CHAPITRE V
Le lendemain du plébiscite, le Prince alla remercier Dieu. C'était bien. Il avait encore autre chose à faire. « Quand le feu est une fois allumé, le plus certain remède est de Téteindre le plus doucement que Ton peut, de pourvoir incontinent à ce qui est à faire pour le présent sans s'arrêter à ce qui s'est passé. Il faut apaiser les troubles élevés et enflambés par une remise et oubliance des maux passés. » Il fallait suivre ce conseil de Loysel*, et si ce n'est pour les crimes de droit commun, amnistier tout le monde, et surtout ne proscrire personne. Dans un coup d'État bien combiné, avant de se découvrir on s'assure à tous risques des chefs ou des combattants redoutables, mais ces mesures, parfois cruelles, nécessité de la réussite, ne doivent pas se prolonger après le combat. A quoi bon proscrire? Pour que la proscription soit efficace, il la faudrait éternelle; il faudrait que le proscrit devînt comme l'arbre frappé par
1. Guienne, Remontrances, De Vouhliance des maux faits ou reçus pendant les troubles.
la foudre, qui ne reverdit plus. Or Tétat de nos mœurs ne permet plus cette inflexibilité. Tôt ou tard qui a proscrit amnistie. Et cependant amnistier un adversaire déclaré est d'une imprudence capitale. La haine, loin d'être éteinte par la clémence, en est accrue; Tennemi hait deux fois : pour la proscription qui Ta brisé, pour l'amnistie qui l'humilie.
Après la lutte on avait rendu un décret atroce {8 décembre), contraire aux règles élémentaires qui interdisent la rétroactivité de la peine, et en vertu duquel l'administration était autorisée, sans jugement, sans comparution personnelle, sans interrogatoire, sans débat, par un ex informata conscientia policier, par mesure de sûreté générale, à transporter à Cayenne ou en Algérie les individus convaincus d'avoir fait partie d'une société secrète. C'était l'autorisation donnée en blanc de transporter, sous prétexte de société secrète, quiconque déplairait ou gênerait par ^l'importe quel motif.
Après le plébiscite, on rendit de nouveaux décrets de proscription (9 janvier 1852). La transportation à Cayenne fut prononcée contre Marc-Dufraisse, Greppo, Richardet, Mathé, Miot, convaincus d'avoir pris part aux insurrections récentes. Cette transportation fut commuée en exil, sauf pour Miot, déporté en Algérie. Soixantesix autres représentants furent condamnés à l'exil, avec menace de déportation s'ils étaient saisis sur le territoire français. Parmi eux : Victor Hugo, Schœlcher, Madier de Montjau,
Charras, Quinet. Dix-huit autres représentants étaient momentanément éloignés : Ghangarnier, Lamoricière, Bedeau, Letlô, Thiers, Rémusat, Emile de Girardin, Edgar Quinet.
A la suite de ces décrets il y eut un véritable déchaînement de persécutions, surtout dans le Midi où Ton passe vite du couard aplatissement à la férocité des représailles. Les effarés qui avaient blêmi dans Tattente du spectre exterminateur de i852, se ruèrent à la vengeance; plusieurs, d'abord contraires au coup d^État, s*y rallièrent afin de mieux satisfaire leur haine à son ombre. Les passions les plus viles se donnèrent carrière : tel petit propriétaire honnête et inoffensif fut arrêté parce que, naguère, il avait refusé de vendre son bien à un proscripteur.
Dans les bandes, à côté des fanatiques et des coquins, s'étaient égarés de très braves gens, croyant ne protester que contre la violation de la Gonstilution, et qui, dès que les projets ou les actes sinistres s'étaient dévoilés, les avaient condamnés, combattus et souvent empêchés : c'est à eux que, dans le Var, les otages durent plusieurs fois le salut de leur vie. On les traita cependant aussi impitoyablement que les fanatiques et les coquins. Plus de quinze à vingt mille personnes furent entassées dans les prisons. On ne savait que faire de ces malheureux.
