TOCQUEVILLE
pas seulement qu'aucun usurpateur, mais même qu'aucun des rois les plus célèbres. » Certainement Louis XVIII a ordonné plus d'exécutions politiques que Napoléon; la Terreur blanche a fait plus de victimes que les prisons d'État de l'Empire, et ceux qui ont fusillé le maréchal Ney n'ont rien à reprocher à ceux qui ont fusillé le duc d'Enghien.
En haut on revenait à la justice, en bas on en était à un culte d'amour. Les peuples ne s'accoutumaient pas à nommer Louis XVIII à la place de l'Empereur. Il leur semblait que depuis que leur héros n'illuminait plus la scène, une épaisse nuit s'était faite et ils se demandaient entre eux s'il n'arriverait pas un jour à l'improviste de l'île des brouillards comme il était venu de l'île du soleil. Aussi on comprend la curiosité, l'émotion, l'enthousiasme lorsque, à défaut de sa personne, parvint le récit de ses souflfrances, de ses conversations, de ses jugements et de ses prophéties. Par là il inaugura sa seconde domination, celle sur les esprits, non moins impérieuse que la première, celle sur les Etats, et plus incontestée, car elle a été subie par les nations contre lesquelles il a combattu, autant que par celle qu'il a si longtemps conduite à la victoire.
Il se critiquait lui-même avec autant de liberté qu'il l'avait fait de ses pairs, Alexandre, Annibal, César, Frédéric. Nul n'a eu davantage la faculté de se désintéresser du moi et de se j uger comme s'il eût été un autre. Aucun de ses con-
tempteurs n'a marqué d'un trait plus incisif le défaut habituel de ses procédés : « Je voulus agir, dit-il, comme la Providence qui remédie aux maux des mortels par des moyens à son gré, parfois violents et sans s'inquiéter d'aucun jugement. »
D'une manière plus particulière il se reprochait, soit après léna, soit après Friedland, soit après Wagram, de n'avoir pas détruit ou affaibli davantage des princes trop humiliés pour qu'ils ne fussent pas en attente perpétuelle d'une vengeance. Il déplorait la guerre de Russie et se défendait de l'avoir cherchée ; il avait la conscience de n'avoir jamais trahi la foi jurée à Tilsitt et à Erfurt; l'empereur Alexandre l'avait obligé à une rupture sous la pression de ses boyards ruinés par le système continental et désireux coûte que coûte de vendre leur suif, leur chanvre et leur cuir à l'Angleterre. Il insistait d'autant plus sur la droiture de ses intentions qu'Alexandre lui avait fait exprimer par son commissaire, Balmin, le regret qu'il ne lui eût pas demandé l'hospitalité, au lieu de se fier à la foi britannique.
Il se reprochait surtout l'expédition d'Espagne. Toutes les circonstances de ses désastres se rattachaient à ce nœud fatal; elle avait détruit sa moralité en Europe, compliqué ses embarras, ouvert une école aux soldats anglais ; elle avait été « son chancre dévorant ». Il regrettait aussi son mariage avec l'Autrichienne. Après la guerre d'Espagne cela avait été son plus grand malheur.
Sa confiance dans les sentiments de famille de Tempereur d'Autriche l'avait poussé en Russie; il avait mis le pied sur un abime recouvert de fleurs. L'Autriche l'avait perdu en l'engageant dans la fatale suspension d'armes de 1813 et en jetant dans la balance au dernier moment 300000 hommes de plus pour la coalition*.
Ces aveux venus de l'île du martyre émouvaient les fidèles et désarmaient les indiflférents. Il s'accusait, lui l'incomparable, lui qui avait remué et charmé le monde, tandis que tant de pygmées se déclaraient impeccables. Ce qui frappait plus encore que ses aveux repentants, c'était la sérénité hiiséricordieuse et apaisée de son langage sur les personnes. Il se montrait indulgent envers ceux dont il avait eu le plus à se plaindre, même envers Augereau et Marmont. Lorsqu'on lui disait: « Ils ont trahi! — Non, répondait-il doucement, ils m'ont abandonné. » Il n'admettait la flétrissure du mot de trahison que pour Fouché et pour ce vil agioteur de Talleyrand.
