‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 28 sur 240 · Bien souvent, pour détruire une assertion de Talley · texte numérisé non relu

Bien souvent, pour détruire une assertion de Talley

Pour donner une apparence de vérité à sa tromperie, il obtient du Sénat le décret de déchéance, et de Marmont, la défection. Augereau avait déjà porté un coup irréparable à Napoléon par l'abandon pusillanime de Lyon, Tacte de Marmont l'achève. Aussi Talleyrand communique-t-il la nouvelle à la duchesse de Courlande d'un ton tout particulier de contentement: « Chère amie, le maréchal de Marmont vient de capituler avec son corps. C'est l'effet de nos proclamations et papiers. Il ne veut plus servir pour Bonaparte contre la patrie. Je vous prie de dîner ici avec Dorothée (la duchesse de Dino, un « cher ange » aussi), que j'embrasse. Je vous aime. »

L'armée évanouie, le Sénat conservateur, au nom du peuple finançais, appelle au trône François-Xavier, frère du dernier roi (6 avril).

En quelques semaines la France, étourdie, surprise, confisquée, avait glissé de Napoléon aux Bourbons. Il ne manquait plus à la consommation de l'événement que la signature de la victime : on l'obtint. A bout de forces après tant d'efforts surhumains, obsédé par l'impatience de repos de ses maréchaux. Napoléon abdique à Fontainebleau. L'éponge de fiel et

rand, il suffit de recourir à Talleyrand lui-même. Voici ce qu'il écrivait à Alexandre, le 13 juin 1814 : « Je conviens que vous avez vu à Paris beaucoup de mécontents... Qu'estce que Paris après tout? La province, voilà la vraie France : c'est là qu'on bénit réellement le retour de la maison de Bourbon. » On ne le bénissait pas plus en province qu'à Paris. Le retour de l'île d'Elbe et 1830 l'ont démontré.

de vinaigre ne manqua pas au sublime malheureux : « Soldats, dit Augereau, vous êtes déliés de vos serments par l'abdication d'un homme qui, après avoir sacrifié des millions de victimes à son ambition, n'a pas su mourir en soldat. »

Alors Talleyrand devient le chef incontesté du gouvernement jusqu'à l'arrivée du roi. Il est enfin en situation de montrer son génie. Jusquelà il était subordonné, le voilà maître. Il avait été le bon sens de Napoléon, a-t-on répété, oubliant celui qui le fut en réalité, Cambacérès. C'est maintenant qu'on va s'en assurer. Comment emploie-t-il, pour son compte et pour le nôtre, ce bon sens qu'aucune volonté supérieure ne gêne plus?

D'un trait de plume, par un simple armistice (23 avril 1814), sans paraître soupçonner la gravité de son acte, en retour de l'évacuation du territoire français, tel qu'il se trouvait au l"janvier 1792, il abandonne toutes les conquêtes de la Révolution et de l'Empire, cinquante places fortes occupées par nos troupes, un immense matériel estimé au moins à un milliard et demi; il n'exige, ne tente pas même d'obtenir, en retour, aucune garantie pour une paix moins désastreuse, aucune atténuation des sacrifices inévitables. Les ennemis mêmes s'en étonnent. Un des plus acharnés à notre perte, le Prussien Stein, s'écrie : « La France se dessaisit par l'inadvertance honteuse de son ministère des gages d'une paix moins défavorable. » En effet, après cet abandon du 23 avril, le traité de Paris

(30 mai 1814) ne pouvait être qu'une capitulation sans merci aux pieds de l'envahisseur. La supériorité de talent du négociateur était trop admise pour que le murmure général l'accusât d'incapacité. « La vindicte publique protestait alors, a dit Macdonald, que ce n'est pas gratuitement que ce traité honteux avait été conclue » Dans son administration il se montre insouciant, inexact, sans prévision et sans sollicitude, laissant tout aller au hasard, uniquement occupé de ne pas se fatiguer ou de ne pas s'ennuyer, aussi incapable de reconstruire qu'il venait d'être supérieur à démolir. Il ne déploya de diligence qu'en ses propres affaires. Au milieu de ses intrigues générales, de ses billets galants, de ses traités, il trouva le temps de préparer la thèse de contre-vérité qu'il méditait déjà pour sa glorification. Il fit rechercher dans les archives du ministère notamment tous les rapports constatant qu'il avait poussé à l'expédition d'Espagne et les détruisit*. Il ne négligea pas non plus ses petits intérêts privés. En peine de se débarrasser d'une maison de plaisance, Saint-Brice, à peu de distance de Saint-Denis, il contraignit le fermier général des jeux à la lui acheter 250 000 francs, payés immédiatement ^

1. Macdonald, Som^enirs, p. 281. — Rovigo, Mémoires, t. VIT, p. 255. — Vaulabelle, Histoire des deux Restaurations, t. II, p. 46.

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