‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 230 sur 240 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

DEVIENT EN FRANCE LA RÈGLE DE LA DIPLOMATIE d'ÉTAT

Parvenus à l'un de ces sommets qui descendent dans des plaines nouvelles, avant de perdre de vue celles que nous venons de parcourir, arrêtons-nous pour jeter un dernier regard sur les horizons qui vont disparaître.

De 1815 à 1848, la pensée constante de la France et de ses gouvernements n'a pas été de reconquérir le Rhin ou de venger Waterloo. Sans doute on relèvera dans les écrits de quelques historiens, de quelques géographes, de quelques poètes, l'assertion, d'ailleurs incontestable, que le Rhin est notre frontière naturelle. Nulle part, sous aucun gouvernement, on ne découvrira le moindre acte dénotant notre intention de le reprendre.

Au seul moment d'ambition territoriale que nos ministres aient eu, il ne s'est agi éventuelle-

ment et à titre d'hypothèse académique que de la Belgique, alors française de sympathies et de désirs. Talleyrand, il est vrai, sans instructions formelles, afin de gagner un peu de popularité à un nouveau règne, s'efforça d'obtenir quelques lambeaux minuscules de terre, quelques villes sans importance, constituant ce qu'on appelle la petite frontière, Philippeville, Mariembourg; il prononça même le nom du Luxembourg. Toutefois l'ouverture, tenue absolument secrète, n'alla pas au delà d'une conversation qu'on ne reprend pas après un refus.

Parfois quelques patriotes se sont irrités contre Albion toujours prête à se montrer cruelle aux Français; personne, même au plus vif moment d'excitation , n'a songé à venger Waterloo par une descente en Angleterre, et nous nous sommes toujours amusés des paniques de nos voisins, nous demandant comment un peuple tellement sensé pouvait à l'occasion le devenir aussi peu.

Si, depuis 1815, notre passion extérieure avait été de nous agrandir quelque part et de reprendre le Rhin, si nous avions mis autant d'ardeur à revendiquer nos frontières mutilées qu'à défendre la cause des Polonais, des Italiens, des • Grecs, des Espagnols, des Belges, des Egyptiens, des Allemands; si nous avions dirigé notre volonté sur une revanche à prendre avec autant de constance que l'Allemagne tournait la sienne à la conquête de la Lorraine et de l'Alsace, depuis longtemps notre grandeur eût été recon-

VICTOIRE DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS. 48a

stituée, et nous n'aurions pas été surpris à rirhproviste par le larcin de nos provinces.

Jusqu'en 1848, le seul dissentiment du peuple avec ses gouvernements sur la politique extérieure ne fut pas qu'il eût voulu, tandis qu'eux s'y refusaient, reprendre nos frontières perdues. En cette abnégation ils étaient d'accord : il eût souhaité qu'en se montrant désintéressés pour notre compte, ils fussent exigeants pour celui des autres, et que, forts de ce qu'ils ne réclamaient pas à notre avantage, ils se montrassent intraitables sur les restitutions à exiger au profit des faibles. Satisfait de ce qu'ils avaient contribué à la résurrection de la Grèce et à l'indépendance de la Belgique, il eût voulu qu'ils aifranchissent l'Espagne des convulsions de la guerre civile : « La cause était digne, le droit évident, le service désintéressé*. » Il eût voulu que, pour reprendre la Pologne à la Russie, la Lombardie et la Vénétie à l'Autriche, nous dépensions les armées, les trésors que nous « n'avions pas employés à reprendre nous-mêmes la frontière du Rhin et celle des Alpes* ».

Quand le génie propre d'un peuple se montre-t-il à découvert si ce n'est dans ces mouvements subits, dans ces révolutions qui amènent au jour ce qui est enfoui dans les profondeurs intimes? Alors du cœur d'une nation, de même que dans les crises suprêmes du cœur de l'indi-

1. Lamartine, Voulons-nous être nation ou dynastie? 4 octobre 1846.

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