‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 16 sur 113 · Né le 11 janvier · texte numérisé non relu

Né le 11 janvier

désormais sa devise comme la règle de sa vie. Il apportait à son chef un entrain aimable, une spontanéité rouée, du coup d'œil, du courage, de la ténacité. George Sand, le rencontrant dans un de ses voyages de propagande, le jugea un jeune homme charmant et d'un esprit très remarquable.

La conception du Prince était claire. Le peuple est bonapartiste, mais il n'a aucun moyen légal d'imposer une volonté « que maints indices révèlent tant que le suffrage universel ne sera pas la loi fondamentale de l'État ». Dès lors, il faut aller à lui, briser par un coup de main audacieux la muselière qui l'empêche de faire entendre sa voix; se jeter inopinément au milieu d'une grande place de guerre , y rallier le peuple et la garnison par le prestige de la légende, l'ascendant de l'audace, se porter aussitôt sur Paris avec toutes les forces disponibles, entraînant troupes et gardes nationales, peuple des villes et des campagnes, enfin tout ce qui serait électrisé par un grand spectacle et une grande cause ; en un mot, recommencer le retour de l'île d'Elbe sans l'Empereur. Strasbourg parut la ville la plus favorable à la tentative. Le gouvernement y était peu populaire et avait été obligé de licencier la garde nationale. Si on enlevait la garnison de 8000 à 10 000 hommes, on pouvait tout espérer. Ce fut donc à nouer des intelligences à Strasbourg, puis dans l'armée, qu'on s'employa. Le Prince venait de publier son excellent

Manuel d'artillerie. L'offrir donnait un moyen d'aborder les officiers et les journalistes. Parmi ceux-ci, Armand Carrel se montra, sinon favorable, du moins très bienveillant. « Les ouvrages politiques et militaires de Louis-Napoléon annoncent une forte tête et un noble caractère. Le nom qu'il porte est le seul qui puisse exciter les sympathies populaires; s'il sait oublier ses droits de légitimité impériale pour ne se rappeler que la souveraineté du peuple, il peut être appelé à jouer un grand rôle. »

En août 1836, pendant un séjour à Baden, le Prince, ayant acquis le concours du colonel Vaudrey du 4^ régiment d'artillerie, et organisé sa petite armée, résolut de ne plus tarder. Il rappela Persigny en mission à Londres. Persigny n'avait point d'argent : il en emprunta à un jeune Français rencontré dans son hôtel, qu'on nommait de Falloux. Pénétré de reconnaissance, il lui raconte qu'il va rejoindre en Suisse le prince Louis-Napoléon auquel il est tout dévoué et qui l'appelle, il l'engage à l'accompagner afin de constater que là est l'avenir de son pays. Falloux lui répond par la fidélité de ses sentiments légitimistes; Persigny lui dit : « Vos yeux s'ouvriront. Le prince Napoléon régnera et vous ferez partie de son premier ministère. — Promettez-moi, répondit Falloux éclatant de rire, que vous me donnerez mon portefeuille? — Eh bien, Monsieur, je vous le promets. »

Pendant les jours qui précédèrent l'action,

le Prince parut tout entier à un projet de mariage avec sa cousine Mathilde.

La princesse Catherine de Wurtemberg, femme de Jérôme, étant morte à Lausanne (30 novembre 1835), ce prince avait conduit ses deux enfants à Arenenberg. Hortense avait fort goûté Tesprit prime-sautier et déjà brillant du jeune homme. Choquée toutefois de la facilité avec laquelle il s'écriait : « C'est ridicule... c'est bête... ça n'a pas le sens commun »... elle le lui reprocha maternellement dans une admonestation écrite adressée « A mon neveu Napoléon, qui aime trop la discussion ». La jeune fille, au contraire, l'enchanta sans réserves, et un projet de mariage se forma tout naturellement entre elle, et le conspirateur d'Arenenberg. Ne pas être amoureux étant la première condition du programme matrimonial paternel, le Prince déclare qu'il ne l'est pas. Dans le vrai, il était fort épris*. La jeune princesse était une fleur de beauté accomplie, ayant la régularité classique de la famille Bonaparte, à la fois imposante et charmante, simple et fière, d'une intelligence vive et saine, éprise surtout de l'art, avec cette âme chaude, loyale, dévouée, qui rend son affection si chère à ceux qui ont la bonne fortune de l'obtenir.

Quelques difficultés d'intérêt entre les deux pères, la crainte qu'inspiraient à Louis les dis-

i. « J'aimais beaucoup Mathilde », écrivait-il plus tard à son père, après la rupture du mariage, quand il pouvait, sans blesser son pèr«, paraître amoureux.

positions de Jérôme à la prodigalité, parurent un instant contrarier ce projet, mais tout s'aplanil. Tandis que la jeune princesse se rendait au Wurtemberg, où l'appelait Taffectueux empressement de sa famille maternelle, son frère Pattendit à Arenenberg, travaillant sous la direction de son cousin. A son retour elle est chovée comme une fiancée. Elle se remet en route vers Florence, où elle va attendre le mariage. Quelques jours après, on apprend que le prince, ayant quitté Arenenberg sous prétexte d'une partie de chasse, a tenté un coup de main sur Strasbourg (30 octobre), qu'il est arrêté et en route sur Lorient.

Le coup avait été fixé au 31 . La précipitation confiante de Persigny l'avança d'un jour. Il croyait inutile, — ce qui contribua grandement à l'échec, — d'attendre de Bruc et ses auxiliaires sérieux.

Le Prince avait expliqué ses intentions dans une proclamation au peuple et à l'armée. « Il ne vient pas comme le représentant de l'Empire, mais comme celui de la souveraineté nationale : l'aigle est l'emblème des droits du peuple et non celui des droits d'une famille. En 1830, on imposa à la France un gouvernement sans consulter ni le peuple de Paris, ni la nationalité des provinces, ni la forte voix de l'armée. Un congrès national, élu par tous les citoyens, peut seul avoir le droit de choisir ce qui convient le mieux à la France. »

Ses proclamations à la main il traverse les

rues de Strasbourg et se présente à la caserne du 4® régiment d'artillerie ; quelques-uns de ses affidés vont emprisonner le commandant et le préfet dans leur hôtel. Le 4^ d'artillerie, enlevé par son colonel Vaudrey, Faccueille par les cris de « Vive l'Empereur » ; le 46* d'infanterie résiste. Le prince est arrêté dans la cour de la caserne avec ses amis, sauf Persigny qui réussit à s'évader.

Le roi se montra clément. Sans attendre les instances de la reine Hortense accourue aussitôt, il pensa que « les égards dus à un homme tel que Napoléon ne descendaient pas tous avec lui dans la tombe ; il traita son neveu comme de la race royale * » .

A huit heures du soir, le 9 novembre, le prisonnier fut conduit dans la cour de la préfecture où on le fit monter en voiture de poste. Il comprend qu'il est l'objet d'une grâce spéciale, il éclate en sanglots, protestant qu'il veut partager le sort de ses compagnons. Il renouvelle cette déclaration au préfet de police. « Tout ce que vous pourriez me dire, réplique M. Delessert, ne peut changer votre sort. Vous allez repartir dans deux heures ; une frégate est prête pour vous conduire à New-York. Voici du papier pour écrire au roi et à votre mère si vous le désirez. » Il écrit au roi pour se déclarer seul coupable et demander la grâce des amis qu'il a entraînés ; à Odilon Barrot pour les placer sous

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