CHAPITRE II
APRES 1815. — DEUX VAINCUS— LE CHOIX DES ALLIANCES. - POLITIQUE DE LOUIS XVIII
En 1815, il y eut en réalité deux vaincus : la France et les peuples qu'elle avait affranchis des servitudes féodales ou théocratiques. La France fut mutilée ; on lui enleva ses frontières naturelles du côté des Alpes et du Rhin ; on l'enferma dans une prison géograpliique gardée de tous les côtés par des sbires dont on était sûr, le roi de Piémont, la Prusse, la Confédé-f ration germanique ; on créa expressément contre elle un État nouveau, tête de pont de la coalition, dans lequel deux millions de Hollandais furent placés sur la tête de quatre millions de Belges, et que le besoin de protection devait rendre l'allié naturel de l'Angleterre et de la Prusse*; une ligne redoutable de forteresses protégea le
\. L'Angleterre avait gagné à cette création de conserver, en échange des Pays-Bas annexés à la Hollande, la colonie du Cap et quelques autres territoires sur les côtes du Malabar et de la Guyane.
nouveau royaume sous la surveillance des coalisés, Tournai, Mons, Charleroi, ?samur, Liège, Luxembourg, Philippeville, Mariembourg, Bouillon ; on détruisit les fortifications de Huningue ; les Xapoléons, dont on redoutait l'ardeur martiale, furent déclarés exclus à perpétuité du pouvoir suprême ; une formidable armée resta groupée autour de nous : l'Autriche et la Prusse en formaient l'avant-garde, l'une en Italie, l'autre sur le Rhin; la Russie et l'Angleterre en constituaient le centre et la réserve sur le continent et sur les mers.
Les peuples n'avaient pas été mieux traités. Ils furent muselés, trahis, remis sous le joug despotique dont nous les avions à peine émancipés et, sauf en Pologne, on ne tint aucun compte des promesses de liberté qu'on leur avait prodiguées pour les soulever contre leurs véritables libérateurs. L'Italie dépecée avec autant de désinvolture qu'une terra incoynita qui n'a jamais été habitée, resta divisée en sept États nominalement indépendants. La République de Gênes détruite appartint au roi de Piémont devenu par là duc de Gènes. La Lombardie et la Vénétie, condamnées à oublier qu'elles étaient italiennes, entrèrent parmi les provinces de l'empereur d'Autriche.
L'indépendance des États non annexés à l'Autriche avait été aussitôt détruite que reconnue. Le roi de Xaples, les ducs de Parme et de Modène s'obligèrent par des traités (12 juin 1815) à n'introduire dans leurs États aucune modi-
fication constitutionnelle, inconciliable, soit avec les antiques institutions monarchiques, soit avec les principes adoptés par l'empereur d'Autriche dans le gouvernement de ses provinces italiennes. Ils s'engagèrent en outre à dénoncer à Vienne les menées dont ils pourraient avoir connaissance contre le repos de la péninsule et à fournir un subside en cas de guerre (25 000 hommes, puis 12 000 Naples, 6 000 la Toscane). A la domination française, apprentissage de liberté, succédait la domination autrichienne, pure servitude.
L'Autriche aurait voulu prendre au Piémont le Haut Novarais et Alexandrie, à Rome les Légations « Ils sont comme la glu, écrivait Charles- Félix à son frère Victor-Emmanuel, dont on ne peut jamais se nettoyer bien les doigts une fois qu'on l'a touchée. » A défaut d'une annexion, elle eût voulu au moins soumettre le Piémont et Rome à la subordination déjà obtenue de cinq des principautés indépendantes d'Italie. Ni le Piémont ni Rome n'y consentirent. Le roi Victor-Emmanuel refusa de se lier exclusivement avec aucun de ses deux puissants voisins « afin de rester libre de se rapprocher de l'un ou de Tautre suivant son intérêt ». Consalvi au nom de Pie VII dit « que le Saint-Siège refusait de participer à une ligue de nature à l'entraîner à une guerre contre une puissance quelconque ». L'Autriche eût poussé l'insistance jusqu'à l'emploi de la force, si Alexandre n'avait défendu le Piémont et Rome à épée tirée
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[a spada traita), déclarant à Metternich qu'une alliance spéciale avec le roi de Piémont serait la violation des engagements contractés envers la Russie, puisque la quadruple alliance excluait tout traité particulier.
En Allemagne aucune domination étrangère n'avait été introduite. L'Autriche, la Prusse pour toutes celles de leurs possessions ayant autrefois appartenu à Tempire germanique, le roi de Danemark pour le duché de Holstein, le roi des Pays-Bas pour le grand-duché du Luxembourg, établirent entre eux une confédération perpétuelle, dont les affaires étaient confiées à une réunion de plénipotentiaires, la Diète, siégeant à Francfort sous la présidence de l'Autriche.