Informé de ces saturnales de vengeance, le Prin^ce en fut contristé. A peine le combat fini, il avait ordonné la mise en liberté de Gavaignac^ n'avait pas permis l'inscription sur aucune liste
de Michel de Bourges et de Jules Favre. Il fit écrire aux préfets par le ministre de Tlntérieury Persigny (29 janvier 1852) ^ « que les autorités administratives n'étaient pas suffisamment pénétrées de ses intentions », et leur fit transmettre les pouvoirs nécessaires « pour faire sortir immédiatement des prisons et rendre à leurs familles, quel que soit, d'ailleurs, Tétat de Tinstruction commencée à leur égard, tous ceux des détenus qu'ils jugeraient n'avoir été qu'égarés et dont la mise en liberté ne pouvait offrir de danger pour la société » .
Il essaya d'atténuer les rigueurs en créant des Commissions mixtes dans lesquelles, à côté du fonctionnaire militaire et administratif, un magistrat apporterait l'esprit de calme et de discernement judiciaire (circulaire du 3 février 1852).
Les Commissions mixtes se montrant trop sévères, il envoya dans les diverses parties du pays trois missi dominici de clémence, comme reviseurs de leurs sentences, Quentin-Bauchart, conseiller d'État, le général de brigade Canrobert et le colonel Espinasse (26 mars 1852) Quentin-Bauchart, esprit éclairé, généreux et ferme, comprit les intentions du Prince, et suï* 3 020 détenus dont il eut à examiner les dossiers, prononça 1377 mises en liberté •et 1 047 commutations de peine. Les grâces accordées par Canrobert furent d'un tiers moins nombreuses. Espinasse ne gracia presque personne. « Vous seul, dit le Prince à Quentin- Bauchart, avez compris ma pensée, »
Cette pensée se manifesta par les nombreuses grâces individuelles dont il fut prodigue. Le prince Napoléon (Jérôme), véritable providence des proscrits, se multiplia pour adoucir les rigueurs, ouvrir les prisons et arracher des victimes à Fexil ou àCayenne. Ne pouvant s'adresser lui-même au Président, il se servit de son père et de sa sœur, qui tous les deux le secondèrent d'un cœur compatissant et empressé.
Le Président se montra rarement sourd à ces instances et à celles de quiconque Timplora. George Sand en témoigne : « J'ai espéré que, puisqu'il y avait un homme tout-puissant, on pouvait approcher de son oreille et lui demander la vie et la liberté de plusieurs milliers de victimes, innocentes à ses yeux mêmes. Cet homme a été accessible et humain en m'écoutant. Il m'a offert toutes les grâces particulières que je voudrais lui demander, en me promettant une amnistie générale pour bientôt. L'homme ne posait pas, il était sincère. J'y suis retournée une seconde et dernière fois, il y a quinze ou vingt jours, pour sauver un ami personnel delà déportation. J'ai dit en propres termes, (et j'avais écrit en propres termes pour demander l'audience), que cet ami ne se repentirait pas et ne s'engageait à rien. Pour obtenir la commutation de peine sans avilir celui qui en était l'objet, j'osai compter sur un sentiment généreux du Président, et je le lui dénonçai comme son ennemi permrmel incorrigible. Sur-le-champ il m'offrit sa grâce entière. J'ai dû la refuser au nom de celui
qui en était Tobjet, et remercier en mon nom. J'ai remercié avec une grande loyauté de cœur et me suis regardée comme engagée à ne pas laisser calomnier devant moi le côté du caractère qui a dicté cette action. Renseignée sur ses mœurs par des familiers qui ne Taiment pas, je sais qu'il n'est ni débauché, ni voleur, ni sanguinaire. J'ai vu en lui de bons instincts et des tendances vers un but qui serait le nôtre \ »
A l'ouverture de son cours, Jules Simon protesta contre le coup d'État. Le lendemain, au Conseil des ministres, Fortoul, ministre de l'Instruction publique, informe le Prince de l'incident et ajoute : « J'ai pris toutes mes dispositions pour faire conduire Jules Simon à Mazas. — Vous n'en ferez rien, dit Louis-Napoléon. Destituez-le, si vous le jugez convenable, mais il n'y a pas lieu de l'envoyer en prison. » — Tigre et ChdcaP, on en conviendra d'une nature particulière !
Ces atténuations et ces grâces individuelles ne suffisaient pas, le Prince en était convaincu. Il eût voulu décréter une libération générale, un oubli complet du passé. De même que dans sa première présidence il revenait à chaque instant sur la proposition d'une amnistie générale aux insurgés de Juin, il exprima maintes fois l'intention d'effacer les rigueurs qui avaient suivi le coup d'État. — Dèsqu'il en manifestai tl'intention, on se récriait autour de lui. « Vous voulez donc