NAPOLÉON
Alors que le silence morne d'une réaction générale s'étendait sur l'Europe écrasée par Metternich, notre peuple, auquel il est impossible de ne pas vivre par l'idéal, s'éprenait de la vision pacifique d'une alliance des peuples.
Son poète populaire. Déranger, avait été le premier à la lui montrer, au lendemain même de i'évacuationdu territoire. Le poète ne se révoltait pas contre nos mutilations, il ne gémissait que sur les servitudes imposées aux peuples voisins :
Des potentats, dans vos cités en flammes, Osent, du bout de leur sceptre insolent, Marquer, compter et recompter les âmes Que leur adjuge un triomphe sanglant.
Faibles troupeaux, vous passez sans défense D un joug pesant sous im joug inhumain. Peuples, formez une Sainte Alliance Et donnez- vous la main.
Cet idéal humanitaire sortit des rêves poétiques par la publication successive des conversations de Sainte^Hélène*.
Depuis que Napoléon avait été retiré du monde de l'action, un immense apaisement de justice s'était opéré parmi les hommes éclairés qui s'étaient refusés à subir son joug. « A la nouvelle qu'il n'était plus, la terre frémit et resta atterrée, muette, se demandant quand un semblable pied de mortel imprimerait sa trace sur sa sanglante poussière ^ » On se rappela ses prodiges et l'on oublia ses erreurs; on se dit que si son intelligence presque divine^ ne s'était pas montrée toujours infaillible, cependant nul mortel n'avait été comblé à un tel degré du génie qui voit vite, juste et loin. On cessa de croire aux cruautés de son despotisme et aux inflexibilités farouches de son <\me. Sismondi, docteur éminent de l'école libérale, l'un de ses plus constants adversaires, écrivait à M"* d'Albany : « Les ressorts par lesquels il maintenait un pouvoir si démesuré, quelque violents qu'ils nous parussent, étaient modérés, si on les compare à l'effort dont il avait besoin et à la résistance qu'il éprouvait. Prodigue du sang des guerriers, il a été avare de supplices, plus non
i. Lettres du Cap de Bonne-Espérance, 1817. Lettres sur les Cent jours par Benjamin Constant, 1820. Napoléon en exil d'O'MEARA, 1822. Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases, iS'2'S, Dictées de Sainte-Hélène de Montholon, 4823. Mémoires
d'ANTOMARCHI, 1825.