‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 11 sur 240 · MoRiTz BuscH, tome II, page · texte numérisé non relu

MoRiTz BuscH, tome II, page

â6 L'EMPIRE LIBÉRAL.

compte rendu télégraphique des conversations de Benedetti avec le roi, le 13 juillet, en une insulte à laquelle le peuple de Thonneur était contraint de répondre par un appel à la bataille.

Le jeune Empereur de son côté revendiquait fièrement pour tous les Prussiens le mérite que Bismarck paraissait vouloir s'attribuer à lui seul. « Dans les années 1864, 1866, 1870, a-t-il dit dans un de ses discours (décembre 1890), quiconque sortait de Técole pour faire sou volontariat ou entrer dans la vie active était unanime sur ce point : l'Empire allemand serait de nouveau restauré et TAlsace-Lorraine recon quise. »

A peine quelques-uns de nos écrivains entendirent-ils ces confidences*, le plus grand nombre n'y prit pas garde.

Mais après son renvoi Bismarck eut un intérêt plus direct à convaincre ses compatriotes qu'il était le véritable auteur des événements sans lesquels l'unité allemande ne se fût pas constituée. Il reprit alors les confidences de Varzin et les reproduisit lui-même, les authentiquant

1. M. Gherbuliez en releva immédiatement Timportance dans la Revue des Deux Mondes (article de Valbert du !•' avril 1884). — M™^ Dronsart dans sa biographie de Bismarcky la plus remarquable certainement de toutes celles publiées chez nous, a mis Tincident en lumière, page 250. — Le fait a été aussi noté en Italie par Gaetano Negri, Bismarck, Milano, 1884. — Un de nos diplomates les plus distingués, Charles Gavard, dans ses articles remarqués du Moniteur universel, les a maintes fois signalées.

ainsi, dans des discours ou des conversations répétés aussitôt et commentés par tous les jouriiaux de TEurope. « Une de mes tâches, dit-il à léna et surtout à Kissingen, était d'aplanir le chemin pour le glaive allemand... Et cela m'a réussi. Mon vieux souverain, âgé de 73 ans en 1870, n'avait pas grande envie de faire la guerre à la France, cependant cette guerre était nécessaire pour créer l'empire allemand. // fallait absolument faire la guerre à la France ^ seulement nous devions attendre le moment où les Français perdraient la patience. C'est ce que nous avons fait. »

Il expliqua une fois de plus, et cette fois sur la place publique, comment il s'y était pris pour nous faire perdre patience. « 11 est si facile, dit-il à l'un de ses interlocuteurs, de modifier complètement, sans le falsifier, le sens d'un discours, par des omissions et des ratures. Je me suis essayé moi-môme un jour dans cette partie, en qualité de rédacteur de la dépêche d'Ems que les socialistes me reprochent depuis vingt ans. Le roi me l'envoya, avec instruction de la publier dans sa teneur intégrale ou partielle, et lorsque je l'eus « composée », après force ratures et coupures, Moltke, qui était chez moi, s'écria: « Auparavant c'était une chamade, maintenant c'est une fanfare ! »

Le commentaire du Hamburger Nachrichten, connu pour recevoir les confidences du célèbre chancelier, ajoutait encore à l'importance du récit : « Le Prince mérita bien de la patrie aile-

mande en contraignant de cette façon la France à prendre l'initiative et à endosser la responsar bilité de la guerre. Si l'on avait agi autrement la guerre n'aurait pas eu lieu, TAlIemagne aurait été dans la situation humiliante d'avoir été provoquée et insultée par la France et d'avoir reculé : cela eût été un second Olm&tz. La guerre était indispensable pour fonder l'unité allemande. Si l'on avait laissé échapper cette occasion, on aurait été obligé de trouver un autre prétexte, moins adroit peut-être, qui aurait aliéné à l'Allemagne les sympathies de l'Europe. La guerre de 1870 fut entreprise pour éviter l'humiliation d'une paix imposée et pour empêcher l'avortement de l'unité allemande qui devait être glorieusement conquise par les combats de tous les peuples allemands contre l'ennemi héréditaire. Si M. de Bismarck avait préféré une paix boiteuse laissant subsister la ligne du Mein, la fleur de la Confédération de l'Allemagne du Nord se serait probablement flétrie et n'aurait pas donné comme fruit l'unité impériale. » (12 ou 14 novembre 1892.)

