‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 231 sur 240 · GuizoT, Discours du 29 janvier · texte numérisé non relu

GuizoT, Discours du 29 janvier

vidu, s'échappe avec une impétuosité au-dessus de tout calcul, ce qui constitue le fond mystérieux de l'être. La France avait répété après 1830 son mot de 1792 : Fraternité et secours à tous les peuples! Elle le jeta de nouveau à l'Europe après 1848.

Jusqu'alors la théorie des nationalités avait été celle du peuple ; les gouvernements en avaient subi rinfluence sans la formuler; dans leurs actes ils s'y étaient plus ou moins adaptés ; dans leurs paroles ils en étaient le plus souvent restés à la politique traditionnelle de l'équilibre et aux instructions de Louis XVIII. Le peuple arrivant aux affaires y apporta sa propre pensée, celle que ses écrivains, ses orateurs, ses poètes, celle que Béranger, Lamennais, Armand Carrel, Lafayette, Lamarque, lui avaient enseignée; l'évolution commencée en 1814 s'acheva; la théorie des nationalités, jusque-là opinion d'un parti, se transforma en diplomatie d'État.

On la retrouve tout entière dans le manifeste de Lamartine aux puissances étrangères (4 mars 1848) et dans le commentaire éloquent qu'il en fit lui-même à la tribune (23 mai). — La nouvelle République considère les odieux traités de 1815 comme inexistants en droit, néanmoins elle continuera à les accepter comme la règle toujours existante des délimitations territoriales. Ne cherchant qu'une alliance, celle du génie de la civilisation, elle désavoue toute ambition. Son seul but est d'achever par-dessus les frontières la grande nationalité intellectuelle et la confé-

dération des peuples, la constitution de la fraternité internationale sur le globe. Elle ne toucherait aux traités que si l'intérêt des autres peuples Texigeait. Elle était résolue à ne point faire et à empêcher toute propagande, sourde ou incendiaire, chez ses voisins. Par respect des nationalités elle n'irait pas établir la liberté parmi les autres peuples. Pour leur gloire, pour leur honneur, pour la solidité même de leurs institutions il faut que les peuples les achètent et les cimentent avec leur propre sang. Mais elle ne permettrait à personne de mettre sa main entre le rayonnement pacifique de sa liberté et le regard des peuples. Si l'heure de la résurrection de quelques nationalités opprimées en Europe ou ailleurs paraissait avoir sonné dans les décrets de la Providence ; si la Suisse, notre fidèle alliée depuis François V% était contrainte ou menacée dans le mouvement de croissance qu'elle opère chez elle pour prêter une lorce de plus au faisceau des gouvernements démocratiques; si les États indépendants de l'Italie étaient envahis; si l'on imposait des limites ou des obstacles à leurs transformations intérieures; si on leur contestait à main armée le pouvoir de s'allier entre eux pour consolider une patrie italienne, elle se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationalité des peuples.

Ces déclarations générales étaient spécialeaccompagnées d'assurances amicales envers

r Allemagne. « La République ne fera et ne permettra aucune agression contre les nations germaniques*. »

§ 2. — l' ALLEMAGNE OPPOSÉ LE PRINCIPE

DE l'ÉGOÏSME A CELUI DES NATIONALITÉS

« Le patriotisme du Français, a dit Henri Heine, consiste en ceci que son cœur s'échaufïe, qu'il s'étend, qu'il s'élargit, qu'il enferme dans son amour non pas seulement ses plus proches, mais toute la France, tout le pays de la civilisation; le patriotisme de l'Allemand au contraire consiste en ce que son cœur se rétrécit, comme le cuir par la gelée, qu'il cesse d'être un citoyen du monde, un Européen, pour n'être plus qu'un étroit Allemand ^ »

Cette observation se vérifia après 1848.

Pendant que le principe des nationalités était promulgué à Paris, l'Allemagne libérale et révolutionnaire, qui nous devait d'avoir la parole, envoyait à la République un représentant et daignait même, par l'organe du président de l'assemblée de Francfort, Schmerîing, reconnaître « ce qu'elle devait à ce peuple magnanime ». Toutefois elle ne signait pas le pacte

d. Respect aux nationalités, écrivait Carnot, ministre de rinstruction publique, à un professeur d'Heidelberg : « Notre peuple tend une main fraternelle aux autres peuples, et l'Allemagne si éclairée, si pénétrée des sentiments de justice et de liberté, ne lui refusera pas la sienne ! »

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