AGITATION EN EUROPE
§ 6, — RETENTISSEMENT EN EUROPE DES SUCCÈS - DE LA MÉTHODE CONSTITUTIONNELLE EN PRUSSE . ET EN ITALIE. — RECRCTDESCENCE EN FRANCE DU ' SENTIMENT BONAPARTISTE ET DE l'eSPRIT DE , PROSÉLYTISME.
Les remuements des peuples et les concessions des souverains ranimèrent le courage et Fespérancedes Milanais et desVénitîens. AMilan presque personne ne se montra plus sur le Corso, promenade qui portait le nom de l'Empereur, les femmes se vêtirent d'habits de deuil, les hommes frenoncèrent à fumer. Un député de la Congrégation centrale milanaise fit la motion de présenter au gouvernement les griefs du pays.
A Venise, Manin, dont la modération accroissait le courage, convaincu que les « peuples qui se résignent sont lâches », secondé par le poète Tommaseo, imita l'initiative du député milanais. La majorité des citoyens vint s'inscrire chez lui. Le lendemain au théâtre de la Fenice la salle, debout, répéta comme un cri de révolte les paroles d'un chœur du Mçtcbetto de Verdi : Fratelli, corriamo lapatria a salvar.
Tous les petits peuples soumis à la domination de l'Autriche s'agitaient, reprenaient leurs traditions, rajeunissaient leurs langues, tiraient leurs espérances de leurs souvenirs. La lutte était ouverte entre eux autant que contre le
dominateur commun : Magyars et Polonais contre Allemands; Slaves, Croates, lUyriens, Roumains contre Magyars. Une nouvelle insurrection ayant troublé la Galicie, cette fois justice en fut faite par les paysans mêmes, excédas de l'oppression des nobles polonais. Ce fut une espèce de jacquerie, dans laquelle, a-t-on dit,, le gouvernement autrichien aurait eu la main*
Le trouble international se fit sentir en dehors de l'Autriche. En Suisse sévit une guerre religieuse à la façon du xvi* siècle. Le parti catholique, excessif comme il lui arrive parfois où il se croit le plus fort, décréta dans le canton du Valais « que la religion catholique romaine aurait seule un culte et que le culte protestant ne serait plus toléré, même en chambre privée ». Le canton d'Argovie riposta en abolissant tous-, les couvents et en confisquant leurs biens ; Lucerne répliqua en appelant les jésuites; descorps francs se formèrent; on en vint aux mains. Afin de mieux résister les sept cantons catholiques s'organisèrent en confédération séparée (Sunderbund) . La diète les mit hors la loi et lança sur eux l'armée fédérale.
En général les agitations internationales étaient suscitées par nos révolutions intérieures ; cette fois à l'inverse ce fut l'agitation internationale qui nous réveilla. Le premier effet de ce contre-coup se marqua par une recrudescence sensible du sentiment bonapartiste.
