GUIZOT
à être communiquée au Cabinet. S'il n'a pas toujours lu les dépêches écrites par ses ministres, il a régulièrement exigé la communication de toutes celles envoyées par nos agents. Quoiqu'il se déchargeât volontiers sur la nécessité du poids de ses responsabilités et qu'il trouvât une espèce d'allégement â paraître contraint par elle à se déterminer, il ne recula pas, chaque fois que la paix lui parut en danger, devant les résolutions subites etspontanées.Il prenait plaisir à savoir qu'on l'appelait le Napoléon de la paix.
Il ne déguisa pas même suffisamment cette immixtion constante peu compatible avec les exigences parlementaires. Petit écouteur et aimant, comme les habiles à charmer par la parole, â se livrer pour son propre plaisir et pour celui des autres, au flot intarissable d'une conversation variée, spirituelle, nourrie de faits et d'idées, renouvelée par une constante activité d'esprit, il était aussi quelquefois excessif et imprudent, et, comme s'il craignait qu'on ne rendît pas assez justice à ses louables efforts, il se vantait trop d'une influence qui eût agi avec bien plus deffîcacité s'il l'eût moins laissée apercevoir. Parfois la condition de la force est de paraître n'en avoir pas.
L'alliance qu'il rechercha, celle de l'Angleterre, fut le gage de ses résolutions pacifiques. A vrai dire, il n'avait pas le choix. Le premier résultat du renversement cle Charles X avait été de rompre cette alliance russe qui s'était lentement constituée pendant toute la durée de la
Restauration. L'empereur Nicolas, blessé à la fois dans ses convictions de politique et dans ses sentiments de chef de dynastie, avait été révolté du succès d'une insurrection qui était en même temps celui d'une usurpation familiale. La révolution belge avait augmenté sa colère : il offrait au roi de Prusse de l'aider à maintenir par la force l'intégrité du royaume des Pays-Bas, lorsque la révolte polonaise l'obligea à ne penser qu'à lui. Si ses alliés l'eussent suivi il n'eût pas reconnu le nouveau souverain; il s'y décida de mauvaise grâce en évitant de le nommer « Monsieur mon frère. » Metternich, quoiqu'il eût conseillé à l'empereur d'Autriche la reconnaissance d'usage sans aucune restriction , ne pensait pas autrement que le Tsar. Il eût voulu que la Prusse offrît un secours au roi des Pays-Bas et, en cas de refus, le lui imposât, en même temps qu'agissant avec les pleins pouvoirs de la confédération, il occuperait tout le Luxembourg. Le réveil de ce mouvement émancipateur qu'il se flattait d'avoir étouffé à jamais à Carlsbad, à Troppau, à Laybach, à Vérone, l'avait plongé dans un morne découragement. Il répéta alors à sa manière la prédiction de Sainte-Hélène : « Ma pensée la plus secrète est que la vieille Europe est au commencement de la fm. La nouvelle Europe n'est, d'un autre côté, pas encore à son commencement. Entre la fin et le commencement se trouvera un chaos. » (l^"" septembre et i" octobre 1830.) Dès lors, sans rien articuler de désagréable aux
personnes, il annonça que rétablissement nouveau ne durerait pas. «D'un côté, disait-il, il lui manque l'autorité des suffrages populaires sur lesquels se sont appuyées toutes les formes de gouvernement qui ont existé entre 1792 et 1801 ; de l'autre côté, l'appui tout-puissant du droit historique sur lequel reposait le trône restauré lui fait défaut. Il a été proclamé en dépit de tous les droits par une Chambre séditieuse; il n'est roi que de facto. La vie ne pouvant s'accommoder des conditions de la mort, un tel règne ne peut être qu'une agonie plus ou moins longuet »
Le carrosse qui conduisit Charles X à Cherbourg avait emporté nos espérances prochaines de relèvement; nous étions retombés dans l'isolement de suscipion des mauvais jours de 1815. Une seule alliance nous était accessible, celle de l'Angleterre, dès que nous la recherchions avec les conditions d'immobilité, de renoncement à tout rôle extérieur auxquelles elle a été de tout temps subordonnée. Talleyrand fut chargé de la nouer.
Si quelqu'un paraissait devoir se tenir éloigné du gouvernement de Juillet, c'était le plénipotentiaire qui, en 1814, à Paris et au congrès de Vienne, avait professé avec tant de fracas le principe de la légitimité comme le fondement sacré des monarchies et des sociétés. 11 ne fut pas un instant gêné par ce souvenir. Laissant