‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 23 sur 113 · A. Peauger, 3 février 184o · texte numérisé non relu

A. Peauger, 3 février 184o

2. Et en effet, quelques années plus tard, un beau jour, le bonhomme reçut une belle lettre, cachetée aux armes impériales, lui annonçant qu'il était nommé évêque et aumônier des Tuileries.

presque toute ma fortune pour soutenir dans le malheur les hommes dont j'ai compromis l'existence, je donnerais tout mon héritage pour une caresse de mon père. Qu'il donne à Pierre ou à Paul sa fortune, que m'importe : je travaillerai pour vivre ; mais qu'il me rende son affection, je n'en suis jamais devenu indigne et j'ai besoin d'affection. 11 y a beaucoup d'hommes qui vivent très bien avec le cœur vide et l'estomac plein; pour moi, il faut que j'aie le cœur plein^ peu m'importe Festomac. »

Il pria un de ses vieux amis d'Angleterre, lord Malmesbury, de venir le visiter. Lui rappelant l'intervention de lord Grey en faveur de Polignac, il lui demanda s'il ne pourrait pas obtenir l'intercession de Robert Peel en sa faveur auprès de Louis-Philippe. Il lui avoua qu'il ne pouvait plus endurer la prison, qu'il ne voyait aucune possibilité de s'évader. Au bout de trois heures de causerie, Malmesbury le quitta admirant « qu'isolé et presque oublié dans une misérable prison, il eût à ce point conservé la force de son intelligence. Robert Peel ne se montra pas hostile à une démarche, mais Aberdeen n'en voulut pas entendre parler, et le prisonnier, renonçant à l'espoir, retourna à ses études.

Si rien ne changeait dans sa condition, celle de sa famille se modifiait. Joseph mourait sans lui laisser la compensation pécuniaire promise (1844). Jérôme, devenu décidément orléaniste, sollicitait auprès du roi et des ministres la per-

mission de séjourner en France où sa fille était déjà établie. On lui accorda un séjour provisoire pour son fils Jérôme (juillet 1845). 11 dut être pénible au jeune cousin du prisonnier d'aller, obéissant à une impérieuse bienséance, présenter ses hommages et ses remerciements au roi dont le gouvernement tenait sous clef le chef actif de sa famille et de sa cause, son professeur d'Arenenberg. Du reste, cette apparition lui fut favorable. « Tout le monde fut frappé de ses traits, de sa ressemblance avec la figure la plus populaire des temps modernes, et, ce qui vaut encore mieux, de son esprit, de son tact, de sa parfaite attitude \ »

Enfin ]e roi Louis, par un revirement souhaité depuis tant d'années, sentant sa fin prochaine, désirait son fils, l'appelait, faisait des démarches pour obtenir qu'on le lui rendît, et le priait de le seconder.

11 répond aussitôt : « Mon cher père, j'ai éprouvé hier la première joie réelle que j'aie ressentie depuis cinq ans, en recevant la lettre amicale que vous avez bien voulu m'écrire... Combien je suis heureux de savoir que vousmo conservez toujours votre tendresse! Je suis bien de votre avis, mon père; plus j'avance en âge, plus j'aperçois le vide autour de moi et 3lus je puis me convaincre que le seul bonleur dans ce monde consiste dans l'affection réciproque des êtres créés pour s'aimer. Ce qui dans votre lettre m'a le plus touché, le plus re-

d. Thiers au roi Jérôme, 13 juillet 1845.

mué, c'est le désir que vous manifestez de me revoir. Ce désir est pour moi un ordre et dorénavant je ferai tout ce qui dépendra de moi pour rendre possible cette réunion que je vous remercie de désirer, car elle a toujours été le vœu le plus ardent de mon cœur. Avant-hier, encore j'étais décidé à ne rien faire au monde pour quitter ma prison. Car où aller? Que faire? Errer seul en pays étranger? loin des siens? Autant valait le tombeau dans sa patrie. Mais aujourd'hui un nouvel espoir luit sur mon horizon, un nouveau but s'ofTre à mes efforts ; c'est d'aller vous entourer de mes soins et de vous prouver que si, depuis quinze ans, il a passé bien des choses à travers ma tête et mon cœur, rien n'a pu en déraciner la piété filiale. J'ai bien souffert. Ces souffrances ont abattu mes illusions, ont dissipé mes rêves, mais elles n'ont point affaibli les facultés de l'âme, ces facultés qui permettent de comprendre et d'aimer tout ce qui est bien. — Je vous remercie bien, mon père, des démarches que vous faites en ma faveur. Dieu veuille qu'elles puissent réussir. De mon côté, je ferai tout (pourvu que cela ne soit pas contraire à ma dignité) pour arriver à un résultat que je désire autant que vous. — Jetermine ma lettre avec une impression toute différente de celle que j'avais naguère, car aujourd'hui je puis exprimer l'espoir de vous revoir. Recevez donc, mon cher père, avec bonté la nouvelle assurance de mon inaltérable attachement (19 septembre 1845). »