La révolution de 1830 aurait dû logiquement entraîner l'intronisation du fils de Napoléon, car
elle était Tœuvre des libéraux-bonapartistes qui, pendant toute la Restauration, avaient créé la légende de Sainte-Hélène. L'admiration populaire, bien que déçue, ne s'était pas découragée; elle continuait à se perpétuer et à s'étendre. Un poète au verbe plus retentissant que celui de Béranger, un des artistes les plus extraordinaires en paroles sonores ou sublimes, Victor Hugo, exaltait en prose et en vers « cet homme prodigieux, démesuré et splendide qui avait daigné épouser une archiduchesse et sur le front duquel la main de Dieu, presque visible, avait posé deux couronnes, l'une qui est faite d'or et qu'on appelle la royauté, l'autre qui est faite de lumière et qu'on appelle le génie. »
Des penseurs démocratiques, Pierre Leroux, Edgar Quinet, avaient, d'autre part, donné au culte napoléonien une formule plus précise et plus populaire. Le Napoléon de Béranger et de Victor Hugo était surtout celui de la gloire et de la grandeur, celui qui avait « franchi le Rhin comme César, effacé les Alpes comme Charlemagne, les Pyrénées comme Louis XIV, qu'on vit un jour au milieu de quatorze personnes souveraines, sacrées et courofinées, assis entre le César germanique et le Tsar slave sur un fauteuil plus élevé que le leur. » Le Napoléon de Ouinet et de Pierre Leroux fut celui de Sainte- Hélène, l'émancipateur du servage féodal, l'apôtre de la Révolution et de la démocratie, celui qui avait couronné le peuple partout, le chef national dont la défaite condamna la France de 89,
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faite prisonnière de guerre, à défiler pieds nus et mains liées sous le drapeau de Tinvasion*. Le regret de la liberté perdue ne se mêlait à ces apothéoses qu'à titre de précaution oratoire à Tusage du temps; le général de Vendémiaire amnistiait celui de Brumaire; les plébiscites absolvaient le coup d^Ëtat, et le tout se confondait dans la vision extraordinaire de Marengo^ d'Austerlitz et dléna. C'est ce Napoléon de la démocratie, rédempteur et messie des peuples,, régénérateur de l'Europe qui, imposant et adoré^ prévalait dans l'imagination des masses.
Ce courant du fond, d'ordinaire silencieux, se découvrit en sa puissance tenace, irrésistible, fanatique, le jour où les cendres de Napoléon arrivèrent à Paris (15 décembre 1840). Le froid était d'une rigueur exceptionnelle, 14° au-dessous de zéro. Mon père m'avait conduit, avec mes
1. QuiNKT, Le Champ de bataille de Waterloo (oclobre 4836) : « Si Ton pouvait encore douter que la cause de la démocratie ait été représentée par Napoléon, il suffirait de voir ce que la première est devenue quand le second est tombé- Sous la Restauration, la démocratie n*a-t-elle pas eu aussi son roc de Sainte-Hélène en même temps que son chef? Quand on voit cette chute commune du peuple en môme temps que de son cKef, ne devient-il pas évident que le peuple et le chef relevaient d'un même principe? »
Son poème de Napoléon est inspiré tout entier des mêmes idées :
J'ai couronné le peuple en France, en Allemagne,
Je l'ai fait gentilhomme autant que Chariemagne ;
J'ai donné des aieux à la foule sans nom.
Des nations jjartout j'ai gravé le blason.
. . . C'était l'œuvre de Dieu ; qu'il l'achève à sa guise. :
(Longwood.)
frères, près de Neuilly, le long d'une des allées par lesquelles le cortège s'avançait. Nous Tattendîmes longtemps, grelottant et souffrant cruellement; mais un grand cri s'élève, semblable à une clameur de l'Océan : Le voilà! Aussitôt les souffrances de l'attente sont oubliées , les têtes se découvrent et une immense acclamation s'élève vers le ciel. « J'ai pleuré ce jour-là, disait un autre spectateur, quand j'ai entendu ce cri d'amour oublié depuis longtemps : Vive l'EmpereurM » A quelques pas de nous un Anglais juché sur une chaise restait couvert; mon père, le républicain, bondit vers lui, dHm revers de sa main fait sauter son chapeau en l'air, criant, à l'applaudissement de la foule : « Découvrezvous! »
Jour glacé, soleil pur, oh ! reste dans l'histoire Du funèbre triomphe impérial flambeau, Que ce peuple à jamais te garde en sa mémoire, Jour beau comme la gloire Froid comme le tombeau ^ 1
Un autre poète, Mickiewicz, poussa l'apothéose encore plus loin, jusqu'à la déification. Il appartenait à cette secte polonaise qui, désespérant de tout secours humain, croyait qu'un messie envoyé du Très-Haut viendrait délivrer la nation crucifiée. Pour lui, Napoléon, le précurseur de jce messie, n'est ni un Français, ni un Italien, ni un Polonais, ni un Russe, c'est l'homme,