‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 2)Chapitre 74 sur 240 · Le duc d'Angoulême à Villèle, 31 mai · texte numérisé non relu

Le duc d'Angoulême à Villèle, 31 mai

186 L^EMPIHE LIBÉRAL.

tionalités, n'en resta pas moins selon Fopinien populaire « la guerre impie ».

Alors se produisit une de ces contradictions dont la politique abonde. L'agression de T Angleterre contre la Révolution française l'avait condamnée, même après la paix, « à associer sa fortune à tout ce qui se faisait d'hostile à la liberté des rives du Tage à celles du Bosphore * » ; elle avait consenti et môme coopéré à la destruction des libertés séculaires de Venise, de Gênes, de la Sicile ^

Cette politique de Castlereagh et d'Eldon n'avait pas eu pendant longtemps d'adepte plus fervent que Canning. A ceux qui le pressaient d'aider à l'émancipation constitutionnelle de l'Europe il répondait : « Qu'il ne voulait pas empêcher d'autres peuples d'allumer leur flambeau à la flamme de la liberté anglaise ; mais que l'extension du système représentatif devant nécessairement affaiblir l'influence prépondérante que l'Angleterre avait possédée pendant des siècles, par cela qu'elle était le seul État libre en Europe, il fallait donc prudemment mesurer les démarches qu'on faisait. »

Le désir d'arrêter l'expédition d'Espagne le transforma tout à coup. Tandis que Chateaubriand se servait des raisonnements de Burke

i, Palmerston.

2. William Bentinck et James Mackintosh déclarèrent au Parlement qu'il était impossible de rencontrer dans les annales d'aucun pays une accumulation plus grande d'injustice, d'oppression et de cruauté.

et de Fox, Canning ripostait par les arguments de Condorcet et de Vergniaud. Ce libéralisme diplomatique n'ayant pas réussi à arrêter nos troupes, le ministre anglais, par dépit, reconnut Tindépendance des colonies espagnoles (!*' janvier 1825). A sa défaite en Espagne le principe des nationalités dut sa première victoire en Amérique.

Il ne tarda pas à en remporter une seconde, bien plus décisive en Grèce.

§ 2. — SECONDE VICTOIRE DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS EN GRÈCE

Dès les premiers jours la lutte entre les Grecs et les Turcs avait eu un caractère féroce: de part et d'autre ce n'était que dévastations, massacres, atrocités. Cependant à Chio (avril 1822) les Turcs dépassèrent en horreur les plus effroyables souvenirs des temps barbares; pendant des semaines ils avaient massacré, brûlé, violé, martyrisé, rançonné, réduit en esclavage; les troupes égyptiennes descendues en Morée (1824) étaient venues accroître les calamités; la chute tragique de Missolonghi les avait portées au degré où l'espérance meurt.

Qui donc aurait pu être insensible aux souffrances de la patrie antique, de cette divine Grèce qui nous avait enseigné la science du visible et de l'invisible, les lois du monde et celles de la beauté, la poésie et la sagesse, l'éloquence

et la politique, qui avait connu ou deviné ou pressenti toute science et tout art? N'y avait-il pas une imploration irrésistible dans le seul nom prononcé d'Homère, de Socrate, de Platon, d'Aristote, de Démosthènes, d'Eschyle? Il n'est personne qui ne Tentendît alors, qui ne mêlât ses larmes ou ses cris de colère à ceux dont retentissaient les échos de Sunium ou de Corinthe ? On n'avait pas encore vu une telle unanimité, si ce n'est aux premiers jours de 1789. Il n'exista plus qu'un seul parti en France pour cette cause d'humanité : Benjamin Constant se rangea à côté de Bonald; Fauriel remuait les imaginations par ses chants populaires de la Grèce moderne (1824); Villemain publiait son Lascaris ; ceux-là mêmes qui avaient tonné contre Chateaubriand parce qu'il était intervenu en Espagne l'acclamaient lorsque, dans sa Note sur la Gî'èce, il pressait les puissances d'intervenir en Turquie ; le colonel Fabvier allait enseigner l'organisation régulière aux troupes indisciplinées des Palikares; aux voix consacrées du père du romantisme moderne, Chateaubriand, et du poète qui partageait avec Béranger la faveur populaire, Casimir Delavigne, s'associèrent, leur donnant une plus fraîche sonorité, celles des deux poètes dont la jeune renommée montait à l'horizon, Victor Hugo et Lamartine. J'aime à citer particulièrement les poètes dans cette exposition des sentiments publics, parce qu'ils ne chantent sur les choses d'État que lorsque les grands souffles passent dans l'air.

Casimir Delavigne s'adressait au chef des nations :

A vous, puissants du monde, à vous, rois de la terre,

Oui tenez dans vos mains et la paix et la guerre,

A vous de décider si, lassés de souffrir,

Les Grecs ont pris lé fer pour vaincre ou pour mourir*.

Victor Hugo poussait d'une voix de clairon l'appel aux combats :

En Grèce ! En Grèce ! Adieu, vous tous ! Il faut partir I Qu'enfin, après le sang de ce peuple martyr.

Le sang des bourreaux ruisselle !

En Grèce, ô mes amis, vengeance ! Liberté !

Un navire ou plutôt des ailes !

Menons quelques débris de nos vieux régiments ! Et nous verrons soudain ces tigres ottomans

Fuir avec des pieds de gazelle ^

Lamartine d'un coup d'aile plus sublime apostrophe le Seigneur :

N'es-tu plus le Dieu des armées.

N'es-tu plus le Dieu des combats ?

Ils périssent, Seigneur, et tu ne réponds pas!... Cependant tout un peuple a crié : Sauve-moi ! Nous tombons en ton nom, nous périssons pour toi ! Les monts Tout entendu, les échos de TAttique De caverne en caverne ont répété ses cris, Athène a tressailli sous sa poussière antique, Sparte les a roulés de débris en débris I Les mers l'ont entendu ! Les vagues sur leurs plages. Les vaisseaux qui passaient, les mâts l'ont entendu, Les lions sur l'Œta, l'aigle au sein des nuages, Et toi seul, ô mon Dieu, tu n'as pas répondu ^.

i. Messénienncs, Épilogue.

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