11 écrivit au ministre de l'intérieur (25 décembre 1845) « que si le gouvernement consentait à lui permettre d'aller à Florence remplir un devoir sacré, il s'engageait sur l'honneur à revenir se constituer prisonnier dès que le gouvernement lui en exprimerait le désir. » Le ministre répondit que cette mise en liberté provisoire serait la grâce déguisée, et que, quel que soit le rang de ceux qui ont été condamnés, la grâce ne peut être obtenue que de la clémence du roi. C'était une invitation détournée de s'adresser au roi. 11 le fit par une lettre dans laquelle il exprimait la confiance que Sa Majesté comprendrait une démarche « qui d'avance, engageait sa gratitude, et que touchée de l'isolement d'un proscrit qui avait su gagner l'estime de toute l'Europe, elle exaucerait les vœux d'un père et les siens (14 janvier 1846). »

Un grand nombre de députés, notamment Berryer, Garnier-Pagès, Dupin, Marie, se réunirent à Odilon Barrot et à Vieillard et secondèrent cette démarche. Mais on voulait l'obliger à demander pardon, et lui faire acheter la liberté par l'humiliation. Odilon Barrot se prêta à la manœuvre, probablement sans se douter, selon sa coutume, de la portée de l'acte qu'on lui suggérait. 11 envoya au Prince un projet de lettre convenu avec les ministres, qui impliquait une véritable demande de grâce. Le Prince refusa de signer.

« Si je signais la lettre que vous et beaucoup de députés m'engagez à signer, je demanderais

réellement grâce sans oser l'avouer; je me cacherais derrière la demande de mon père comme un poltron qui s'abrite derrière un arbre pour éviter le boulet. Je trouve cette conduite peu digne de moi; si je croyais qu'il fût honorable et convenable d'invoquer purement et simplement la clémence royale, j'écrirais au Roi : Sire, je demande grâce. Mais telle n'est point mon intention. »

Odilon Barrot tenta alors une démarche auprès de Louis-Philippe. Le roi se défendit de vouloir imposer une humiliation; il ne pouvait accepter comme sérieux l'engagement de se reconstituer prisonnier; il ne demandait pas mieux que de rendre la liberté, mais c'était bien le moins que le Prince reconnût que c'est à lui qu'il la devait. « Au reste, ajouta le roi, c'est l'affaire de mes ministres, c'est eux que cela regarde, parlez-leur-en. — Ah! si vous me renvoyez aux ministres, il n'y a plus d'espoir! — Pardon! pardon! » répliqua le roi.

De retour à la Chambre, Odilon Barrot raconta à Guizot et à Duchatel le refus du prisonnier de signer et la conversation avec Louis-Philippe. Les ministres traitèrent de folie les susceptibilités du prisonnier : « Qu'on nous laisse un peu de temps, ajoutèrent-ils, et nous le mettrons en liberté. » Mais le Prince, offensé de ce marchandage, rompit la négociation. « Je ne sortirai plus de Ham, écrivit-il à M""* Cornu, que pour aller au cimetière ou aux Tuileries. »

Le hasard lui oflFrit une autre issue, celle de la fuite. En temps ordinaire, la surveillance, quoique sensiblement adoucie, restait encore si rigoureuse qu'il ne fallait pas y songer, mais les allées et venues d'un grand nombre d'ouvriers employés à réparer les appartements intérieurs ayant créé des facilités insolites, le Prince conçut un dessein pour lequel il lui fallut plus de sagacité et autant de résolution qu'à Strasbourg et à Boulogne, puisqu'il s'agissait de sortir d'un fort gardé par soixante sentinelles, de franchir une porte surveillée par trois geôliers, de traverser une cour intérieure dominée par les fenêtres du commandant, de passer enfin un guichet surveillé par un soldat de planton et un sergent, un portier-consigne, une sentinelle, un poste de trente hommes.