11 n'était pas moins équitable envers les peuples qu'il avait combattus. « J'ai beaucoup fait de mal à l'Angleterre, je lui en aurais fait beaucoup plus encore si la guerre avait duré ; mais malgré le martyre que ses ministres m'im-
1. S'il n'est pas trop téméraire de s'écarter d'un jugement porté sur Napoléon par Napoléon lui-même, il me semble qa'il attribue à la guerre d'Espagne et à la défection de l'Autriche l'effet mortel produit par l'invasion de la Russie. Sans cette folie, l'Espagne eût été réduite en deux campagnes et la défection autrichienne n'aurait point eu l'occasion de se produire.
posent, mon estime reste au peuple anglais. »
Il manifestait une sympathie toute particulière pour la nation allemande. « Que les Allemands me haïssent, cela est assez simple ; on me força dix ans à me battre sur leurs corps. Ils n'ont pu connaître mes vraies dispositions, ni tenir compte de mes arrière-pensées, et elles étaient grandes pour eux. Comment est-il arrivé qu^aucun prince allemand n'ait jugé les dispositions de sa nation ou n'ait su en profiter? Assurément, si le ciel m'eût fait prince allemand, à travers les nombreuses crises de nos jours j'eusse gouverné infailliblement les trente millions d'Allemands réunis, et, par ce que je crois connaître d'eux, je pense encore que, si une fois ils m'eussent élu et proclamé, ils ne m'auraient jamais abandonné et je ne serais pas ici. »
II célébrait la puissance de la Russie : « Qu'il se trouve un empereur de Russie vaillant, impétueux, capable, en un mot un Tsar qui ait de la barbe au menton, et l'Europe est à lui. Avant dix ans toute l'Europe peut (et non sera) être cosaque ou républicaine. »
Deux peuples étaient cependant l'objet de prédilection de ses entretiens : l'Italie et la Pologne.
Il croyait l'Italie destinée à une unité nationale. Quoique le sud de l'Italie soit, par sa situation, séparé du nord, l'Italie est une seule nation. L'unité de langage, de mœurs, de littérature doit, dans un avenir peu éloigné, réunir enfin ses habitants dans un seul gouvernement, qui
tiendrait l'équilibre entre T Autriche et la France et sur mer entre la France et l'Angleterre. Alors, <( quoiqu'elle n'ait pas toutes les qualités désirables, Rome est, sans contredit, la capitale que les Italiens choisiront un jour* ».
Il déplorait le partage de la Pologne. Ceux qui avaient consenti à la réunion de la Pologne à la Russie seront l'objet de l'exécration de la postérité. Sans la réédifîcation du royaume de Pologne l'Europe reste sans frontières de ce côté ; l'Autriche et l'Allemagne se trouvent face à face avec le plus puissant royaume de l'Univers. Cependant il reconnaît que le rétablissement de la Pologne ne lui aurait pas mis les armes à la main. Il aimait le soldat polonais, mais il aimait avant tout la France, et il n'aurait pas fait la guerre à la Russie uniquement pour servir les intérêts polonais et pour faire un Poniatowski roi de Pologne. Le rétablissement du royaume de Pologne avec la Galicie et le littoral de la Baltique devait être l'œuvre de la diplomatie.
Soit qu'il racontât son passé, soit qu'il essayât de dévoiler les mvstères de l'avenir, il ne se posait pas en dieu Mars enchaîné, soufflant la guerre et conseillant le despotisme ; il ne voulait être que l'étendard des idées libérales, le messie de la paix et de l'émancipation des peuples, l'étoile polaire de leurs droits. Il n'avait vaincu et conquis que pour sa propre défense et non par système, il n'avait fait de son gouvernement
1 . Campagne d'Italie, Précis des guerres de Turenne, ch. IV, huitième observation.
