Thouvenel
tique belliqueuse et envahissante de son oncle; pourvu, disait la Prusse, que ce titre reste personnel et ne soit pas l'inauguration de la dynastie condamnée par les traités de 1815.
Nicolas ne fut pas moins prodigue de félicitations et d'encouragements: il professa tout haut son admiration, déclara le Prince le sauveur de la France et le restaurateur de Tordre social en Europe. Mais en même temps, par l'ambassadeur français Castelbajac, et dans une lettre de sa main en réponse à la notification de l'avènement à la présidence décennale, il l'engagea vivement à ne pas pousser plus loin son entreprise et à ne pas rétablir l'Empire. Cela éveillerait la défiance des cabinets, gâterait la situation conquise en France et en Europe sans rien ajouter à sa puissance réelle. Lui souverain absolu, il croyait la république, pour un long temps encore, la plus forte digue à opposer au flot démagogique. « En vous disant : Restez dans la république forte et conservatrice et gardez-vous de l'Empire, je suis un ami qui vous signale un danger et essaie de vous en éloigner. »
Quelque dissonance ne paraissait à redouter que du côté de l'Angleterre, à cause du renversement des institutions parlementaires. Elle ne se produisit pas. Ce coup d'État indisposa fort la reine, mais elle consentit à ce que son ministère ne changeât en rien les relations existant entre les deux gouvernements, pourvu qu'il évitât ce qui, par une approbation ou un blâme, impliquerait une intervention dans nos affaires inté-
rieures. Palmerston envoya officiellement des instructions dans ce sens à son ambassadeur Norraanby ; en même temps, dans une lettre privée et confidentielle, il lui exprima son opinion personnelle : (( Quant au respect de la loi et de la Constitution que vous dites être dans les habitudes des Anglais, ce respect est dû aux lois justes et équitables faites à Tabri d'une Constitution fondée sur la raison et consacrée par son antiquité, par la mémoire des longues années de bonheur qu'elle a données à la nation; néanmoins ce n'est guère un juste emploi de ces sentiments que de les appliquer à cette agrégation de niaiseries que des têtes éventées ont imagiîiées pour le tourment et la perplexité de la nation française. Je ne puis m' empêcher de dire que, quant à cette Constitution-là, il est plus honorable de l'enfreindre que de l'observer. Il était temps de se débarrasser de pareilles puérilités, -et comme l'Assemblée paraissait résolue à ne pas permettre qu'on s'en débarrassât tranquillement et par des amendements réfléchis et pondérés, je ne m'étonne pas que le Président se -soit décidé à renverser cet obstacle à tout arran- :gement rationnel *. »
Il exprima aussi à Walewski, sans se permettre de donner une approbation qu'on ne lui demandait pas, l'avis que le Président n'avait agi que pour se défendre, et que ce qu'il avait fait, ies circonstances étant données, était ce qu'il
. 1. Palmerston, lettre à Normanby, 3 décembre 1851*
y avait de mieux dans Tintérêt de la France.
L'instruction officielle de Palmerston ne devait pas être communiquée au Gouvernement français; elle indiquait à Normanby ce dont il avait à s'abstenir et non ce qu'il devait faire. Néanmoins l'ambassadeur crut convenable de communiquer la substance de ce document à Turgot, le ministre des Affaires étrangères, s'excusant d'avoir été empêché par des circonstances extérieures de le faire plus tôt. Turgot qui avait été piqué de certains propos hostiles au Président tenus par Normanby, lui répondit que cette communication n'était pas nécessaire, il savait par Walewski que Palmerston « avait exprimé son approbation de l'acte et la conviction que le Président n'avait pu agir autrement ».
La reine considéra que ce langage de son ministre compromettait l'honneur et la dignité de son gouvernement aux yeux du monde. Russell, premier ministre, partageant cet avis, interpelle Palmerston. Celui-ci répond par une apologie du coup d'État dans laquelle la vérité sur nos partis est vue et dite avec une rare sagacité*.
