MicHELET, L'i France devant r Europe, 1870, ch. xi
formait une unité vigoureuse, indépendante^ vaillante. Tant qu'elle avait possédé les Pays- Bas, elle était notre rivale, nécessairement unie aux Allemands. Depuis que la guerre de la Succession lui avait enlevé cette annexe éloignée, aucun intérêt ne la condamnait plus à nous être hostile et à demeurer inféodée à l'Allemagne^ L'amitié avec nous paraissait au contraire une des sagesses de sa conduite, et nos rivaux se rappelant quel boulet elle avait été à nos pieds, devaient craindre que désormais cette amitié ne devînt trop étroite. Mais après 1815, encore épuisée et frémissante de sa lutte contre ?sapoléon V% à la veille de s'enfoncer dans des dissensions civiles exténuantes, elle n'avait rien à nous donner.
Il ne fallait pas non plus s occuper de la Confédération germanique. Organisée pour la défensive et Timmobilité, semblable à un lourd carrosse antique, elle était incapable de se mouvoir, tant que la Prusse et l'Autriche ne la traînaient pas en avant.
Il est à peine nécessaire d'expliquer que de la Prusse, nous avions moins d'assistance à espérer que de l'Italie, de l'Espagne , de la Confédération germanique. Etendue sur une ligne immense depuis le Niémen jusqu'à la Meuse, coupée en deux parties réunies seule-
ment par un fil allongé, moitié" allemande, moitié slave, condamnée à une perpétuelle inquiétude d'agrandissement pour réunir ses membres disjoints, à un effort militaire incessant pour procurer à son corps la force de supporter une armure trop pesante, patiente, sérieuse, appliquée, économe, savante, intrépide mais outrecuidante, malapprise, sans générosité ni bonne foi, véritable nation de proie, non contente de broyer en ses serres cruelles un lambeau de Pologne, guettant de son aire le territoire à conquérir ou à dépecer, le voisin à assaillir, la Prusse telle que les traités de Vienne l'avaient rétablie était vouée à nous être organiquement ennemie.
L'ancienne politique française, sauf au moment de la guerre de Sept ans, plaçait Talliance prussienne parmi ses maximes d'État. « L'affermissement de ce royaume, était-il dit dans un mémoire lu au conseil des ministres de France le 8 mai 1763, n'est pas pour nous faire ombrage. Il ne peut effrayer que la Russie. » Cette considération avait rendu le cabinet de Versailles indifférent au premier partage de la Pologne. (( Ce démembrement, disait le même mémoire, serait contraire aux intérêts de l'Autriche et de la Porte ottomane ; mais s'il arrivait qu'une indifférence mal entendue de leur part les empêchât d'y mettre obstacle, il ne paraît pas que la France dût s'en alarmer. Le concert établi récemment entre le roi de Prusse et la Russie, pour leur agrandissement respectif, ne
peut être dé longue durée. Cet agrandissement, même en les rendant plus voisins, les rendrait aussi plus redoutables l'un à l'autre ; il sèmerait la jalousie entre eux; la jalousie dégénère bientôt en inimitié. » (Même mémoire.)
La Prusse de son côté ne nourrissait pas d'antipathie systématique contre nous. Occupée à faire front contre l'Autriche, à devenir à sa place la maîtresse de l'Allemagne, elle nous considérait comme son auxiliaire dans cette œuvre d'afîaiblissement de la domination des Habsbourg.
Mirabeau et Sieyès, depuis la Révolution, avaient adopté les sentiments des hommes d'État de l'ancien régime. Napoléon, avant léna, pensa à poser la couronne de Pologne sur la tête du roi de Prusse ; son esprit fut même hanté de l'idée de substituer à l'empire germanique deux confédérations, l'une du Midi, protégée par lui, l'autre du Nord, à la tête de laquelle serait placée la Prusse.
