‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 29 sur 240 · Rovigo, Mémoires, U VU · texte numérisé non relu

Rovigo, Mémoires, U VU

Envoyé au congrès de Vienne, son premier acte fut non seulement de souscrire à notre défaite, mais de la célébrer. Il proclame légitimes, bienfaisantes, les diminutions qu'on nous avait fait subir : « La France n'a perdu que ce qu'elle a conquis et pas même tout ce qu'elle a conquis. On ne lui a rien ôté qui fût essentiel à sa sûreté ; elle perd des moyens de domination qui n'étaient point pour elle des moyens de prospérité et de bonheur et qu'elle ne pouvait conserver avec les avantages d'une paix durable. Il était de l'intérêt de la France, il était de la gloire des principaux officiers de son armée de renoncer volontairement à l'idée de recouvrer la Belgique et la rive gauche du Rhin. Replacée dans ses anciennes limites, la France ne songe plus à les étendre, semblable à la mer qui ne franchit ses rivages que quand elle a été soulevée par les tempêtes*. »

En conséquence, la seule faveur que notre plénipotentiaire sollicite des coalisés, c'est de sanctionner les arrangements de partage destinés à garantir notre déchéance. Tel était, en efifet, le seul but du congrès. « Les grandes phrases de « reconstruction de l'ordre social », de « régénération du système politique de l'Eu-

1. Rapport au roi pendant son séjour à Gand. C'est le jrésumé du langage qu'il n'avait cessé de tenir à Vienne.

rope », de « paix durable fondée sur une juste répartition des forces », se débitaient pour tranquilliser les peuples et donner à cette réunion solennelle un air de dignité, de grandeur ; mais le véritable but du congrès était le partage entre les vainqueurs des dépouilles enlevées aux vaincus \, »

Avoir été admis parmi les hommes de proie qui trafiquaient des peuples arrachés à notre affection, avoir conquis le privilège odieux de meurtrir les autres en compagnie de ceux qui venaient de nous meurtrir nous-mêmes, voilà ce que Talleyrand a célébré comme une victoire de son génie. A ce prix les succès sont faciles. Plus grands encore que ceux obtenus par le plénipotentiaire du congrès de Vienne seraient ceux du diplomate quelconque qui, ayant à négocier à Berlin, débuterait par félieiter les Prussiens de nous avoir allégés de la Lorraine et de r Alsace, disant que, venues par la conquête, elles étaient reprises par une autre conquête.

Talleyrand complète cette adhésion à notre défaite et sa complicité au partage des peuples par une palinodie des plus effrontées. Sans s'embarrasser de ses antécédents révolutionnaires, l'ami de Mirabeau et le complaisant de Bonaparte se met tout à coup à parler comme un ministre de Louis XIV, comme un émigré intransigeant. « Il n'y a plus en politique qu'un

1. Mémoire du conseiller autrichien de Gentz, du i2 février 1815.

principe, celui de la légitimité. C'était le seul remède à tous les maux dont l'Europe avait été accablée et le seul qui fût propre à en prévenir le retour, la sauvegarde sacrée des nations : de lui seul découlaientFordreetla stabilité. C'était le principe sur lequel il ne fallait pas transiger *. »

Ce désaveu nouveau de soi-même a été, nous a-t-on dit depuis, une inspiration du patriotisme. Par cette évocation du droit héréditaire, seule assiette solide des États aux yeux de nos vainqueurs, Talleyrand se les serait rendus favorables et aurait sauvé l'existence et l'unité de la patrie.

En 1814, l'unité et l'existence de notre patrie n'ont pas été un seul instant en péril. Ce péril eût-t-iî existé, il n'aurait pas été conjuré par l'habile évocation du droit héréditaire auquel nos vainqueurs ne croyaient pas : « A la seconde Restauration pas plus qu'à la première, a dit Chateaubriand dans le Congrès de Vérone^ les alliés ne prétendaient rétablir la légitimité * » et dans ses Mémoires, presque toujours confirmés par les documents en ce qui concerne Talleyrand, il a répété : « Pozzo qui savait combien peu il s'agissait de la légitimité en haut lieu. »

Les Mémoires de Talleyrand ont achevé la démonstration. Voici, en effet, les deux lettres qu'on y trouve : — A Louis XVIII, 15 février 1815: « Votre Majesté n'apprendra pas sans quelque

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