une dictature qu'à cause des circonstanc(»s extraordinaires dans lesquelles il s'était trouvé. Il n'avait réellement poursuivi que la régénération de l'Europe par rindépendance des peuples, et le développement de la raison générale. Il n'avait pas eu la pensée d'effacer les principes de la Révolution, il les avait dessouillés et réglés ; désormais ils étaient, grâce à lui, à l'abri de toute atteinte. Louis XVIII avait été obligé de respecter ses lois. « Une contre-révolution même n'en viendrait pas à bout. Ces belles et grandes vérités, s'écriait-il, demeureront à jamais. Sorties de la tribune française , cimentées du sang des batailles, décorées des lauriers de la victoire, saluées des acclamations des peuples, sanctionnées par les traités, les alliances des souverains, devenues familières aux oreilles comme à la bouche des rois, elles ne sauraient plus rétrograder. »
Existe-t-il une opposition inconciliable entre les paroles de Sainte-Hélène et les actes des Tuileries ? Évidemment les procédés politiques impliqués par les premières n'eussent pas été semblables à ceux employés autrefois. Toutefois l'inspiration des paroles et des actes est la même. C'est l'idée que l'Europe constitue une seule famille, dans laquelle toute guerre est une guerre civile, et qui doit rapprocher ses éléments divers dans une unité de concorde. Les royautés d'ancien régime s'étant opposées par la guerre à cette unité civilisatrice. Napoléon crut qu'avant d'être unies les nations de-
l«.(i L*EMPIRE LIBERAL.
valent être broyées et mêlées. De là son action guerrière. Que n'a-t-il réussi? S'il était devenu, non le maître, mais le chef de l'Europe, le chef d'orchestre politique qui maintient l'harmonieux ensemble, les hommes de notre continent seraient entrés dans une ère de félicité inconnue depuis les Antonins : Il n'y aurait eu qu'une h'gislation, qu'une langue officielle digne de celle de Rome, à côté de laquelle les autres langues n'eussent pas tardé à être des idiomes d'usage local, tels que nos patois ou ceux de l'Italie; une vérité enseignée, une découverte réalisée sur un point quelconque du continent, fnl devenue en un instant le patrimoine comnuin; le temps que l'intelligence humaine perd à se bourrer de mots exprimant diversement la mrnie idée eût été employé à apprendre les choses, H observer les secrets de la nature, à IM'nétrer ceux de la vie, à reculer la limite des fatalités, ou à adoucir celles qu'on trouverait in>inciblos; la puissance d'héroïsme gaspillée à savoir à qui appartiendra telle ou telle miséiable motte de terre, se fût dépensée h explorer 1rs régions inconnues, à les conquérir sur la baibarie, à répandre à pleines mains partout le birn-etre, la lumière, la charité.
N'ayant pu terminer son travail violent d'amalgame, convaincu que là où il avait échoué personne ne réussirait. Napoléon, en conseillaril aux générations futures de ne pas renoncer au but vers lequel il les avait acheminées, n'indiquait plus comme moyen la création par la
gloire d'un chef prépondérant, il recommandait la confédération des grands peuples dissous ou morcelés par les révolutions et la politique.
On compte en Europe, bien qu'épars, plus de trente millions de Français, quinze millions d'Espagnols, quinze millions d'Italiens, trente millions d'Allemands : il souhaitait que chacun de ces peuples devînt un seul et même corps de nation. « C'est avec un tel cortège qu'il serait beau de s'avancer dans la postérité, d'aller audevant de la bénédiction des siècles. Après cette simplification sommaire il ne serait plus chimérique d'espérer l'unité des codes, celle des principes, des opinions, des vues, des intérêts. Alors, peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des Amphictyons de la Grèce. Et quelle perspective alors de force, de grandeur, de jouissances, de prospérité! quel magnifique spectacle ! »
Il ne doutait pas que ce magnifique spectacle ne fût tôt ou tard donné à l'Europe : le vieux système à bout ne tarderait pas à s'écrouler ; après de longues et furieuses convulsions, le nouveau s'établirait ensuite par le seul réel équilibre possible, l'union des grands peuples. Le premier souverain qui, au milieu de la première grande mêlée, embrasserait de bonne foi cet» cause, se trouverait à la tête de toute l'Europe et pourrait tenter ce qu'il voudrait.