La Prusse rompit elle-même cette tradition de bonne volonté et d'amitié. La Révolution cependant n'avait pas commis contre elle la faute qu'avait pu nous reprocher Frédéric, de nous être unis à ses ennemis. C'est elle qui s'était coalisée avec les nôtres en 1792 ; c'est elle qui nous avait provoqués en 1806. Avant léna, les Français étaient insultés dans les rues de Berlin par la populace ; les gendarmes de la garde noble portaient la jactance jusqu'à aiguiser leurs sabres sur les degrés en pierre de l'hôtel de notre ambassadeur.
Le châtiment les irrita d'autant plus qu'ils l'avaient mérité, et ils se montrèrent d'autant plus atroces dans leur victoire qu'ils ne l'espéraient pas. Exactions, pillages, dévastations, cruautés, ils ne nous épargnèrent rien. On eût grand'peine à empêcher Blûcher de saccager Paris ou tout au moins de faire sauter le pont d'Iéna. Gneisenau parlait de fusiller Napoléon parce qu'il avait ruiné la noblesse prussienne. Le chancelier Hardenberg prépara méthodiquement notre morcellement \ N'ayant pu l'opérer à son gré il accepta de poster la Prusse sur la rive gauche du Rhin en sentinelle d'avant-garde, avec la charge de nous contenir et l'arrièrepensée de nous reprendre à l'occasion la Lorraine et TAlsace arrachée de leurs griffes par les alliés-.
1. V. Pozzo di Borgo à .Nesselrode 2, 3, 9 juillet, 28 octobre, 23 novembre.
2. Le journal semi-officiel de Hambourg (15 mai) annonçait l'intention qui s'est réalisée en 1870 : » Un sentiment intérieur dit aux Allemands que la dernière guerre (celle qui de 1789 s'étendit jusqu'à 1814) contre les Français, n'a pas été entièrement terminée, et que le traité de Paris a laissé plusieurs points qui ne peuvent être décidés que par une nouvelle lutte entre les deux nations. Parmi ces points est la possession de l'Alsace et de la Lorraine, laissée aux Français. Cette possession restera toujours la cause principale et éternelle d'une guerre nationale contre la France. Cette cause, d'autant plus importante qu'elle est le vrai contrepoison contre le désir mal éteint en France de s'emparer de la rive gauche du Rhin, existe non seulement contre Napoléon, mais contre toutgouvernement fort qui s'établirait en France. L'Allemagne n'a pas encore conquis ses frontières ; elle n'a pas encore obtenu l'unité ferme et intime si nécessaire à sa tranquillité et à son bonheur futur. Ce sont ces deux
Jusque-là rAUemagne avait été comme une majestueuse cathédrale ornée de poétiques autels sur lesquels brûlaient les lumières sacrées dans des lampes d'or. La Prusse s'appliqua à la transformer en une gigantesque caserne dans laquelle le bruit des clairons et le pas cadencé des soldats couvriraient les hymnes de l'Idéal ; elle l'amena à désavouer les sentiments d'amour de l'humanité, de fraternité universelle professés avec tant de génie par les Lessing, les Herder, les Goethe, les Schiller, les Jean-Paul.
De ce côté, il n'y avait qu'à se souvenir et à veiller.
