‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 179 sur 240 · CHARLES-ALBERT SE DÉCIDE. 38S · texte numérisé non relu

CHARLES-ALBERT SE DÉCIDE. 38S

royales ne le leur permettaient pas. Un jeune poète, Carbone, traduisit Timpatience générale dans une chanson , aussitôt sur toutes les lèvres. Le titre était le roi Tentennaj le roi Balançoire, a En ces jours il y avait en Italie, raconte un ancien manuscrit, un roi qui depuis son enfance était fou du jeu de la balançoire, cas assez rare, je l'estime, dans un roi. Il fut appelé Balançoire P" • Tantôt c'était Biagio qui le berçait, tantôt c'était Martin, l'un vivement, l'autre tout doucement. Et le roi disait : Je me hâte lentement, bravo Biagio, bravo Martin ! » La chanson toute mordante, finissait par ce trait : o Ici, je le demande en vain à mon Turpin, se donna-t-il au vite ou choisit-il le lent? Par moments vous diriez que c'est Martin qui l'a emporté, parfois que c'est Biagio. Balançoire P" mourut, mais encore incertain s'il tiendrait l'œil ouvert ou fermé ; aussi, contre l'usage, il fut trouvé un œil ouvert, l'autre fermé. »

Le marquis Michel Benso de Cavour, vicaire de la police de Turin, enrôlé dans le parti rétrograde, se hâta de porter au roi la chanson impertinente, espérant l'exaspérer contre les libéraux. « Je vois bien, dit Charles-Albert avec un sourire amer, que les Italiens n'ont pas su encore me connaître », et il prit le parti de se montrer à eux. Peu de jours après (30 octobre 1847) une notification royale créait un conseil d'État, abolissait certaines juridictions exceptionnelles, élargissait la censure, établissait l'élection des conseillers municipaux.

A l'applaudissement frénétique qui accueillit ces largesses royales se joignait le vague désir d'autre chose. Mais de quoi ? A entendre les cris de la rue on eût cru que le renvoi des Jésuites était l'unique passion du Piémont. Au lendemain de sa notification Charles-Albert s'était rendu à Gênes. Il sort pour aller à la messe, une foule acclamante le suit; mais il se dirige vers l'église des jésuites; subitement la foule se tait, s'arrête et le laisse seul. Lorsqu'il revient, aux acclamations et aux vivats se mêlent les cris furieux de : « A bas les jésuites ! à bas Loyola ! » L'expulsion des jésuites et l'établissement de la garde civique constituaient l'essentiel du programme démocratique, défendu par l'orateur Brofferio et le journaliste Laurent Valerio. Seul, un homme com prit que ce que le peuple disait n'était pas ce qu'il voulait; que, lui concédât-on l'expulsion des jésuites et la garde civique, il ne serait pas content, et qu'il fallait lui octroyer autre chose qu'il ne demandait pas.

Ce clairvovant était le second fils du marquis Michel Benso di Cavour. Le marquis, d'un esprit actif, souple, avisé, avait été chambellan du prince Camille Borghèse, gouverneur de Turin sous l'Empire, avant de devenir vicaire de la police de Turin, ce qui le plaçait soufi les ordres directs du roi et en faisait un second ministre de la police. Il était doublement impopulaire à cause de ses rigueurs dans l'exercice de son office où il se montrait plus dur que le ministre officielLazzari, et parce qu'on attribuait

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à des monopoles et à des spéculations sur la disette l'accroissement de sa fortune uniquement dû à une intelligente gestion. Son fils se nommait Camille, en souvenir du prince Borghèse et de Pauline Bonaparte , qui l'avaient tenu sur les fonts baptismaux (10 août 1810).

Camille de Cavour reçut de son père la forte activité et l'instinct administratif de la race piémontaise; de sa mère, une Sellon de Genève, de la famille du fin et judicieux François de Sales, la liberté de l'esprit et la sûreté du jugement. Entré à dix ans à l'école militaire de Turin, il s'y distingua et fut admis à douze ans parmi les pages de la cour. Son jeune esprit, déjà indépendant, ne s'accommoda pas de ce servage; il rougissait d'être habillé comme un laquais et il le dit. Le propos fut rapporté à Charles-Albert^ alors prince de Carignan ; le prince en fut outré et traita l'enfant avec une extrême rigueur. Charles-Félix auquel le cas fut soumis se montra moins courroucé; il le congédia de la cour, mais ne le renvoya pas de l'Académie militaire. Cavour continua ses études avec une telle supériorité, surtout en mathématiques, qu'à seize ans il était nommé sous-lieutenant de génie, quoique l'âge légal fût de vingt ans. La discipline militaire lui parut vite aussi rude à porter que la livrée de page. Une mesure de sévérité à son égard fut un des premiers actes du prince de Carignan devenu roi. De Gênes où il était en garnison, s'y plaisant beaucoup il fut envoyé dans les Alpes, au fort de Bard, en une saison où n'y avait

ni travaux à exécuter ni ouvriers à surveiller: Il subit cet exil, mais au bout de huit mois il obtint de son père la permission de' quitter l'armée.

Il ne pouvait songer à servir d'une autre manière un prince dont il venait d'éproUver le mauvais vouloir et qu'il n'aima jamais. Il se fît agriculteur. Son père lui confia la gérance du domaine de Leri. Bien que le domaine fût situé dans une région plate, sans agrément, sous l'action des souffles marécageux des rizières, il s'y établit avec entrain. « Là il déploya une persévérance, une énergie, une hardiesse, une sagacité, un esprit tout à la fois d'administration et d'invention qui eussent suffi à transformer la face d'un royaume. Levé dès l'aube, il examinait ses étables, assistait au départ des ouvriers, surveillait leurs travaux en pleine canicule, par un soleil brûlant, ne se contentant pas de donner quelque direction générale, mais pourvoyant aux moindres détails, l'œil ouvert à toutes les découvertes de la chimie ou de la mécanique, multipliant les expériences, en discernant les résultats avec un bon sens presque infaillible, abandonnant les unes, répétant les autres sur une échelle immense et avec une témérité dont s'épouvantaient les bons voisins qui venaient en frissonnant lui demander quelque avis*. »

Par surcroît il se lança dans des affaires : spéculations agricoles, industrielles, canaux, chemins

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