TocQUKviLLE, SouvcnirSj page
passions. Son jugement sera celui du peuple de Paris le 2 décembre au malin, sanctionné le 21 décembre par la nation entière. Elle ne prononcera aucune malédiction contre le Prince qui, au péril de sa vie et de sa gloire, a préservé la France et TEurope d'une convulsion et les principes de 89 d'une éclipse réactionnaire ou anarçhique.
(Voir page 397.)
Haussmann dans ses Mémoires (tome l^% page 362) s'est occupé de cet épisode de ma jeunesse parce qu'il était alors préfet du Var. Après avoir parlé des orateurs des réunions publiques d'une manière générale, il continue ainsi :
Parmi ces orateurs je dois mentionner exceptionnellement le citoyen Emile OUivier, ancien commissaire général du Gouvernement provisoire dans les Bouchesdu-Rhône et le Var, qui n'avait pas accepté sa nomination comme préfet de la Haute-Marne par le général Cavaignac, et qui s'était depuis lors retiré sous sa tente.
Dès que la condamnation des représentants Ledru- Rollin et Suchet par la Haute Cour de Versailles, et par suite la vacance de leurs sièges à l'Assemblée législative, et la convocation des électeurs pour leur donner des remplaçants devinrent certaines, M. Emile Ollivier reparut, venant d'Italie , je crois, dans l'intérêt de la candidature de son père, conune, je le sus après, pour verser abondamment, aux populations du Var, les flots de son éloquence républicaine.
Je reconnais que son langage tranchait par la mo-
dération apparente du fond et parrélégancedelaforme sur les déclamations brutales et sans frein des autres orateurs de chambrées ou de plein vent.
Il ne demandait pas carrément comme eux qu'on arrosât les Arbres de Liberté du sang des aristocrates, des riches, des exploiteurs du peuple; jamais, il ne réclama la tête de personne, ni ne provoqua de prises d'armes; toutefois, je ne sache pas que, jamais non plus, il ait désavoué résolument ceux qui ne s'en faisaient pas faute. Sa manière de prêcher la liberté, l'égalité, la fraternité, ne décourageait aucun zèle. Je dis « prêcher » à dessein, parce que je vois qualifiés d'homélies, dans un de mes rapports de cette époque ^u ministre de l'Intérieur, les discours de cet orateur populaire. Je connaissais en effet des daines appartenant à la bourgeoisie d'opinion républicaine — nuance Cavaignac — qui saisissaient toutes les occasions d'aller l'entendre avec leurs filles comme elles auraient suivi les sermons d'un prédicateur en vogue. C'était déjà l'affolement qui, vingt ans après, fit confier le salut de l'Empire à l'art oratoire d'anciens adversaires, dont l'impéritie pratique, inconsciente, je le veux, devait le conduire à sa ruine.
Mais cette éloquence décevante ne plaisait pas plus à nos démagogues, — ils la jugaient trop incolore, — qu'aux hommes d'ordre redoutant l'influence qu'elle pouvait exercer dans un cas donné sur les masses. Une scission ouverte ne manqua pas de se produire entre l'ex-commissaire général et l'avocat Pastoret. Celui-ci ne voyait pas d'un bon œil grandir cette sorte de concurrence à son autorité, sans contrepoids jusquelà. J'hésitai quelque temps entre les avantages possibles d'une pareille diversion dans le camp de nos adversaires et la crainte de voir se reformer et s'accroître le tiers parti républicain modéré, qui nous avait fait tant de
tort aux élections générales, et que je ne désespérais pas de désorganiser complètement et de rallier à la cause conservatrice. Mais cette dernière impression prit le dessus, et Tévénement en prouva la justesse. Je fis donc relever avec soin, dans toutes les réunions où le citoyen Emile Ollivier prenait la parole, les circonstances qui pouvaient le placer sous le coup d'une poursuite et après divers commencements d'instruction demeurés sans effet, au printemps de 1850, Tautorité judiciaire finit par décider qu'un mandat d'amener serait lancé contre le brillant agitateur, à la suite d'une réunion politique tenue dans l'ancien club de Vidauban irrégulièrement transformé en chambrée.
Quelques jours après, je sus que notre tribun, officieusement averti, s'éfait mis à l'abri de tout mandat en passant la frontière, pour se reposer à Nice de ses pérégrinations. J'en fus très satisfait, car en cour d'assises on l'eût sûrement acquitté comme tous les accusés de délits politiques, et, selon toute apparence, il aurait trouvé dans les débats l'occasion de nouveaux triomphes de parole.
J'appris du capitaine de gendarmerie Duval comment M. Ollivier reçut l'avisbien opportun qui nous épargna tous ces ennuis, et nous délivra finalement des réunions politiques dont il était la grande attraction.
Je ne suis môme pas bien sûr qu'on ne m'eût point prévenu d'avance de cette indiscrétion prudente.
De ce récit je n'examine que les faits. Les principaux sont inexacts.
J'ai beaucoup hésité à accepter la nomination de préfet de la Haute-Marne, mais finalement je l'ai acceptée.
On n'a lancé aucun mandat d'amener contre
moi, mais une assignation en police correctionnelle pour avoir ouvert des clubs.
Je fus en effet prévenu de cette assignation par le capitaine de gendarmerie, mais loin d'y répondre par la fuite, je me suis présenté devant le tribunal de police correctionnelle et j'y ai été acquitté le 13 avril 1850. Voici à Tappui de ces affirmations quelques extraits du compte rendu de cette audience donné par le Démocrate du Var :
C'était à Taudience de ce jour que devaient être irrévocablement jugées les trois affaires qui amenaient devant le tribunal de police correctionnelle le citoyen Emile Ollivier et ses amis.
Dès le matin , la foule accourait. Les uns marchaient à pied, d'autres avaient pris place dans les omnibus ou sur des charrettes. Rien ne peut donner une idée de Tanimation et du pittoresque que présentaient toutes les routes qui aboutissent à Draguignan. Cette foule n'avait pu trouver place tout entière dans l'enceinte du tribunal. Elle se pressait à la porte d'entrée, dans les rues environnantes, avec une attitude calme et digne. Pendant les longues heures qu'a duré l'audience, depuis midi jusqu'à 6 heures, presque personne n'a quitté la place du Palais-de- Justice... La discussion de cette affaire terminée , le tribunal est entré à 5 heures dans la salle des délibérations. Il en est sorti à 6 heures et demie avec trois jugements qui prononçaient l'acquittement de. tous les prévenus.
Quand le citoyen Emile Ollivier parut sur la première marche du perron, toutes les têtes se découvrirent, toutes les mains battirent et de toutes les poitri-
nés sortit une immense acclamation de : Vive la République ! Vive Emile Ollivier! C'était à qui serrerait la main de notre ami, à qui Tembrasserait, lorsque, tout à coup, il fut saisi par quelques bras robustes et porté en triomphe jusqu'à la porte du café Senglar. Plus de six mille citoyens suivaient mêlant leurs bravos et leurs applaudissements aux chants de la Marseillaise. Jamais on n'avait vu un pareil concours de monde à Draguignan, un tel enthousiasme, une fête aussi mémorable.
En terminant, nous rendons hommage à la manière intelligente, impartiale et pleine de tact avec laquelle les débats ont été conduits par le vice-président Coulon. Il a pu constater d'ailleurs que le peuple n'était pas ingrat. Quand il est sorti accompagné de ses collègues, on s'est découvert au cri de : Vive la Justice 1
Je relèverai plus tard des erreurs beaucoup plus graves en ce qui me concerne dans ces Mémoires écrits souvent avec bien de la légèreté, comme tant d'autres!