COSMOPOLITISME FRANÇAIS
ta \
elles et sont soumis aux mêmes devoirs. Quoi de plus opposé à la nature et à ses lois que le nom d'étranger? Ne sommes-nous pas tous frères, et comment le frère serait-il étranger au frère*? » A. la tribune, Lamartine déclarait « les intérêts de la civilisation et de la liberté bien au-dessus d'une question d'agrandissement de frontières. Il y a un sentiment au-dessus du patriotisme lui-même : le sentiment du développement de l'humanité ^ » Le chansonnier faisait écho :
Et Dieu nous dit : Peuples, fraternisez... Hun^sgiité, règne I Voici ton âge...
Paix au travail î paix au sol qu'il féconde ! Que par Tamour les hommes soient unis 3 1
La clameur furibonde de l'Allemagne, en 1840, nous troubla un moment : Alfred de Musset sortit de sa somnolence, et, oubliant Ninette et Ninon, fît entendre des accents révoltés :
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand,
Il a tenu dans notre verre, Un couplet qu'on s'en va chantant Efface-t-il la trace altière Des pieds de nos chevaux marqués dans votre sang? Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand !
- Aussitôt Lamartine couvrit ces strophes hautaines de ses magnanimités harmonieuses : au Rhin libre il n'opposa, lui, ni le sarcasme ni la
i . Lamennais, Livre du peuple, 2. Discours du l'"^ juillet 1839.
- 3. Béranger, Les quatre Ages historiques.
menace, pas même le dédain, il riposta par la Marseillaise de la Paix (1841) :
Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu'abhorre l'œil de Dieu ? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ? Nations I mot pompeux pour dire Barbarie î L'amour s'arrête-t-il où s'arrêtent vos pas ? Déchirez ces drapeaux ; une autre voix vous crie : L'égoïsme et la haine ont seuls une patrie,
La fraternité n'en a pas !
Roule libre et royal entre nous tous, ô fleuve I Et ne t'informe pas, dans ton cours fécondant, Si ceux que ton flot porte ou que ton urne abreuve Regardent sur ses bords l'aurore ou l'occident... Ma patrie est partout où rayonne la France, Où son génie éclate aux regards éblouis I Chacun est du climat de son intelligence ; Je suis concitoyen de toute âme qui pense :
La vérité, c'est mon pays.
Et ce songe finit par un salut à TAUemagne :
Vivent les nobles fils de la grave Allemagne.
Leurs chefs sont les Nestors des conseils d'Occident!
Leur langue a les grands plis du manteau d'une reine.
Ces manifestations humanitaires, malgré leur évidente sincérité et l'autorité de ceux qui les dirigeaient, loin d'apaiser les antipathies contre nous, les excitèrent : il y eut un véritable déchaînement de raillerie amère contre la ilfarseillaise de In Paix.
On nous reprochait les hyperboles irritantes de quelques-uns de nos écrivains sur la grande nation, reine intellectuelle d\i monde, héritière
de Rome dans les choses de la civilisation, puissance chargée de rédiger Tordre du jour de la pensée universelle*. Quel peuple n'en a dit et n'en dit tous les jours autant sur lui-môme? Entassât-on toutes les hyperboles françaises en glorification de la France elles ne s'élèveraient pas à la hauteur de celles de Hegel sur l'Allemagne et de Gioberti sur l'Italie. La vérité est que toute générosité traîne après elle une ombre; sinistre, l'envie.
Cependant, nous ne fûmes pas tout à fait innocents de cette méconnaissance de nos sentiments et de nos intentions. Une part de responsabilité appartient à un parti restreint mais très provocateur, qui surgit après 1830 entre le parti de la guerre et celui de la paix, le parti des fanfarons. Thiers en fut le créateur et le type*.
Déjà célèbre sous la Restauration, il avait acquis la renommée littéraire par son Histoire de la Révolution^ et la gloire d'un artiste consommé en renversement parla découverte de sa formule révolutionnaire : « le roi règne et ne gouverne pas ». 1830 lui ouvrit l'accès des affaires. Déjà il était persuadé qu'au xix* siècle avait été rendu un décret de la Providence le destinant à gou-
i. Victor Hugo.