GUIZOT
son patronage el les disculper de préméditation ; à sa mère pour la prier de ne point le suivre en Amérique, et de veiller à ce que rien ne manque aux prisonniers de Strasbourg (15 novembre).
Ni à Strasbourg, ni à Paris, ni à Lorient, on ne lui demanda la promesse de ne plus revenir en Europe. On savait qu'il Teût refusée. Il s'embarqua donc libre de tout engagement. Au moment du départ, le sous-préfet lui remit une somme de 15000 francs, restitution partielle sur les 200 000 francs, saisis sur lui au moment de son arrestation*.
Au 23^ degré de latitude, le commandant de la frégate ouvrit des ordres cachetés enjoignant de faire route par Rio-Janeiro et de ne pas laisser débarquer le prince. Par ce détour de trois mille lieues on voulait l'empêcher de communiquer avec ses amis avant la fin du procès. Précaution superflue. En arrivant à New- York, il apprit que le jury de Strasbourg avait prononcé un acquittement général.
Pendant qu'il voguait vers l'Amérique, une tempête de colère familiale se déchaînait contre le malheureux vaincu. Joseph ne répondit pag à ses lettres ; Louis grinça de plus belle ; Jérôme^ malgré l'opposition de son fils, rompit, tout en protestant de sa tendresse, le mariage projeté :
1. Les Mémoires de Guizot ayant représenté le fait comme une libéralité, TEmpereur fit transmettre à Guizot une rectification. Celui-ci répondit par Tassurance qu'il en tiendrait compte dans une prochaine édition. Cette édition n*a point été faite.
« La réussite même ne l'eût pas justifié à mes yeux. J'aimerais mieux, dût-il être empereur, donner ma fille à un paysan qu'à un homme assez ambitieux et assez égoïste pour aller jouer la destinée d'une pauvre enfant qu'on allait lui confier. »
Seule la mère ne condamne ni ne blâme : elle n'a pas été consultée, pas même avertie, mais tout ce qui vient de son fils est bien. Il vit, elle pourra le revoir, cela lui suffit ; elle a un tel dégoût des hommes et des choses de ce monde qu'elle se réjouit que l'entreprise ait tourné mal. Elle ne ressent de colère que contre ceux qui se séparent de son fils : « Plus je pense à la conduite de ta famille et plus elle me confond ; j'ai entendu souvent l'Empereur s'écrier : « Je voudrais être bâtard ! » Elle se hâte de relater toutes les sympathies qu'on lui témoigne : « Déjà, dans le pays, on espère te revoir. Ils ont un verre que les tireurs t'offraient et qu'ils te gardent. Je crois qu'il n'y a plus un paysan qui n'ait ton portrait. » Elle sait que son principal souci est le sort de ses compagnons, elle s'applique à le rassurer. M. Parquin veut vendre sa terre ici pour arranger ses affaires ; je crois qu'il faudra lui faire une pension, car il tirera peu de chose de sa vente. Charles te dira que tous les prisonniers sont bien et remplis d'espérance. J'ai encore envoyé cent louis dernièrement pour aider à leur défense. Si on les acquitte, le colonel viendra chez moi, je le garderai jusqu'à ce que tu lui trouves une place
en Amérique, et je donnerai une pension de mille francs pour chacun de ses enfants. »
Le Prince répond par une plainte mélancolique à la rupture notifiée par son oncle Jérôme : « Lorsque je revenais, il y a quelques mois, de reconduire Mathilde, j'ai trouvé un arbre rompu par Forage et je me suis dit : Notre mariage sera rompu par le sort... Ce que je supposais vaguement s'est réalisé ; ai-je donc épuisé, en 1836, toute la part de bonheur qui m'était échue ! »
Il le prend de plus haut avec Joseph ; « Que me reprochez-vous ? lui écrit-il en substance. D'avoir rendu difficile votre séjour en Italie ou en Suisse? Quand on craint d'être compromis, on abandonne toute idée politique. D'avoir tenté de prendre votre place et celle de mon père ? Nulle part, je ne me suis posé en prétendant; j'ai voulu mettre la nation en état de parler^ reconnaissant que si elle rétablissait l'Empire,, c'est à vous qu'il appartiendrait. Les malédictions dont vous me foudroyez ne me troublent pas . Si l'Empereur me voit du haut du ciel, il sera content de moi. Mon- entreprise a avorté, mais elle a annoncé à la France que la famille de TEmpereur n'était pas encore morte ; qu'elle comptait encore des amis dévoués ; que ses prétentions ne se bornaient pas à réclamer quelques deniers, mais à rétablir en faveur du peuple ce que les étrangers et les Bourbon avaient détruit. Voilà ce que j'ai fait ; est-ce à vous à m'en vouloir?»