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valent être broyées et mêlées. De là son action guerrière. Que n'a-t-il réussi? S'il était devenu, non le maître, mais le chef de l'Europe, le chef d orchestre politique qui maintient l'harmonieux ensemble, les hommes de notre continent seraient entrés dans une ère de félicité inconnue depuis les Antonins : Il n'y aurait eu qu'une législation, qu'une langue officielle digne de celle de Rome, à côté de laquelle les autres langues n'eussent pas tardé à être des idiomes d'usage local, tels que nos patois ou ceux de ritalie; une vérité enseignée, une découverte réalisée sur un point quelconque du continent, fùl devenue en un instant le patrimoine cominuii; le temps que Fintelligence humaine perd à se bourrer de mots exprimant diversement la mrnie idée eût été employé à apprendre les choses, à observer les secrets de la nature, à jM'iiétrer ceux de la vie, à reculer la limite des fatalités, ou à adoucir celles qu'on trouverait in> incibles; la puissance d'héroïsme gaspillée à savoir à qui appartiendra telle ou telle misérable motte de terre, se fût dépensée à explorer 1rs régions inconnues, à les conquérir sur la barbarie, à répandre à pleines mains partout le ])i<'ii-être, la lumière, la charité.
N'ayant pu terminer son travail violent d'anialgame, convaincu que là où il avait échoué personne ne réussirait. Napoléon, en conseillant aux générations futures de ne pas renoncer au but vers lequel il les avait acheminées, n'in- (li(juait plus comme moyen la création par la
gloire d'un chef prépondérant, il recommandait la confédération des grands peuples dissous ou morcelés par les révolutions et la politique.
On compte en Europe, bien qu'épars,plus de trente millions de Français, quinze millions d'Espagnols, quinze millions d'Italiens, trente millions d'Allemands : il souhaitait que chacun de ces peuples devînt un seul et même corps de nation. « C'est avec un tel cortège qu'il serait beau de s'avancer dans la postérité, d'aller audevant de la bénédiction des siècles. Après cette simplification sommaire il ne serait plus chimérique d'espérer l'unité des codes, celle des principes, des opinions, des vues, des intérêts. Alors, peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des Amphictyons de la Grèce. Et quelle perspective alors de force, de grandeur, de jouissances, de prospérité ! quel magnifique spectacle ! »
11 ne doutait pas que ce magnifique spectacle ne fût tôt ou tard donné à l'Europe : le vieux système à bout ne tarderait pas à s'écrouler ; après de longues et furieuses convulsions, le nouveau s'établirait ensuite par le seul réel équilibre possible, l'union des grands peuples. Le premier souverain qui, au milieu de la première grande mêlée, embrasserait de bonne foi cet» cause, se trouverait à la tête de toute l'Europe et pourrait tenter ce qu'il voudrait.
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valent être broyées et mêlées. De là son action guerrière. Que n'a-t-il réussi? S'il était devenu, non le maître, mais le chef de l'Europe, le chef d orchestre politique qui maintient l'harmonieux ensemble, les hommes de notre continent seraient entrés dans une ère de félicité inconnue depuis les Antonins : Il n'y aurait eu qu'une h'gislation, qu'une langue officielle digne de celle de Rome, à côté de laquelle les autres langues n'eussent pas tardé à être des idiomes d'usage local, tels que nos patois ou ceux de l'Italie; une vérité enseignée, une découverte réalisée sur un point quelconque du continent, frtl devenue en un instant le patrimoine commun; le temps que Tintelligence humaine perd ù se bourrer de mots exprimant diversement la inrrne idée eût été employé à apprendre les choses, à observer les secrets de la nature, à jM'riétrer ceux de la vie, à reculer la limite des fatalités, ou à adoucir celles qu'on trouverait in>inciblos; la puissance d'héroïsme gaspillée à savoir à qui appartiendra telle ou telle misérable motte de terre, se fût dépensée à explorer 1rs régions inconnues, à les conquérir sur la barbarie, à répandre à pleines mains partout le bi(Mi-ôtre, la lumière, la charité.
