre les provinces rhénanes, elle avait tout profit à ce que, au lieu d'être attribuées à une nation ambitieuse, forte et hostile, elles le fussent à un prince faible avec lequel les contacts moins pénibles eussent pu se transformer en relations amicales.
Le transfert du roi de Saxe au Rhin ou son maintien à Dresde ne touchait réellement que l'Autriche et la France. Leurs intérêts étaient en opposition trop directe pour qu'on pût les concilier. Il n'y avait qu'à opter entre elles. Le bien de l'une devait nécessairement devenir le mal de l'autre. Talleyrand sacrifia la France à l'Autriche : pour la préserver du contact avec la Prusse, il nous y condamna. Jusque-là, la Prusse, placée loin du Rhin, n'avait eu avec la France que des intérêts semblables; de ce jour, elle n'en eut plus que de contraires. « Aussi les patriotes allemands, dit Gervinus, saluèrent cette tournure des affaires avec une conviction énergique telle qu'elle ne se manifesta, avec le même enthousiasme, que plus tard, en 1848'. »
4. Gervinus, t. I, p. 290 : « Il ne fallait pas oublier non plus que, si, dans l'intérêt de Ja Prusse, on pouvait dire beaucoup en faveur de son union avec la Saxe, on ne pouvait pas méconnaître que, dans l'intérêt de l'Autriche et de V Allemagne, il ne pouvait y avoir que de grands avantages à
Et quelle âpreté, quelle ténacité le plénipotentiaire français, devenu un second plénipotentiaire autrichien, déploie dans son hostilité au projet d'Alexandre! Il lui reproche de ne pas opérer la restauration totale de la Pologne, que les instructions de notre gouvernement avaient déclarée impossible. Il retourne Castlereagh, le plénipotentiaire anglais, d'abord favorable. Craignant d'être contrecarré par des considérations de famille, il n'hésite pas à blesser au vif Alexandre, en détournant Louis XVIII du mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, demandée naguère par Napoléon. Il se sert de son moyen habituel, la flatterie à outrance : « Il y a huit mois, quoique la déplorable infirmité des facultés intellectuelles parût comme un funeste apanage de la maison de Holstein, une alliance avec la Russie pouvait paraître et lui avait paru à lui-même offrir des avantages. Mais, au-
séparer les deux rivaux puissants par un État de second ordre, tel que la Saxe, et à fortifier la Prusse sur le Rhin pour protéger l'Allemagne contre la France.» — DePradt se plaignait de ce qui réjouissait Gervinus : « La France aura à se reprocher éternellement les efforts qu'elle fit dans cette circonstance, ]a méprise portant sur elle la première; elle en a déjà ressenti les effets, elle les retrouvera souvent, La légitimité a sacrifié la politique. » [L'Europe après le Congrès d'Aix-la-Chapelle, page 79; L'Europe après 1821, page 35.) Malgré ce blâme des contemporains éclairés, attesté une fois de plus par les mémoires de Pasquier, j'ai trouvé dans ma jeunesse un tel parti pris d'admirer la conduite de Talleyrand au Congrès de Vienne, que j'avoue humblement avoir partagé cette manière de juger, jusqu'à ce que j'aie fait personnellement une étude approfondie des actes du Congrès.
jourd'hui que la Proyidence a pris soin d'affermir elle-même le trône qu'elle a miraculeusement relevé; aujourd'hui qu'il est environné et gardé par la vénération et Tamour des peuples; maintenant que la coalition est dissoute, que la France n'a plus besoin de compter sur des secours étrangers, et que c'est d'elle, au contraire, que les autres puissances en attendent, Votre Majesté, dans le choix qu'elle fera, n'a plus à sacrifier à la nécessité des conjonctures aucune des convenances essentielles à ce genre d alliance'. »
Enfin, par la signature d'un traité d'alliance défensive et offensive 3 janvier 1815) avec les deux gouvernements les plus acharnés à notre abaissement définitif, il transforme une coalition d'abord purement morale, en une coalition matérielle contre le seul prince qui, méditant dès lors une alliance intime, loin de songer à nous réduire à l'état de puissance de second ordre, eût étendu volontiers nos frontières du côté du Rhin, et même un peu sur la Belgique -.
Ce traité n'était qu'une embûche. L'Angleterre et l'Autriche épuisées ne songeaient nullement à en venir aux mains avec leur ancien allié : elles ne visaient qu'à nous tenir en bride. A notre première velléité de rechercher l'alliance russe redoutée par elles, elles eussent communiqué au Tsar, pour l'arrêter, le pacte signé contre