\. « Entre le Président et TAssemblée, je considère que les intérêts de la France, et par là ceux de l'Europe, sont mieux sauvegardés par la prépondérance de Tun qu'ils ne l'auraient été par celle de l'autre. Le Président avait à offrir l'unité de l'autorité et l'unité de vues, avec l'appui de l'armée tout entière contre les anarchistes, pour le maintien de l'ordre. L'Assemblée avait à offrir la division immédiate dans son sein, la division dans l'armée et, en toute probabilité, la guerre civile, durant laquelle les anarchistes auraient eu des facilités inouïes pour mettre à exécution leurs projets subversifs. Si l'Assemblée avait eu un chef acceptable à pro-
COUP D'ETAT EN FRANCE ET EN EUROPE. oM
Russell ne suivit pas son collègue des Affaires étrangères dans cette controverse : « Il ne s'agit pas, lui objecta-t-ii, de savoir si le Président à eu ou non raison de dissoudre l'Assemblée et de renverser la constitution, mais si vous n'avez pas eu tort d'exprimer à cet égard une opinion à Walewski sans avoir préalablement pris l'avis du Conseil et de la reine. » Palmerston répondit que l'exigence de Russell était nouvelle et d'ailleurs impraticable; qu'il existait une distinction parfaitement connue et reçue, en fait de communications diplomatiques, entre des conversations officielles qui engagent les gouvernements et des conversations officieuses qui ne les engagent point ; que sa conversation avec Walewski était de cette dernière nature; que c'était son opinion personnelle; qu'il l'avait exprimée comme telle, et qu'il la croyait bien fondée ; que si l'on devait admettre en principe qu'un secrétaire d'État ne pouvaitexprimer d'opinion à un ministre étranger
poser à la place de Louis-Napoléon, elle aurait pu faire acte de patriotisme en renversant le Président. Mais elle n'avait que trois alternatives à proposer : 1*^ Henri V, qui a en France un parti considérable et dévoué, mais ce parti est encore une minorité, et une minorité ne peut gouverner une majorité. — 2** Le comte de Paris qui a douze ans, avec une régence et Thiers pour premier ministre; ce n'était pas une proposition que, dans l'état où la France se trouve, une nation aurait pu accepter. — 3° Le prince de Joinville comme président, ou trois généraux comme Commission du Gouvernement : mais ni l'une ni l'autre de ces deux combinaisons n'eût été agréée par la nation. Le succès de l'Assemblée eût été la guerre civile, tandis que le succès du Président promettait le rétablissement de l'ordre.
:548 L'EMPIRE LIBÉRAU
que comme Torgane d'un cabinet préalablement consulté, c'en était fait de ces relations familières et faciles , qui <ont essentiellement pour résultat d'entretenir une bonne entente entre les ministres et les gouvernements étrangers. — La reine malgré ces explications demanda le remplacement d^ Palraerston. Russell Topera avec iine brutalité et une précipitation qu'il regretta plus tard. 11 ne se montra guère plus tendre au Parlement, il découvrit la reine et l'introduisit dans le débat, ce qui mit Palmerston dans l'impossibilité de se défendre. « Il a existé un Palmerston », dit trop vite Disraeli, au sortir de la séance. Palmerston éliminé, Russell ne revint pas sur la reconnaissance officielle du coup d'État,
Délivré de l'oppression que deux minorités puissamment organisées faisaient peser sur elle, la nation se retrouva au 21 décembre 1851 ce qu'elle avait été au 10 décembre 1848 : d'un mouvement qui n'avait été ni stipaulé par la terreur ni déterminé par la corruption, elle acclama joyeusement le nom qui n'avait cessé de grandir dans son imagination et dans son cœur. 7500 000 voix contre 640733, maintinrent le Prince au gouvernement et lui déléguèrent le mandat d'établir «ne constitution.
Aucun vote dans notre histoire n'a exprimé
plus sincèrement la pensée d'un peuple. « La Toix de Dieu, a dit Proudhon, a nommé Louis- Napoléon. Comme expression de la volonté populaire, il est le plus légitime des souverains . » « On vous a dit, écrit George Sand la républicaine à Mazzini, que le peuple avait voté sous la pression de la peur, de la calomnie. Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et calomnie avec excès, mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté. En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme ie terme de leurs désirs et le signal d'une révolution terrible, la déception eût été bien autrement épouvantable. Le peuple eût résisté à la loi du suffrage restreint et voté envers et contre tous; mais pour qui? — Pour Napoléon. » (23 mai 1852.)
Voilà la réponse du bon sens et de la vérité aux déclamations de Victor Hugo sur les urnes a double fond et sur l'absence de liberté et de lumière. Les journaux, il est vrai, étaient sus- .pendus; mais est-il certain que la liberté des journaux soit la garantie de la liberté des votes? Dans tous les cas depuis trois ans cette question de 1852 était débattue, agitée, et chacun avait librement pris son parti; toute nouvelle discussion était superflue. Ce qu'il fallait c'est le recueillement; on l'eut.
