‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 181 sur 240 · LE STATUT DE CHARLES-ALBERT · texte numérisé non relu

LE STATUT DE CHARLES-ALBERT

Albert passa toute la nuit du 6 au 7 février 1848 se promenant dans sa chambre et méditant. Au matin il se confessa, communia, puis réunit ses ministres et ses conseillers. La délibération se prolongea de 9 heures à 4 heures du soir. Le lendemain la gazette officielle annonçait le Statut et en indiquait les bases, conformes à celles de notre Charte : le pouvoir législatif exercé collectivement par un Sénat , une Chambre des députés et le roi; les libertés de la presse, de réunion, de pétition garanties; le domicile inviolable; les sénateurs nommés à vie et les députés pour cinq ans. Le sentiment religieux de Charles-Albert s'affirmait dans l'article relatif aux cultes : les autres cultes existants étaient autorisés, mais la religion catholique, apostolique et romaine était déclarée la seule religion de l'État. Le 4 mars le Statut était promulgué, et Balbo chargé de former le premier ministère constitutionnel. La liberté la plus ample succédait à l'absolutisme le plus étroit, le câble était coupé, les destinées italiennes de la maison de Savoie commençaient, le petit navire piémontais s'avançait sur les grandes eaux.

Cavour fut un des membres les plus écoutés de la commission chargée de préparer la loi ^ électorale. Ainsi presque au même moment entraient dans l'action, en Prusse et en Italie, les deux hommes d'État qui, avec le concours de Napoléon III, allaient changer l'assiette de l'Europe. Tous les deux avaient un peu tenu l'épée; tous les deux s'étaient formés aux réalités par la

vie agricole; tous les deux avaient reçu une culture en partie française; tous les deux étaient pourvus de la faculté d'exprimer clairement et fortement leur pensée et dépourvus du don inutile ou funeste des bavardages oratoires ; tous les deux unissaient les séductions personnelles aux qualités sérieuses; tous les deux désiraient le pouvoir en vue d'agrandir leur patrie trop petite, non pour se procurer les jouissances de vanité et les plaisirs faciles. Une différence profonde existait cependant entre eux : le Junker enragé entrait en lice comme un chevalier du moyen âge bardé de fer, persuadé de la force souveraine des institutions absolutistes et féodales ; le gentilhomme de Leri, pénétrant tout de suite leur faiblesse, avait discerné que s'assurer l'aide des impulsions libérales et populaires servirait plus que de s'user à les combattre en vain ; celui-ci n'eut qu'à persévérer durant toute sa carrière dans la direction où il s'était engagé dès le début, tandis que celui-là fut obligé d'opérer une volteface complète, d'abandonner, puis de persifler ou même de combattre les doctrines de ses premières années, et d'entendre une « moitié de sa vie faire à l'autre moitié des répliques amères* ».

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