L'obligeant Huber-Saladin se crut tenu aussi de protester : il écrivit à la reine Hortense une lettre virulente, traitant le prince de fou. Plus tard l'Empereur, qui le recevait à Châlons en qualité d'attaché militaire de la Suisse, lui rappela son propos. « Avouez, dit-il, que si ce fou n'avait pas fait ses folies, vous ne seriez pas assis à côté de l'Empereur. »
En Amérique le Prince rencontra un de ses chers amis italiens, le comte Arese, et ses cousins Murât. 11 songeait à se créer une situation, lorsqu'il apprend que sa mère est gravement malade. 11 se décide aussitôt à partir; il annonce, en l'expliquant, sa résolution au président des États-Unis. A Londres (10 juillet 1838), sous le prétexte mensonger qu'il a promis de ne plus revenir en Europe, on lui refuse son passeport. 11 met en défaut la surveillance des polices allemandes et arrive à Arenenberg à temps pour recevoir le dernier soupir de sa mère.
Dans la succession il trouva à peu près cent vingt mille livres de rente, et de précieux souvenirs; un surtout dont il ne se sépara jamais, le talisman. C'était un bijou contenant un morceau de la vraie croix, trouvé au cou de Charlemagne dans son tombeau et envoyé lors du couronnement à Napoléon V\ Dans la famille on attachait à sa possession une promesse de protection divine. Joséphine, non sans peine, obtint d'en rester la dépositaire ; après le divorce on ne le lui retira pas; Hortense le recueillit.
Un talisman plus précieux encore lui fut une lettre de sa mère restée dans ses papiers et contenant une bénédiction ardente : « Nous nous retrouverons, n'est-ce pas? dans un meilleur monde, où tu ne viendras me rejoindre que le plus tard possible, et tu penseras qu'en quittant celui-ci, je ne regrette que toi et ta bonne tendresse qui, seule, m'y a fait trouver quelque charme. Cela sera une consolation pour toi, mon cher ami, de penser que partes soins tu as rendu ta mère heureuse autant qu'elle pouvait l'être; tu penseras à toute mon affection pour toi, et tu auras du courage. >^ M^^ Salvage, l'exécuteur testamentaire, lui communiqua un papier destiné à Morny. Ainsi il apprit l'existence de ce fils de de sa mère.
. Arenenberg était bien vide, bien froid, depuis que n'existait plus la fée du lieu, l'animant de sa bonté active et gracieuse. Le Prince confiait sa peine à son père, duquel aucun mauvais procédé ne le détacha jamais ; il lui racontait les derniers moments de sa mère et lui transmettait une de ses dernières paroles : « Qu'il sache que mon plus grand regret a été de n'avoir pu le rendre heureux. » Louis est touché; il l'appelle <( mon cher fils » ; il s'attendrit au souvenir de la morte. Mais en cet esprit déséquilibré, ce retour insolite de tendresse s'accompagne d'un accès aigu d'aberration. A ce jeune homme de trente ans, persuadé « qu'un rayon du soleil mourant de Sainte-Hélène éclaire son âme », il propose « de renoncer aux affaires trompeuses de ce
monde, de se jeter dans les bras de Dieu et se faire ermite (11 novembre 1837) ».
Le Prince répond à ces éjaculations pieuses hors de propos en se jetant de nouveau dans la mêlée. Il publie sous le nom du sous-lieutenant Laity, un de ses complices de Strasbourg, un compte rendu du procès dans lequel son droit était affirmé. Laity fut condamné par la Chambre des Pairs à cinq ans de détention. Mole fit remettre à la Confédération helvétique, par son ministre à Berne, Montebello, une note appuyée par l'Autriche et la Prusse et demandant impérativement l'expulsion du Prince. Mais dans son rapport au conseil représentatif, le professeur de Larive établit que Louis Bonaparte était légalement citoyen suisse depuis 1832, qu'on ne pouvait considérer comme un prétendant le fils obscur du troisième des frères de l'Empereur, le sénatus-consulte qui le faisait entrer dans l'ordre de succession étant d'ailleurs aboli par l'acte de déchéance. Mole répondit à ces conclusions, adoptées à l'unanimité par le grand conseil, en faisant avancer des troupes vers la frontière. La Suisse mit sur pied ses contingents. Le Prince, ne voulant pas créer des embarras au peuple qui lui donnait tant de marques d'estime et d'affection, annonça qu'il s'éloignait volontairement (octobre 1838).
. Le père s'exaspérait de le voir si peu ermite : plus de tutoiement, plus de cher fils — mais mon fils. D'un ton rogne il lui conseille, puisqu'il veut absolument agir, de solliciter l'autorisation d'al-
1er à Sainte-Hélène sur le vaisseau chargé de ramener les cendres.
