GuizoT, Mémoires, t. VII, p
tions, Guizot se crut contraint d'accorder une indemnité^ pécuniaire. On ne peut se figurer le cri de fureur que cette équitable décision suscita. Du coup Guizot devint le ministre de l'étranger ; on le traîna dans la boue ; il put à peine retenir sa majorité; à titre' d'injure on disait de quelqu'un : c'est un Pritchardiste.
Les Anglais ne se laissèrent pas longtemps dépasser en injustice. La protection que le sultan du Maroc accordait ouvertement à Abd-el^ Kader nous contraignit à l'attaquer sur terre et sur mer. Tanger et Mogador furent bombardés par le prince de Joinville, l'armée marocaine mise en déroute à l'isly. Bugeaud (14 août 1844) dans cette courte et glorieuse campagne, contrairement à l'opinion en faveur aujourd'hui, démontra une fois de plus que la puissance d'une armée se mesure moins au nombre de ses combattants qu'à leur force morale, à leur discipline, à la confiance des soldats envers leurs officiers, à l'échange journalier des dévouements mutuels , et surtout, et par-dessus tout, au caractère de son général en chef*.
Les alarmes du ministère anglais égalèrent l'éclat de nos succès : il crut que nous allions nous emparer du Maroc. Robert Peel se refusait à regarder nos assurances pacifiques et amicales comme des garanties suffisantes ; il insistait auprès de
1. J'emprunte cette réflexion à un admirable récit de la bataille dlsly par le général du Barail. Les mémoires du vaillant et loyal général prendront place, à côté de ceux de Marbot, parmi les chefs-d'œuvre de la littérature militaire.
ses collègues pour que TAngleterre se préparât, promptement et largement, à une guerre qui lui paraissait probable et prochaine. Aberdeen, moins défiant, cependant faisait dire à Guizot « que c'était la plus grosse question qui s'était élevée entre les deux puissances depuis 1830 » etil ajoutait : « Je veux éviter le plus possible de susciter des difficultés extérieures à M. Guizot ou de prévoir les extrémités même les plus inévitables ; mais de vous à moi, soyez sûr que l'occupation définitive d'un point quelconque de l'empire marocain par la France serait forcément un casiis belli et que dans la mesure même où vous paraîtriez prendre pied définitivement nous serions contraints de faire des démonstrations de guerre proportionnelles ^ » Nous dûmes déguerpir après une paix bâclée (10 septembre 1844); si nous avions laissé la moindre trace de nos pas sur le rivage, c'eût été la guerre.
Cela n'empêcha pas le roi Louis-Philippe de se rendre à Windsor (8 octobre 1844), puis la reine Victoria, voulant faire oublier une apologie provocante de Waterloo faite devant elle par le roi de Prusse, termina un voyage en Allemagne par une visite rapide à Eu (8 septembre 1845). On s'embrassa, on se complimenta, on se proclama amis et alliés. Mais cette idylle princière fut plus courte que les précédentes ; on s'en réveilla dans le fracas des mariages espagnols.
. 1. Guizot, Mémoires, t. VII, p. 164,