De LA Rive, Le comte de Cavour
de fer, fabriques de sucre, plantations de betteraves, moulins à vapeur, manufactures de produits chimiques, banque de Turin. Il se fit dans toute l'acception du mot un affaristaj toutefois affarista d'une nature particulière, apportant dans les affaires la délicatesse la plus scrupuleuse de l'homme d'honneur. Consulté par Cesare Balbo, dont la fortune était médiocre, sur le placement d'une dizaine de mille francs, il lui avait conseillé de s'intéresser à une entreprise daiis laquelle il engageait lui-même une somme importante. L'opération tourna mal; avant que Balbo le sût, il lui renvoya ses dix mille francs, disant que, réflexion faite, il n'avait pas cru devoir leur donner l'emploi annoncé. Aussi le banquier Bolmida disait-il en riant : « Si je m'associais avec Cavour, je m'achèterais une escarcelle en bois pour être prêt à demander l'aumône; Cavour fait bien les affaires d'autrui, mais les siennes ! » Sauf quand il cédait à sa passion du jeu qu'il refréna difficilement, il était très ordonné, et parfois même il avait des rages d'avarice; habituellement peu avide d'argent, généreux et désintéressé, il ne se lançait dans toutes ces affaires que pour trouver l'emploi de sa débordante activité.
Gestion agricole, spéculations, jeu, n'épuisaient pas les ardeurs de son esprit toujours en mouvement ; il se livrait à des études politiques et économiques approfondies et, s'échappant de ses champs à tout propos, il parcourait la France, l'Angleterre. Dans un de ses voyages il
visita Gioberti à Bruxelles. Les idées libreéchangistes le conquirent, surtout quand Bastiat leur eut donné les ailes de son esprit dans les Sophismes économiques. Il fut de ceux qui firent fête à Cobden, lors du voyage de repos qu'il fit en Italie (1847). « De loin, lui dit-il dans un toast, on vous admire ; de près on vous aime. » 11 eût désiré étudier l'Italie; les suspicions policières ne le lui permirent pas. En 1833 la police autrichienne avait donné l'ordre, s'il parvenait à obtenir le passeport qu'on était décidé à ne pas lui accorder, de ne l'admettre en Lombardie qu'après une rigoureuse visite personnelle, parce qu'étant donné la corruption de ses principes il pouvait être porteur d'une correspondance séditieuse. En 1836, on ne l'autorisa qu'à se rendre une fois à Villaco pour affaires justifiées. Cela le dégoûta des voyages italiens. La littérature italienne elle-même ne le captiva pas. Il ne lut Machiavel et Guicciardini que dans un intervalle de loisir entre deux de ses ministères; alors il préféra Guicciardini, l'estimant observateur plus sûr et moins systématique que l'auteur du Prince. Il nourrissait son esprit des ouvrages français de Broglie, de Guizot ; il aimait surtout les écrits politiques de Chateaubriand dont il récitait de longs fragments. Aussi, quand il s'essaya au travail littéraire, il se servit de notre langue. Ses premières études sur l'Irlande politique (1844), sur les chemins de fer italiens (1846), ne pénétrèrent guère en Italie, à peine en Piémont; elles furent remarquées à Paris.
L'instinct du politique pratique, décidé à ne pas se laisser arrêter par les scrupules, se décèle dans l'étude sur l'Irlande . Il raconte que Pitt obtint l'union de l'Irlande à l'Angleterre en achetant un grand nombre d'Irlandais ; il flétrit ceux qui pour de l'or ont trafiqué de Tindépendance de leur pays, mais il ajoute: « Faut-il condamner également le gouvernement qui a acheté ces hommes corrompus? Je n'hésiterais pas à le faire, si, par une fatale erreur, l'opinion publique, dans les siècles passés et même encore dans le nôtre, n'eût pas en quelque sorte sanctionné pour les gouvernements l'usage d'une morale autre que celle que reconnaissent les particuliers, si elle n'avait pas de tout temps traité avec une excessive indulgence les actes immoraux qui ont entraîné de grands résultats politiques. »
L'étude sur les chemins de fer touchait plus directement aux réalités présentes. Il s'y rangeait parmi les partisans de la cause nationale telle que Gioberti et Balbo l'avaient définie : « Le temps des conspirations est passé; l'émancipation des peuples ne peut être l'effet ni d'un complot ni d'une surprise... A moins d'un bouleversement européen dont les conséquences désastreuses sont de nature à faire reculer les plus hardis, mais qui grâce au ciel devient chaque jour moins probable, il nous paraît évident que la précieuse conquête de notre nationalité ne peut être opérée que moyennant l'action combinée de toutes les forces vives [du pays,
c'est-à-dire par les princes nationaux franchement appuyés partons les partis... Laissant donc de côté les moyens impuissants et usés, les amis sincères du pays doivent reconnaître qu'ils ne peuvent coopérer au bien véritable de leur patrie qu'en se groupant autour des trônes qui ont des racines profondes dans le sol national, en secondant sans impatience les dispositions progressives quemanifestentles gouvernements italiens. Ainsi le pays sera à même, par Tunion des différents membres de la famille italienne, de profiter, pour s'affranchir de la domination étrangère, des circonstances politiques f a vorables que l'avenir doit amener. »
S'il ne doutait pas des destinées de son pays, il était encore plus persuadé des siennes et son père l'en raillait: « Tu te crois, lui écrivait-il, le seul jeune homme fait pour devenir ministre d'emblée, et d'emblée être banquier, industriel, spéculateur; et cet amour-propre ne te fait pas même admettre que tu aies pu être trompé. Il n'est pas douteux que la Providence t'a donné des moyens, de la perspicacité, des connaissances dont tu aurais pu, pour le passé, tirer un grand parti si tu avais été moins persuadé de ta supériorité. »
Dès que les 'souffles nouveaux agitèrent l'atmosphère si longtemps engourdie du Piémont, il s'engagea dans Faction.