Le Prince démontre avec douceur qu'on ne lui permettra pas ce pèlerinage et il annonce son intention de se réfugier à Londres. Louis éclate dans une épître, malignement révélée par les Mémoires de Metternich, qui achève de peindre ce piteux caractère et qui explique comment son fils, presque en toute occasion, le respecte et lui désobéit : « Mon fils, lorsque je croyais avoir raccommodé ^os affaires, ou, pour mieux dire, réparé autantque possible vos graves torts, je reçois votre lettre du 9 de ce mois, dans laquelle je vois que vous êtes encore à Arenenberg et que vous parlez de vous retirer en Angleterre. Cela me désole. Du reste, je n'ai plus rien à vous dire, c'est fini pour toujours; mais je remplis un dernier devoir en vous priant de faire attention aux paroles suivantes. Il ne peut être question pour vous de la Bavière, beaucoup moins de l'Angleterre; vous n'avez qu'un parti à prendre, c'est de vous jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, si vous voulez vivre réellement tranquille, comme vous dites. Adieu. »
Le Prince, pour toute réponse, vend à réméré sa propriété d'Arenenberg, réalise la fortune de sa mère et part pour Londres, u plus décidé que jamais à triompher ou à mourir ». 11 débute par publier les Idées Napo/éome?ines, (( afin de prouver qu'il n'était pas seulement un hussard aventureux ».
Dans cet ouvrage remarquable par la précision de la pensée, il groupait avec art, autour d'une idée substantiellement identique, la politique intérieure et extérieure de son oncle. A l'intérieur, la fusion de tous les partis ; à l'extérieur, la confédération des peuples reposant sur des nationalités complètes et des intérêts généraux satisfaits. La Sainte- Alliance est une idée de Napoléon : il voulait la Sainte-Alliance des peuples par les rois, non celle des rois contre les peuples. Loin d'être partout l'ennemi de la liberté. Napoléon l'avait préparée partout. Toutefois, en préparant les possibilités futures, il tenait compte des impossibilités présentes. Lorsque, dans un pays, les partis sont acharnés les uns contre les autres par les haines violentes, il faut que ces partis disparaissent, que ces haines s'apaisent, avant que la liberté soit praticable. De même à l'extérieur on ne pouvait songer à affranchir les peuples, tant que sévissait la guerre implacable à laquelle l'Angleterre condamnait la France. Les provinces qu'incorporait Napoléon étaient des moyens d'échange tenus en réserve jusqu'à une pacification définitive. Aux Italiens, en recevant la députation qui lui apportait la couronne, il déclarait « son intention de créer libre et indépendante leur nation et de ne garder la couronne que le temps nécessaire à la sauvegarde de ses intérêts*; » il manifestait les mêmes sentiments à la Pologne, cette sœur de la France ; le duché
1, Botta, liv. xxvu.
de Varsovie devait servir de noyau à une nationalité complète. Napoléon n'a donc pas été victime de la fausseté de son système mais de la précipitation avec laquelle il l'a appliqué ; il a voulu en dix ans d'empire réaliser l'ouvrage de plusieurs siècles.
A l'exposé des Idées Napoléojiiennes l'écrivain mêle ses vues personnelles. « J'aime la liberté, dit-il. Il faut guérir les maux, jamais les venger. » Il déclare « que la guerre est le fléau de l'humanité, que le temps des conquêtes est passé pour ne plus revenir. » Il considère « le divorce comme une garantie de la moralité des familles ». Il présente le premier en France le système militaire prussien, « qui fait de la nation entière la réserve de l'armée » . Il ne tranche pas doctrinalement le conflit entre la république et la monarchie : il y voit une de ces questions de Tordre relatif insolubles a priori, W ne penche vers le système héréditaire que parce qu'il y trouve la garantie de l'intégrité d'un pays : « Les deux monarchies de France et d'Allemagne naquirent en même temps du partage de Tempire de Charlemagne ; la couronne devint purement élective en Allemagne ; elle resta héréditaire en France. Huit cents ans plus lard, l'Allemagne est divisée en douze cents États environ, sa nationalité a disparu ; tandis qu'en France le principe héréditaire a détruit Ions les petits souverains et formé nue nation grandeet compacte».
La conception qne le neveu se forme de son oncle n'est pas celle du chauvinisme troupier
OU du despotisme bureaucratique ; c'est celle des penseurs de la démocratie. Il le définit comme Pierre Leroux, comme Quinet, « Texécuteur testamentaire de la Révolution, le messie des idées nouvelles ». « L'idée napoléonienne est sortie de la Révolution française, comme Minerve de la tête de Jupiter, le casque en tête et toute couverte de fer. Elle a combattu pour exister, elle a triomphé pour persuader, elle a succombé pour renaître de ses cendres, imitant en cela un exemple divin ! »
Ces Idées Napoléoniennes amenèrent la réconciliation avec Joseph revenu d'Amérique. L'oncle confessa que ses soupçons étaient mal fondés, et déclara, en qualité d'ami et de dépositaire des pensées intimes de l'Empereur, que le livre de son neveu en était le résumé exact. Il reconnut même qu'il n'était pas juste qu'un seul consumât son patrimoine à défendre la cause commune, et il lui promit de l'indemniser de ses sacrifices dans son testament.
Après le manifeste vint le coup de main. Ayant la foi, « cette foi qui fait *out supporter avec résignation, fouler aux pieds les joies domestiques, qui est capable de renverser des montagnes, cette foi du martyr que rien n'abat », il se prépara à de nouveaux hasards. Le retour imminent des cendres du « héros populaire, qui fut empereur et roi, souverain légitime de nqtre pays »* fortifia son ardeur. N'était-ce pas le moment propice ?