LA MÉTHODE CONSTITUTIONNELLE
à savoir que les sociétés secrètes, les conjurations, les coups de main insurrectionnels, les oppositions séditieuses aggravent les servitudes politiques et sociales au lieu de les briser : des contorsions furieuses ne dénouent pas la corde attachée au cou d'un captif, elles la serrent jusqu'à ce qu'il soit étranglé.
Le découragement devenait général lorsque, par une coïncidence, signe de l'irrésistible, dans des pays divers éloignés les uns des autres, des penseurs ou des hommes d'État, sans aucun rapport personnel entre eux, condamnèrent presque dans les mêmes termes, la méthode intransigeante du tout ou rien, de la conspiration, des coups de main et conseillèrent d'accepter le régime légal quel qu'il fût, de demander aux princes non de déguerpir, ce qu'ils ne paraissaient pas disposés à accorder , mais d'établir un ordre libéral, d'associer les citoyens au gouvernement, ce qu'il n'était ni périlleux de solliciter ni déraisonnable d'espérer. La méthode constitutionnelle se posait en face de la méthode révolutionnaire.
Sismondi, prié par Mazzini de collaborer à son œuvre, la lui avait exposée : « Je me rangerais à la monarchie si, chose fort peu probable, un roi de Piémont ou de Naples nous donnait à ce prix un noyau d'armée et des arsenaux. Je tiens à l'indépendance, et par conséquent à la force plus encore qu'à la liberté ^ » A la suite des expériences malheureuses de la jeune Italie,
- 1. A Mazzini,- le 5 novembre 1832.
tout esprit sensé répéta ce que le judicieux Sismondi avait jadis professé presque seul : ce fut en Italie, où l'action des sectes se déployait plus bruyante, que la transformation s'opéra avec plus d'éclat par deux livres qui remuèrent les hommes attentifs de tous les pays : le Primato civile degli Italiani (1843) et le Speranze dCltalia (1845).
L'abbé Gioberti, chassé du Piémont, s'était réfugié en France. Cousin lui offrit une chaire de philosophie; il refusa et vécut péniblement de leçons et de correction d'épreuves, puis vint à Bruxelles occuper un emploi modeste dans une maison d'édu<;ation fondée par un Italien. C'est de là qu'il s'adressait à ses compatriotes.
Son livre abondant, diffus, vague, illogique, contradictoire, lançant autant de vent que d'éclairs, développant en une page ce qui eût été mieux formulé en cinq lignes, néanmoins éloquent, d'un courant ému de pensée, de dialectique, de passion, conseillait le retour à l'idée guelfe, le seul principe unificateur doué de vigueur et de vie. Il se résumait en cette idée, que le respect de la religion et du pouvoir pontifical et monarchique devait être la pierre angulaire de l'édifice national. L'unité mazzinienne, objet de défiance et de terreur pour les princes, d'éloignement pour les prudents ou les timides, était de plus une chimère et une impossibilité. L'Italie n'avait jamais été unie véritablement, pourquoi le deviendrait-elle? Une confédération présidée par le Pape, défendue par le Pié-
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mont, était la forme naturelle et nécessaire de l'indépendance. Objecterait-on que la présidence du Pape supposait un pouvoir civil joint au pouvoir religieux, il répondait que c'était en effet selon lui la prérogative de tout le sacerdoce. Toutefois l'avenir dépendait surtout du Piémont, puisque seul il possédait une armée nationale : c'est par lui qu'au moment opportun s'opérerait l'affranchissement auquel, il y a trois siècles , iSlachiavel conviait en vain les princes. Oubliant ses souffrances, ses justes ressentiments, l'exilé, en termes émouvants, adressait au roi par lequel il avait été exilé l'exhortation du secrétaire florentin à Laurent de Médicis : « Prince vaillant, l'Italie a la confiance que son rédempteur sortira de votre race. »
Le livre des Speranze, imprimé à Paris, avait été composé à Turin , à quelque distance du palais de Charles-Albert. Son auteur, Cesare Balbo*, d'un caractère impétueux, mais d'une haute sérénité d'esprit, abondamment pourvu de doctrine forte, variée et originale, d'une rare fécondité, puisqu'il avait écrit en quarante jours son Sommaîio classique de l'histoire d'Italie, était à la fois, et avec une égale conviction, libéral et religieux, national et monarchique : il professait (( l'horreur des brèves vertus et des longs vices républicains ».
Des différences graves existaient entre les deux œuvres : plus d'esprit ecclésiastique se