A ce moment, c'était un homme robuste, de taille au-dessous de la moyenne avec tendance à r.embonpoint, le cou court solidement établi
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sur des épaules un peu courbées, le tronc fort, soutenu par des jambes relativement petites, blond, le teint coloré, les yeux bleus pétillants de vivacité, de pénétration à travers ses lunettes, le front d'une ampleur exceptionnelle mais n'offrant pas de protubérances accentuées, les contours du visage fermes quoique sans aucun angle de dureté; seulement, sur les lèvres froides, serrées, minces, on sentait, toutes prêtes à jaillir, les pointes sarcastiques. Négligé en sa mise, toujours la même, au premier aspect il. semblait vulgaire ; on ne tardait pas à être frappé de la distinction simple de ses manières exemptes de pose ou de morgue, ouvertes, faciles, abandonnées, familières de cette familiarité qui garde ses distances. Exubérant de vie, de force, de gaieté, aimant à captiver, il accueillait presque toujours le sourire aux lèvres, par une plaisanterie, éclatant en un beau rire sonore et se frottant les mains lorsqu'il était satisfait.
Une nature aussi puissante ne pouvait être tout unie; des contrastes très accentués s'y marquaient. Quoique très affable, il n'admettait pas, aisément à la complète intimité, et il préférait le lei cérémonieux au tu auquel la plupart des Italiens sont vite disposés. Il parais sait imperturbable, et cependant sujet aile furie , selon son expression, il s'abandonnait parfois aux plus violentes sensations. Personne n'était un écouteur plus patient même des sots, mais nul ne se décidait plus exclusivement par les conseils de sa propre raison.
Il n'eut pas trop de toutes les ressources de son imperturbable bonne humeur pour supporter les rudesses auxquelles il fut en butte. Il appartenait à la classe aristocratique et il professait à la fois les idées libérales et Phorreur des théories, des procédés, du langage démagogiques. Les hommes de sa caste le poursuivaient de leurs antipathies, les libéraux de leurs soupçons, les révolutionnaires de leur haine. Il avait à se frayer un chemin à travers cette triple coalition. Au premier pas une cruelle avanie l'avertit des guêpiers sur lesquels il allait marcher. Il s'était associé avec Balbo pour fonder le journal il Risorgimento (décembre 1847). Dans l'une des réunions d'actionnaires, dès qu'il eut pris la parole, tous les assistants, sauf Balbo, se levèrent successivement et se retirèrent en signe de protestation contre sa présence. Castelli, le collaborateur sur lequel il comptait, se dirigeant à son tour vers la porte, Cavour s'élance vers lui, prend sa main, s'écrie : « Vous aussi, vous m'abandonnez ! Restez, je prouverai que je ne mérite pas la réputation qu'on m'a faite. » Castelli ne l'abandonna pas, et Cavour l'en a récompensé par une constante amitié.
Tout autre se fut découragé ; lui , cachant sa froide résolution sous les grâces souriantes de ses manières enjouées, et dominant de la sérénité de sa raison les révoltes de son orgueil, ne se déconcerta pas un instant. Il déploya dès le premier moment, en toute leur plénitude, les qualités qui plus tard en firent un grand mi-
nistre : le mépris des phrases, la vue claire des faits, l'habitude de prendre subitement, sans tergiverser, les résolutions décisives {Vabito al repentino resolversï), sans un retour de regret sur le parti qu'il n'avait pas adopté, le goût des périls et le courage des responsabilités. Il vit dès lors que les conservateurs se perdaient par la mollesse de leur action et les démocrates par la violence de leurs routines. Il résolut d'éviter cette double erreur, et de mettre les audaces et les vigueurs révolutionnaires au service des idées raisonnables. Cela lui valut de plus en plus les attaques des démagogues à cause du but, les suspicions des conservateurs à cause des moyens. Il ne se laissa détourner de sa méthode ni par les attaques ni par les suspicions, et c'est pourquoi il est parvenu à ressusciter une nationalité qui, aux mains de ses adversaires des deux camps, fût restée une chimère de niaiserie ou d'épouvante.