N'ayant pu terminer son travail violent d'amalgame, convaincu que là où il avait échoué personne ne réussirait, Napoléon, en conseilla ni aux générations futures de ne pas renoncer au but vers lequel il les avait acheminées, n'indi(juaif plus comme moyen la création par la
gloire d'un chef prépondérant, il recommandait la confédération des grands peuples dissous ou morcelés par les révolutions et la politique.
On compte en Europe, bien qu'épars, plus de trente millions de Français, quinze millions d'Espagnols, quinze millions dltaliens, trente millions d'.\llemands : il souhaitait que chacun de ces peuples devînt un seul et même corps de nation. « C'est avec un tel cortège qu'il serait beau de s'avancer dans la postérité, d aller audevant de la bénédiction des siècles. Après cette simplification sommaire il ne serait plus chimérique d'espérer l'unité des codes, celle des principes, des opinions, des vues, des intérêts. Alors, peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des Amphictyons de la Grèce. Et quelle perspective alors de force, de grandeur, de jouissances, de prospérité ! quel magnifique spectacle ! »
Il ne doutait pas que ce magnifique spectacle ne fût tôt ou tard donné à l'Europe : le vieux système à bout ne tarderait pas à s'écrouler ; après de longues et furieuses convulsions, le nouveau s'établirait ensuite par le seul réel équilibre possible, l'union des grands peuples. Le premier souverain qui, au milieu de la première grande mêlée, embrasserait de bonne foi cet» cause, se trouverait à la tête de toute l'Europe et pourrait tenter ce qu'il voudrait.
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N'ayant pu terminer son travail violent d'amalgame, convaincu que là où il avait échoué personne ne réussirait, Napoléon, en conseillanl aux générations futures de ne pas renoncer au J)ut vers lequel il les avait acheminées, n'indiquait plus comme moyen la création par la
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On compte en Europe, bien qu'épars, plus de trente millions de Français, quinze millions d'Espagnols, quinze millions d'Italiens, trente millions d'Allemands : il souhaitait que chacun de ces peuples devînt un seul et même corps de nation. « C'est avec un tel cortège qu'il serait beau de s'avancer dans la postérité, d aller audevant de la bénédiction des siècles. Après cette simplification sommaire il ne serait plus chimérique d'espérer l'unité des codes, celle des principes, des opinions, des vues, des intérêts. Alors, peut-être, à la faveur des lumières universellement répandues, devenait-il permis de rêver, pour la famille européenne, l'application du congrès américain ou celle des Amphictyons de la Grèce. Et quelle perspective alors de force, de grandeur, de jouissances, de prospérité ! quel magnifique spectacle ! »
Il ne doutait pas que ce magnifique spectacle ne fût tôt ou tard donné à l'Europe : le vieux système à bout ne tarderait pas à s'écrouler ; après de longues et furieuses convulsions, le nouveau s'établirait ensuite par le seul réel équilibre possible, l'union des grands peuples. Le premier souverain qui, au milieu de la première grande mêlée, embrasserait de bonne foi cet» cause, se trouverait à la tête de toute l'Europe et pourrait tenter ce qu'il voudrait.
Les visions de Sainte-Hélène conservaient le vague des prophéties, c'était Féclair dans la nue. Les penseurs démocrates s'appliquèrent à les méditer, aies préciser, à les rectifier en certains points : ils les combinèrent en outre avec des idées déjà dégagées par la Révolution, et de ce double travail sortit une théorie nouvelle des relations internationales à laquelle on donna le nom de principe des nationalités.
Définissons avec une rigoureuse exactitude, dès sa première apparition, cette théorie des nationalités appelée à susciter tant de remuements. Si elle exprimait seulement l'impulsion généreuse qui pousse le plus fort à protéger le faible opprimé ou tout au moins à ne pas se ranger du côté de son oppresseur, afin qu'il y ait un peu moins d'iniquité ou de douleur dans le monde, elle serait aussi ancienne que la France, car de tout temps nos rois ont pensé « que c'est chose très belle et magnifique à un prince de prendre les armes pour venger tout un peuple injustement opprimé et le délivrer de la tyrannie* ».
De là naquit le projet de pacification dont Henri IV et Sully s'entretenaient souvent de former de l'Europe « un corps commun de république chrétienne toujours pacifique en elle-