Cette fois l'émotion fut si universelle qu'il fallut bien entendre. La clameur française en faveur du bon droit de la Prusse parut déconcertée; nos journaux de toute nuance, modérés*

1 . Journal des Débats du i 6 novembre 1892 : « L'échafaudage de calomnies est abattu de la main môme de celui qui l*a élevé... Craignant que l'incident Hohenzollern n'aboutît pas à la rupture espérée, il a lancé à grand fracas une nouvelle

et radicaux*, avec eux les journaux étrangers', s'accordèrent à signaler la portée décisive de

mensongère qui devait infailliblement amener cette ruptwe. » '

Figaro du 17 novembre : u Le prince de Bismarck avoue, an bout de vingt-deux ans, que lui seul est cause de la guerre et que toutes les accusations portées contre nous sont fausses. »

1. Rappel du 18 novembre i892. « A retenir : Des récentes et curieuses confidences du prince de Bismarck, il convient de relever quelques points. C'est monnaie courante en Allemagne que d'accuser les Français d'avoir follement provoqué la guerre en 1870. Il sera impossible désormais de répéter cette accusation sans se mettre en contradiction avec M. de Bismarck. Le provocateur, c'est lui-même ; il en convient avec une désinvolture qui frise l'inconscience. U est donc avéré que, sans la criminelle manipulation de la dépêche datée d'Ems, 13 juillet 1870, on eût pu éviter la guerre, ou du moins l'ajourner pour un temps indéfini. C'est donc M. de Bismarck qui porte la responsfibilité, sinon entière, du moins principale, de la mort de plusieurs centaines de mille d'êtres humains tombés sur les champs de bataille.

Intransigeant : « C'est Bismarck qui, de propos délibéré, a cherché et provoqué la guerre entre la France et l'Allemagne ; et ce conflit, dont les conséquences troublent l'Europe depuis vingt-deux ans, a été rendu inévitable par un faux dont l'auteur est l'ex-chancelier, qui parle bien haut de sa probité et qui condamnait hier comme « une iniquité «toute guerre entreprise sans nécessité absolue ».La presse étrangère, qui, depuis tant d'années, accusait la France d'inconséquence et de frivolité, paraît troublée par ces révélations qui l'amènent à se déjuger.

2. Times : « Pendant vingt ans on a dit à la France qu'elle ne portait que la légitime peine d'une semblable iniquité (l'initiative de la déclaration de guerre), et voici que le reste du monde est tranquillement informé qu'après tout c'était l'homme d'État dirigeant de Prusse qui avait à cœur (le déclarer la guerre en 1870, et que c'est lui dont les actes ont rendu la guerre inévitable. De toutes les sérieuses responsabilités que le prince de Bismarck a assumées dans

ce récit et de ces commentaires. On put croire que la justice allait enfin prévaloir. Effet d'un jour ! Dès le lendemain la révélation était à peu près comme non avenue; les anciennes injures reprenaient plus ou moins leur cours; on recommençait à attribuer la guerre fatale « à Thomme au cœur léger », qui, seul survivant des ministres du 2 janvier, est devenu le bouc émissaire consacré de la catastrophe *.

Ceux-là mêmes qui se croient tenus de ne pas négliger tout à fait les aveux ennemis, voulant

ces dernières années, il n*en est aucune peut-être qui soit plus grave que celle-ci, »

Daily News : « On a cru que les Français, dans leur incorrigible vanité, voulaient se battre à tout hasard, et que, bien que, par le retrait de la candidature Hohenzollern, on leur eût présenté une joue, ils exigeaient qu'on leur présentât l'autre . Il est lamentable d'apprendre que la responsabilité morale du plus grand crime de l'histoire a été si longtemps déplacée. »

Gazette libérale de Be^'lin : « L'histoire de la dépêche d'Ems, elle qu'elle est racontée dans le Nouvelliste de Hambourg, détruit tout un cycle de légendes qui s'était formé au sujet de l'origine de la guerre de 1870. »