« Solide! je l'admire cette solidité, a dit Victor Hugo. S'il neigait des journaux en France seulement pendant deux jours, le matin du troisième jour on ne saurait plus où M. Louis Bonaparte à passé. » Il en a neigé et beaucoup en 1869 et en
1870. Dans ces journaux et dans des livres très répandus, le 2 décembre a été discuté, étalé selon le thème républicain, calomnié, flétri, et finalement mis aux voix. Le gouvernement proposait un plébiscite libéral auquel les républicains n'avaient rien à objecter: ils conseillèrent cependant le vote négatif, uniquement pour obtenir du suffrage universel une manifestation contre le 2 décembre. A cette époque, on ne pouvait exciper du défaut de liberté et de lumière, puisque à la tribune et dans la presse on exalta librement la République; il eût été encore plus impossible d'alléguer la fraude, car les urnes furent diligemment surveillées, et pas une protestation ne s'éleva contre les opérations électorales. Le 2 décembre mis ainsi aux voix par l'opposition, après dix-huit ans de règne, après des fautes et des malheurs bruyammeni exploités, retrouva contre lui les voix de Cavaignac : 1 538 825 \ et conserva ses voix de 1851 (à 150 000 près), 7350142. Le plébiscite du 8 mai 1870 a démontré que celui du 21 décembre 1851 n'a été ni arraché par la terreur ni vicié par la force, qu'il exprimait la volonté libre et spontanée de la nation. Aussi, même après nos malheurs, on ne s'est pas risqué à une troisième interrogation, car elle aurait certainement reçu la même réponse que les deux précédentes.
Les paysans avaient voté par terreur des anarchistes qui menaçaient leurs intérêts; les
\. CaYaignac avait obtenu i 448 107 voix.
ouvriers, par haine de la république bourgeoise qui les avait fusillés en Juin ; les uns et les autres parce qu'un Bonaparte les protégerait contre les blancs et Tancien régime*. C'étaient les gros bataillons. L'effroi causé par les socialistes avait été le mobile principal, sinon unique, des classes élevées ou moyennes. La difficulté du victorieux sera de tenir compte de ces courants divers et de ne pas s'abandonner exclusivement à un seul.
Dans tous les cas, dès ce premier moment, il fut manifeste que ce ne serait pas l'infatuation du succès qui griserait ou obscurcirait son jugement: plus ce succès a été éclatant, plus son langage est modeste. En réponse au discours de Baroche lui apportant le résultat des votes il dit : « La France a répondu à l'appel loyal que je lui avais fait. Elle a compris que je n'étais sorti de la légalité que pour rentrer dans le droit. Plus de sept millions de suffrages viennent de m'absoudre en justifiant un acte qui n'avait d'autre but que d'épargner à la France, et à l'Europe peut-être, des années de troubles et de malheurs. » Voilà pour le passé. La puissance dispensante, le peuple, a ratifié son initiative et prononcé qu'il avait pu, en conscience, rompre son serment : il le constate sans arrogance.
Le passé justifié, le Prince montra ce que serait son avenir : « J'espère assurer les destinées de la France en fondant des institutions qui répondent à la fois et aux instincts démocratiques
1. Proudhon, 1" janvier 1852 : « Ce pays était dégoûté des rouges autant que des blancs, et ils le méritaient. »
m , L'EMPIRE LIBÉRAL.
de la nation et k ce désir universellement exprimé d'avoir désormais un pouvoir fort et respecté. En effet, donner satisfaction aux exigences du moment en créant un système qui reconstitue rautorité sans blesser l'égalité, sans fermer aucune voie d^ amélioration, c'est jeter les bases du seul édifice capable de supporter plus tard une sage et bienfaisante liberté. » — Il veut être le chef de la nation et non son maître ; Tordre sera son moyen et non son but, son but sera l'établissement de la liberté*; il ne la mettra pas aux fers, mais en apprentissage.
Même aux heures de sa toute-puissance, Louis- Napoléon n'a pas parlé du coup d'État autrement qu'il ne le fit au lendemain de sa victoire. Il ne le désavoua jamais. Victor de Broglielui ayant apporté, selon l'usage, son discours de réception à l'Académie française dans lequel il avait mal parlé du 2 décembre, quoique ayant ailleurs célébré le 18 brumaire, il lui dit : « J'espère que votre petit-fils rendra au 2 décembre autant de justice que vous en avez rendu vous-même au 18 brumaire. » Mais sans se désavouer, il ne tourna pas «n gloire d'avoir été contraint à rompre son serment et à accomplir un acte de force contre une assemblée. De son coup d'Etat, s'il avait été historien, il eût répété son jugement sur celui de son oncle : « Une insurrection contre un pouvoir établi peut être une nécessité, jamais nu
L Rouber^ à Finauguration du monument de Billault, 15 septerabre 1867.
exemple qu'on puisse convertir en principe*. » « A quoi travaillez-vous? demandait-il à Nisard, rtiistorien de la littérature française. — A rapprendre, répondit celui-ci, Thistoire du 2 décembre que je persiste à tenir pour ce que Votre Majesté a fait de mieux. — Ah, dit l'empereur poui toute réponse, c'est bien difficile. » Quand en 1870, il revit Daru, un des organisateurs de la résistance des parlementaires, il lui dit devant moi, en lui tendant la main : « Vous m'en avez voulu ; vous avez rempli votre devoir, mais moi, je ne pouvais agir autrement. »