§ 4. l' ANGLETERRE
A défaut de la Prusse pouvions-nous compter sur la bonne volonté de l'Angleterre? La nation de Wilberforce, de Fox, de Cobden n'est pas une nation de proie. Elle a des ruses et des duretés,mais aussi des loyautés et des désintéressements. Dans sa vie publique comme dans Tœuvre de son Shakespeare la grossièreté de Falstaff, l'astuce d'Antoine coudoient l'idéalité d'Hamlet et les suavités de Desdémone, d'Imogène et de Viola. On la dirait exclusive-
choses qui animent les Allemands à une nouvelle lutte. Ce que nous exigeons de la France, nous ne l'exig-eons pas comme Prussiens, comme Bavarois, comme Saxons, etc., mais comme Allemands et pour le bien de l'Allemagne entière. »
ment occupée du développement de son trafic; cependant les mobiles élevés de la religion se mêlent toujours plus ou moins à ses actes, les ennoblissent et les déterminent. Quand elle a écouté pendant longtemps en un silence semblable à l'adhésion, ses hommes d'État lui répétant que l'intérêt doit être la seule règle de la politique, tout à coup, par un mouvement indomptable de conscience, elle secoue ces axiomes de chancellerie et, de sa voix qui arrive jusqu'aux extrémités de l'Univers, elle proclame les droits imprescriptibles de l'humanité, proteste contre les actes injustes, flétrit les oppressions, siffle les bourreaux ou les tyrans. La nation qui a consacré tant de bonne volonté et tant de millions, une aussi persistante ardeur à Tabolition de l'esclavage, quoi qu'en disent ceux qui parfois la représentent si mal, n'a pas le calcul pour unique inspiration de ses sentiments et pour règle exclusive de ses actes. La France lui a rendu cet hommage dans les instructions de Louis XYIIl à ses plénipotentiaires de Vienne : après avoir indiqué l'importance capitale du concours de l'Angleterre dans les questions auxquelles nous sommes intéressés, il indique que le moyen efficace de l'obtenir est de seconder sa passion philanthropique contre la traite.
Même quand elle n'a pas été le serviteur scrupuleux du droit, l'xKngleterre a eu un don précieux, son privilège en quelque sorte exclusif, elle a été le maître de la raison en politique :
elle en a tenu école au profit des nations et mérité par là le respect de tout être pensant, quelle que soit sa patrie. De même que ses députés siègent au parlement le chapeau sur la tête, son peuple de complexion véhémente applaudit parfois avec complaisance aux excitations violentes et ne se défend pas dans ses démonstrations publiques d'une certaine brutalité extravagante de sentiments; toutefois, au moment d'agir il se calme et revient habituellement au bon sens pratique ; il garde le respect et le sérieux, accord tout naturel, le sérieux n'étant que le respect de soi-même.
Cette sagesse est le fruit de la méthode à laquelle l'esprit anglais s'est depuis longtemps façonné, méthode bien différente de la nôtre. Nous commençons presque toujours par poser a priori un principe abstrait, une hypothèse à la façon de la théologie, un axiome à la manière des mathématiques. Nous l'admettons comme un point de départ indiscutable, puis, par une série serrée de syllogismes, nous descendons de conséquences en conséquences, par voie de déduction, de l'abstrait au concret, du général au particulier, de l'idée à l'acte. Les faits s'accommodent comme ils peuvent à ce travail de logique, nous ne les avons pas consultés.
L'Anglais procède autrement. 11 débute par l'observation des faits : lorsqu'il les a notés, définis, analysés, classés, il s'élève, par la montée lente et patiente de la recherche inductive, du concret à l'abstrait, du particulier au général^
des faits aux principes qui en sont le résultat et le résumé, principes transitoires eux-mêmes, contingents, toujours révisables d'après des observations mieux conduites. Cette manière de chercher le vrai a du terre à terre ; elle ne prête pas aux phrases brillantes, mais elle préserve de la peu près, ce fléau de l'esprit; elle n'ouvre pas les ailes de l'imagination, mais elle ne les expose pas à fondre au soleil; elle n'arrive pas aux visions prophétiques, mais elle établit en une solide assiette et préserve des déceptions. Les faits se vengent de ceux qui les dédaignent en renversant leurs superbes abstractions.
Précisément parce que trop souvent la France se plaît à cheminer à travers les hypothèses risquées, les théories abstraites, une alliance entre les deux pays eût produit des résultats merveilleux. C'eût été un spectacle à ravir les esprits, la véritable fête civilisatrice du genre humain. Nous nous serions réciproquement complétés : nous leur eussions donné plus d'horizon, ils nous auraient appris plus de prudence ; nous les eussions associés aux spontanéités de nos divinations, ils nous auraient fait participer aux maturités de leur expérience. Un tel accord eût constitué, les Russes s'en rendaient compte*, la plus formidable des puissances.
Notre grand Henri IV avait conçu ce rêve. Il voulait s'entendre avec celle qu'il appelait « la grande et généreuse Elisabeth, sa singulière et