Germania : « Tout Allemand sentira une rougeur de honte quand il constatera, à la suite du témoignage de l'ancien chancelier lui-même, que l'Allemagne a été indignement trompée au sujet de la guerre de 1870. M. de Bismarck n'a pas seulement désiré la guerre, mais il l'a amenée par tous les moyens. »

1. Libre Parole du 8 novembre 1893 : « M. Emile OUivier a fait tuer cent mille êtres humains qui avaient des pères, des mères, des sœurs, des enfants; il nous a fait perdre deux provinces, il nous a coûté près de dix milliards ; il n'a jamais comparu devant un juge, il n'a jamais fait un jour de prison. » Mon emprisonnement eût suffi à la Libre Parole. D'autres eussent souhaité mieux. J'ai sous les yeux un article finissant ainsi : « Et cet homme" vit encore! »

à tout prix que les ministres de leur pays soient inexcusables, leur reprochent d'être sottement tombés dans le piège auquel on les avait attirés : leur correction disent-ils est hors de doute, il n'en est pas de même de leur habileté. — 11 n'y a pas d'habileté qui empêche un butor de vous souffleter et de vous acculer ainsi à l'alternative de demander réparation ou de rester déshonoré et couvert de mépris.

Il ne m'eût point été difficile de présenter un panégyrique personnel, si cela m'eût convenu. Après la mort de Pitt, Castlereagh et ses autres collègues, voulant lutter contre l'impopularité qu'Austerlitz attacha au nom de leur chef, démontrèrent que s'il avait eu une part principale aux négociations, il était resté étranger aux opérations militaires, et le peuple anglais rendit son estime à celui dont il avait un instant honni la mémoire. Qui ignore que je suis resté étranger aux opérations militaires? J'aurais pu dévoiler, ce qu'on sait moins, que je n'ai pas toujours eu à la direction politique la part qu'on me sup pose. J'ai préféré me taire, accepter toutes les responsabilités dont on a voulu me charger. Je m'y suis même offert au delà de ce qui était équitable, tant m'inspirait de dégoût le désaveu affolé que tant d'autres faisaient de leurs senti-

ments et de leurs actes passés, dans Tespérance d'obtenir grâce devant un peuple qui s'était renié lui-même.

Je ne viens pas présenter à l'histoire le plai-? doyer personnel que je n'ai pas cru devoir à ceux au milieu desquels j'ai vécu.

Si nos généraux eussent été vainqueurs, bien que n'ayant eu aucune part à leur victoire, je serais devenu un grand homme. Ils ont été vaincus, quoique n'ayant en rien contribué à leur défaite, je suis un incapable. Dans tous les pays, et à toutes les époques, malgré la contradiction des sages, les hommes ont jugé ainsi; Ex eventu famam, le succès fait la renommée. Je n'ai pas la prétention d'échapper au sort commun et je ne m'élève pas contre la sentence. Un souci d'honneur eût seul pu me déterminer à des justifications personnelles : mais mon honneur n'est ni maintenant ni plus tard à la merci de qui que ce soit; dès que je l'estime sauf, toute autre approbation m'est inutile.

Le mobile de ces études et de ces récits est donc absolument désintéressé. A la veille de disparaître de ce monde, je veux donner une dernière preuve de dévouement à la patrie bienaimée à laquelle j'ai consacré toutes mes pensées. Je veux la laver devant la postérité de la tache d'avoir déchaîné parmi les hommes la misère, la défiance, la haine, la barbarie. Je veux démontrer qu'en 1870 elle n'a pas été plus agressive qu'elle ne l'avait été en 1792 et en

1806 ; qu'alors comme autrefois elle a défendu son indépendance, non attenté à celle d'autrui. Laissant aux contempteurs de son droit les gémissements dont depuis tant d'années ils affaiblissent son courage, je lui tends la coupe où Ton boit le cordial qui rend la foi, la force, l'espérance. Si elle l'accepte, tant mieux pour elle!

î.a Moutte, 22 mars 1894.

Page 1