Il se procura par son valet de chambre, qui circulait librement, un costume d'ouvrier charpentier, blouse bleue, pantalon bleu. Le 27 mai à 6 heures et demie du matin, il le revêt, n'emportant avec lui que les deux lettres qui ne le quittaient jamais : la dernière de sa mère et celle de l'Empereur exprimant l'espérance que le petit Louis serait digne de ses destinées, plus un poignard, étant décidé « à se tuer plutôt que de retomber entre les mains de ses geôliers et de supporter le ridicule qui s'attache à ceux

qu'on arrête sous un déguisement ». Puis il se grime, dissimule la pâleur habituelle de son teint avec du rouge, élève sa taille en enfonçant des sabots au-dessus de sa chaussure, coupe sa barbe et ses favoris, prend une pipe à la bouche, met une planche sur l'épaule. Ainsi accoutré, il est méconnaissable. Il va partir lorsqu'un doute subit l'assaille et l'arrête. Il dépose sa planche, s'assied, prend sa tête dans ses mains et il réfléchit. « En partant, pense-t-il, je compromets ma destinée ; ma souffrance est un apostolat, une prédication ; l'armée vient à moi , chaque bataillon envoyé ici s'en va animé de l'esprit bonapartiste; le devoir serait de rester pour souffrir. » Mais il redresse la tête, voit le soleil brillant, au loin la campagne épanouie en sa parure printanière, il songe à son père qu'il n'a pas embrassé depuis si longtemps et qui pour la première fois l'appelle, il se relève comme en sursaut, reprend sa planche et descend pesamment l'escalier, tandis que Thélin retient les ouvriers dans une chambre voisine, en leur servant à boire et que Conneau montre au commandant, qui se présente au seuil de l'appartement, un mannequin couché dans le lit du prisonnier et lui dit à voix basse : « N'entrez pas, le Prince est malade, il dort. » — Chaque fois que le fugitif rencontre quelqu'un, un ouvrier, l'officier de garde, il interpose la planche entre son visage et le regard scrutateur. Parvenu au guichet, les soldats du poste, le tambour surtout, se retournent plusieurs fois ; cependant le plan-

ton de garde ouvre la porte. « Vous ne Tavez donc pas reconnu? lui demanda-t-on. — Je ne l'ai pas regardé », répondit-il. Le fugitif hors de la forteresse, commençait à respirer, lorsque deux ouvriers se dirigent droit sur lui, le toisent malgré la planche tournée vivement vers eux. Il se croit perdu, mais ils s'éloignent en s'écriant : « Ah! c'est Berthoud. » Il gagne précipitamment la route de Saint-Quentin, s'arrête devant la croix du cimetière où Thélin doit le rejoindre avec un cabriolet, jette sa planche et s'agenouille. Thélin ne tarde pas à se montrer.

En moins d'une heure, ils gagnèrent Saint- Quentin. Aux premières maisons, le Prince descend, laisse dans un fourré sa blouse, son pantalon, son tablier, sa casquette d'ouvrier et contourne la ville. Grâce aux manœuvres habiles du fidèle Conneau*, le gouverneur ne s'aperçut de l'évasion qu'à la fin de la journée, alors que le fugitif avait déjà passé la frontière et se dirigeait sur l'Angleterre.

Il débarquait à Londres, gagnant l'hôtel de Brunswick, lorsqu'il se heurta au cheval de son visiteur de Ham, Malmesbury. Celui-ci rencontra le soir à dîner un des attachés de l'ambassade. <( L'avez-vous vu? lui dit le lord. — Qui donc? — Louis-Napoléon. Il vient d'arriver k Londres. » L'attaché troublé quitte précipitamment la table et va annoncer la nouvelle à son chef. Le Prince lui-même se hâta d'informer

1. Il avait fini ses cinq années de prison, mais il avait obtenu de demeurer volontairement auprès du prince.

l'ambassadeur de France de sa présence, Tassu^ rant qu'il n'avait quitté sa prison ni pour s'occuper de politique ni pour troubler le repos de l'Europe, mais uniquement pour remplir son devoir filial.

Le gouvernement français se montra néanmoins fort mécontent ; il mit le commandant du fort en retrait d'emploi , poursuivit un des gardiens, Dupin de Saint-André qui fut acquitté, Thélin et Conneau qui furent condamnés, Tun à six, Fautre à trois mois de prison, et il fit refuser par les puissances des passeports au prince pour se rendre en Italie.

