Charron, III, xvii
même qui contribuerait eh hommes et deniers, selon leur puissance, pour composer des armées suffisantes et capables de maintenir une guerre continuelle contre les infidèles (on dirait aujourd'hui les races inférieures), de recouvrer ce qu'ils ont usurpé sur les chrétiens dans l'Europe, voire même de passer outre. »
Le sentiment généreux, qui avait inspiré à Henri IV son projet de pacification*, empêcha Louis XV de nouer l'alliance qu'Elisabeth de Russie lui offrit sans se lasser durant tout son règne, conformément à la tradition de Pierre le Grand et de Catherine P^, parce que ce rapprochement exigeait l'abandon de la Pologne et de la Turquie. Par la même raison, malgré la gêne qui devait en résulter dans ses finances, malgré le péril auquel cet encouragement à une révolution l'exposait lui-même, Louis XVI approuva et prit personnellement un intérêt non dissimulé à l'expédition émancipatrice d'Amérique.
Lorsque par hasard nos rois se montrèrent hostiles à la liberté européenne, comme par exemple Louis XIV dans sa déplorable guerre de Hollande, nos ennemis eux-mêmes s'en étonnèrent. « Souvent, dit l'historien allemand Ranke, dans les siècles antérieurs, les peuples conquis et opprimés avaient demandé la protection de la France. Mais à qui devaient-ils
1. Gervinus, Introduction à ^histoire du xix» siècle : « Si ce projet avait pu être exécuté, on aurait épargné à TAllemagne ]a guerre de Trente ans et à la moitié de notre partie du monde la grande réaction du xvii® siècle. »
nu L'EMPIRE LIBÉRAL.
s'adresser, maintenant que la puissance protectrice devenait elle-même l'oppresseur? »
La théorie des nationalités procède sans doute dt' cette impulsion généreuse dont nous avons noté quelques essais, mais quoiqu'on l'eût souvent raillée comme sentimentale, elle ne relève pas de Tordre du sentiment: elle réside en un principe juridique absolument intellectuel dont foutes les conséquences n'ont pas été définies vu môme temps, qu'elle a successivement adoptées, formant sa doctrine de leur juxtaposition.
Ce principe est que toute association d'hommes nommée peuple est une individualité indépendante, libre, souveraine, jouissant du droit imprescriptible de disposer d'elle-même, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur : à l'intérieur de s'organiser à son gré, de changer ses institutions })acifiquement, ou à la suite de luttes intestines et de révolutions ; à l'extérieur de s'allier à qui il veut, aux conditions qu'il juge les meilleures, de contracter même des liens plus étroits d'annexion, de constituer avec d'autres, s'il est petit, de puissantes unités.
Il était communément admis autrefois qu'un peuple pouvait intervenir dans les affaires intérieures d'un autre peuple et exercer sur lui une tutelle même armée, le conseiller, le reprendre, et, en cas d'impénitence finale, l'appréîiender. La maxime avait été professée et pratiquée chez nous comme ailleurs avant d'être mise en œuvre aux bords de la Vistule par le partage de la Pologne. Linguet, dans ses Vindicm
DÉFINITION DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS. Jr,5
contra tyrannos, admet d'une manière absolue le droit d'intervention pourvu qu'il soit désintéressé et pur de toute pensée d'agrandissement.
Il n'entrait pas, d'autre part, dans les règles d'un droit établi sur la conquête qu'un peuple eût à se prononcer lui-même sur ses destinées. Lorsqu'on 1552, le roi de France Henri II s'annexa les évêchés de Toul, Metz et Verdun, l'évêque Robert de Lenaucourt dit aux habitants de Verdun « que le roi de France était venu comme libérateur, qu'il voulait traiter les bourgeois comme de bons Français et que, bien éloigné d'user de mesures de rigueur, il en appelait au vote libre du peuple* ». Ce fut par le suffrage universel que les nouveaux citoyens français furent déliés de l'ancien joug.
Ce cas est absolument exceptionnel, car c'est à titre de conseil donné au conquérant luimême que Sully, un peu plus tard engage, « de n'entreprendre pas légèrement de conjoindre en un corps d'État, ceux qu'une aversion d'esprits ou contrariété de langues, lois et usances pust rendre comme incompatibles », attendu « que les dominations les plus heureuses et les mieux assurées étaient celles dont les sujets obéissent volontairement, franchement et gayement »*.
La Révolution française, niant le droit d'intervention, professa « que chaque nation a seule