Les confédérés s'engagèrent dabord à se garantir mutuellement celles de leurs possessions comprises dans cette union, à défendre chaque État, à ne point poursuivre les différends nés entre eux par la force des armes, à les soumettre à la Diète qui les concilierait par voie de médiation ou les trancherait par voie de jugement austrégal.Les dix-sept voix des assemblées ordinaires qui réglaient les affaires courantes à la pluralité absolue, comme les soixanteneuf des assemblées générales qui statuaient sur les lois fondamentales et sur les arrangements d'intérêt commun à la majorité des deux tiers, étaient réparties de telle sorte entre les divers Etats que toute action résolue, dès que l'Autriche et la Prusse ne s'accordaient pas, deve-
naît absolument impossible. Cette charte de la Confédération faisait partie intégrante de l'arrangement international général. Elle ne donnait, ne garantissait, n'annonçait aucune liberté. Le mécanisme en paraissait combiné de manière à permettre à l'esprit rétrograde de les refuser toutes.
Les patriotes allemands, aussi désolés que les Italiens, n'avaient pas assez d'invectives contre le « misérable marais » auquel aboutissait à Francfort l'élan de 1813. Ils considéraient la constitution fédérale comme une anarchie organisée, comme la débilitation intérieure et extérieure de leur patrie. Stein, qui, pour la cause nationale, avait enduré l'exil, la prison, la confiscation, était désespéré; le futur empereur d'Allemagne, le prince Guillaume, écrivait : « Si la nation avait su qu'après avoir atteint un tel degré de gloire, de prestige et d'éclat, il ne resterait plus qu'un souvenir sans aucune réalité, qui aurait voulu alors tout sacrifier pour obtenir un pareil résultat? »
La plainte universelle recueillie par Joseph de Maistre se traduisait en accents pathétiques dans ses lettres : « Jamais les nations n'ont été plus méprisées, foulées aux pieds d'une manière plus irritante pour elles. C'est une semence éternelle de guerres et de haines tant qu'il y aura une conscience parmi les hommes (29 mars 1815). Il n'y a plus d'équilibre ni de liberté politique en Europe (1"" février 1816). C'est une chose horrible que les politiques les
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plus sages se trouvent conduits à désirer de nouveaux troubles, et cependant on en est là (10 février 1816; . »
§ 2. — LES RACES LATINES I l'iTALIE, l'eSPAGNE.
Dans une telle situation supposez la France douée du tempérament d'égoïsme, de calcul et de cupidité d'une Prusse, elle se fût résignée à la défaite des autres et n'eût songé qu'à se relever de la sienne ; elle eût laissé les Allemands joués, les Italiens et les Slaves opprimés se débattre avec leurs rois despotiques et elle n'eût pensé qu'à étendre, puis à fermer ses frontières ouvertes : elle n'eût pas prêté l'oreille à la plainte des malbeureuxde l'Europe, elle n'eût été attentive qu'aux intérêts prochains de son ambition ; elle n'eût regardé au dehors de son territoire que pour chercher des alliés disposés à aider une entreprise de revanche : elle les eût trouvés.
Elle ne se serait pas arrêtée un instant à la chimère de l'union nécessaire des races latines. Ceux qui parlent des idiomes dérivés du latin ne sont pas des Latins. La langue n'est pas l'indice certain de la race. Ainsi « les Anglais qu'on appelle Anglo-Saxons à cause de leur idiome sont un mélange très varié, où le primitif fond breton est bien fort, et plus fort encore un élément dont on ne parle pas, les immenses émigrations de la Flandre industrielle de 1200
LES RACES LATINES : L'ITALIE. 9o
à 1500, les émigrations hollandaises desxvii^ et xYiii*^ siècles' ». De même les Français en majorité immense sont des Celtes avec peu d'éléments romains; jusque dans la portion la plus méridionale, au-dessous de la surface romaine, persiste le fond autochtone modifié par la culture phénicienne et ionienne. L'Espagnol est un Ibère, un Maure, un Vandale, un Carthaginois autant qu'un Latin, L'alliance ne s'impose pas aux Italiens, aux Espagnols, aux Français, en vertu de la race : entre eux comme entre tous les autres peuples, elle ne saurait naître que des convenances politiques et de la communauté des desseins.
Quelle convenance nous eût alors rapprochés de l'Italie? quel dessein pouvions-nous poursuivre en commun ? Réduite à la vie des molles voluptés, simple province autrichienne, riche en policiers et en gendarmes, pauvre en soldats, que pouvait-elle nous donner si ce n'est avec les enchantements mélodieux de son Cimarosa ou de son Uossini, les jours faciles et souriants de ses villes, les mélancolies augustes de ses ruines, triomphantes dans ses champs et sur ses collines, de la féroce activité de renouvellement de la nature. Ceux qui se souvenaient des destinées antiques ou qui en rêvaient de nouvelles cherchaient qui viendrait les délivrer ; ils attendaient de l'aide et n'en pouvaient offrir à personne.
Autre était la situation de TEspagne : elle