Le grand-duc Léopold déclara qu'il ne le tolérerait pas vingt-quatre heures à Florence. Il fut privé de la consolation de fermer les yeux de son père, qui jusqu'à son dernier moment l'attendit avec angoisse (25 juillet 1846). Le testament de Louis est conçu en termes qui excluent définitivement la supposition qu'il ait douté de sa paternité. Après avoir demandé d'être inhumé à Saint-Leu, laissé un souvenir à ses neveux et à ses amis, il dit : <' Je laisse tous mes autres biens, palais de Florence, terre de Civita Nnova^ meubles et immeubles, actions et créances, enfin tout ce qui constitue mon héritage, sans en rien exclure, sauf les dispositions ci-dessus, à mon héritier universel, Napoléon Louis, seul fils qui me reste, auquel fils et héritier je donne, comme témoignage particulier de ma tendresse, mon Dunkerque situé dans ma bibliothèque arec toutes les décorations et souvenirs qu'il contient.

et comme témoignage encore plus particulier d'affection je lui laisse tous les objets qui ont appartenu à FEmpereur Napoléon. »

Dès lors, se trouve terminée la première partie de la carrière publique de Louis-Napoléon, celle des conspirations. Autorise-t-elle à le traiter d'aventurier ou d'halluciné? Aventurier?Pourquoi pas? Cela implique le coup d'œil, l'audace, l'intrépidité, l'héroïsme, c'est le nom avant le succès de quiconque a osé. Halluciné? Oh non! Avoir deviné ce qui échappait aux esprits superficiels, que depuis 1815 vivait et s'échauffait, dans les profondeurs muettes des masses, un fanatique sentiment bonapartiste toujours prêt à l'explosion, c'était d'un observateur au regard froid, sûr et pénétrant.

Il ne mérite donc ni raillerie, ni mépris, ni anathème, mais plutôt de la sympathie, peutêtre de l'admiration, ce jeune homme affectueux, délicat, modeste, quoique hardi, plein de foi et de générosité, subordonnant les plaisirs au travail et au devoir, qui, malgré l'opposition de son père, de ses oncles, d'une famille animée à le plonger dans l'inertie découragée dont elle s'est fait une loi, sans autre appui que le cœur maternel, est toujours prêt à sacrifier sa fortune et lui-même pour relever les grands vaincus de 1815, son oncle, le peuple, les nationalités, le progrès social, le droit plébiscitaire de la révolution, se montrant, dans sa lutte inégale contre une centralisation gouvernementale armée de fonctionnaires et soldats, tranquille de courage

pendant le combat, indomptable de constance après la défaite.

On retrouve dans les écrits de cette première période le germe de la plupart des actes de la maturité. Sur un seul point il est flottant et il se cherche : il n'est point parvenu à sortir de la contradiction dans laquelle il est entré, par ses Rêveries politiques^ entre ses idées propres et ses traditions de famille. Par ses idées il reste acquis à la souveraineté absolue du peuple, ce qui le fait républicain ; par ses traditions il est entraînée la reconstitution d'une hérédité monarchique. Il paraît alors incliner à ce dernier parti. Ses idées ont cependant prévalu sur sa tradition en ce qui concerne la liberté. Il est convaincu que même un empire rétabli devrait en accorder autant que l'empire tombé a été contraint par les circonstances d'en donner peu. Seulement, sa liberté n'est pas la fausse liberté, celle delalicence sans frein et de la dispute politique, c'est la liberté vraie, la liberté féconde, celle qui, en dehors des objets de la stricte compétence sociale, assure à chaque citoyen, isolé ou associé à d'autres, sans obligation oppressive, le gouvernement entier de sa personne, de sa pensée, de ses intérêts, de sa famille.

LA JEUNESSE ET LES CONSPIRATIONS. r.

pendant le combat, indomptable de constance après la défaite.

On retrouve dans les écrits de cette première période le germe de la plupart des actes de la maturité. Sur un seul point il est flottant et il se cherche: il n'est point parvenu à sortir de la contradiction dans laquelle il est entré, par ses Rêveries politiques, entre ses idées propres et ses traditions de famille. Par ses idées il reste acquis à la souveraineté absolue du peuple, ce qui le fait républicain ; par ses traditions il est entralnéà la reconstitution d'une hérédité monarcbique. Il parait alors incliner à ce dernier parti. Ses idées ont cependant prévalu sur sa tradition en ce qui concerne la liberté. Il est convaincu que même un empire rétabli devrait en accorder autant que l'empire tombé a été contraint par les circonstances d'en donner peu. Seulement, sa liberté n'est pas la fausse liberté, celle de laliceoce sans frein et de la dispute politique, c'est la liberté vraie, la liberté féconde, celle qui, endeliorsdes biets de la stricte compétence sociale, assura à s citoyen, isolé ou associé à d'aubw, sans " n oppressive, le gouvernementaotier de se, de sa pensée, de ses iotérîts, de sa

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