Les révolutionnaires n'avaient pas à s'éloigner, ils ne s'étaient jamais rapprochés; ce furent les modérés, avec le concours desquels le journal avait été fondé, qui s'écartèrent. Balbo commençait déjà à exagérer les devoirs de la modération*; craignant un de ces soubresauts de cour comme il en avait déjà vu tant, il ne put s'accommoder longtemps des procédés audacieux et confiants de son hardi collaborateur, il s'éloigna de la rédaction du journal, et en vint même aux
\. Expression de Tun des plus fervents admirateurs de Balbo, Predari.
propos amers : « Ce birrichin, ce drôle, disait-il^ finira par mettre à bas le magnifique édifice élevé par le bon sens et la modération de tant d'hommes éminents. »
Cavour, toujours en train, la main tendue et l'humeur allègre, laissait dire ou murmurer et allait de l'avant. A la nouvelle de l'arrivée d'une députation de Gênes venantdemander l'abolition des jésuites et la garde civique, une assemblée composée des citoyens d'autorité, des principaux journalistes du temps, le démocrate Lorenzo Valerio de la Conco7'dia, le général Durando de VOpinione, Predari de la Nuova Antologia, se réunit dans une des salles de l'hôtel de l'Europe ^ sous la présidence de Robert d'Azeglio , frère de Massimo. Cavour s'y rendit en qualité de représentant du Risoi^gimento ; Balbo, malade, n'avait pas répondu à la convocation. On battait l'eau : Valerio et Brofferio opinaient à ce qu'on appuyât par une députation la demande des Génois contre les jésuites. « Vous n'obtiendrez jamais du roi, dit Cavour, qu'il chasse les jésuites dans lesquels, malgré leurs aberrations politiques, il voit les ministres de sa religion; en le lui demandant vous courez le risque de rompre l'union entre lui et le peuple. A s'exposer à un péril pourquoi ne pas le faire pour un but plus sérieux que l'évacuation d'un couvent? Je propose que sans ambages on demande une constitution. » A cette initiative inattendue il y eut un mouvement de surprise et presque de stupeur : le démocrate Valerio, dépité d'être devancé par l'aristocrate,
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combattit la proposition , raccusant d'être risquée, inopportune; il insinua même qu'elle cachait une manœuvre destinée à précipiter les événements, décourager les bonnes dispositions du roi et provoquer une réaction. Néanmoins la majorité s'y rallia. Le mot décisif avait été prononcé. L'aristocrate suspect, Sieyès du Piémont, lançait dans la foule la formule de combat. De ce moment il ne fut plus question des jésuites et un seul mot courut sur toutes les lèvres : la constitution.
Le roi ne parut pas d'abord disposé à céder. « Une constitution, dit-il à Robert d'Azeglio, pour ouvrir l'arène aux avocats! Nous avons besoin de soldats et non d'avocats. » Puis il s'était levé, et fixant son regard ardent sur celui de son interlocuteur : « Marquis d'Azeglio, je veux comme vous l'affranchissement de l'Italie, et c'est pour cela, rappelez-vous, que je ne donnerai jamais une constitution à mon peuple. » Ce jamais, comme la plupart des jamais politiques, n'eut pas la vie longue. Le Polichinelle de Naples trouva facétieux d'accorder une constitution à ses lazzaroni; le généreux Léopold la promit à Salvagnoli, Peruzzi et Ricasoli. Charles-Albert comprit que la direction du mouvement allait échapper de ses mains s'il ne se décidait aussi. L'exemple de Pie IX agissait de plus en plus sur lui, et ce serait bien plus sensible encore si, dans la plupart de ses lettres publiées, on n'avait mis (je le tiens de Nicomede Blanchi qui avait eu les originaux dans les mains) came nationale partout
OÙ il avait écrit cause guelfe. En Piémont même, le mouvement se généralisait : le Conseil municipal de Turin, sur la proposition de Pietro Derossi di Santa Rosa, reprit la proposition de Cavour et réclama une constitution. Le conseil des ministres, incité par le ministre deTinstruction publique Alfieri, conseilla à Tunanimité au roi de se rendre à ces instances, arrivant de plus en plus passionnées de toutes les parties du royaume et de la péninsule.
La promesse faite à Metternich arrêtait Charles- Albert et il ne pouvait se résoudre à violer des engagements aussi solennels. Il finit par révéler ces angoisses mystérieuses de sa conscience. Balbo lui ayant envoyé un projet de constitution, il fit répondre : « Quel compte doit faire un chrétien d'un engagement qui équivaut à un serment? — Sa Majesté a raison, répondit Balbo, rhonneur avant la gloire. » Dans une pareille situation Victor-Emmanuel P% placé entre un engagement pris envers la Sainte-Alliance et les réclamations de ses sujets, avait abdiqué ; Charles- Albert s'arrêta un instant à la même idée : « Il y aura une constitution, dit-il, mais c'est mon fils qui la signera. » L'évêque d'Angennes calma ses scrupules et lui démontra qu'il ne s'agissait ni d'honneur ni de gloire, comme avait dit Balbo, mais de devoir, et qu'un roi ne pouvait valablement s'engager envers qui que ce soit à ne pas remplir son devoir de souverain envers son peuple.
Combattu jusqu'à la dernière minute, Charles-