Lettre de Jérôme à Piétri, du 11 juillet
un renouvellement de proscription. Thiers estimait encore que la demande avait été mal introduite, qu'elle devait être adressée au roi et non aux députés ^ Lamartine promit un vote favorable et même une intervention active si cela était possible^. Lors de la discussion, le ministère, après avoir refusé formellement de présenter une loi, craignant une difficulté avec la Chambre, promit de rouvrir administrativement les portes de la France à l'ancien roi de Westphalie. Le renvoi de la pétition, accepté dans ces termes , fut prononcé à l'unanimité (3 juillet 1 847) . Le 22 septembre , Jérôme reçut l'autorisation de séjourner en France pendant trois mois avec sa famille. Aussitôt rentré, il négocia avec le roi et il obtint la promesse d'une pension de cent mille francs et, selon certains récits, du titre de pair. L'unique difficulté à résoudre, lorsque éclata le 24 février, était la réversibilité que le roi Jérôme
i, Thiers au roi Jérôme, juillet 1847.
2. «( Je ne suis pas suspect écrivait-il à Jérôme (15 mai 1847), de partialité pour la gloire même du gouvernement impérial quand il a fait oublier, à force de génie et de splendeur à Ja France ce qu'elle se devait à elle-même de garanties et de droits populaires; mais je suis de ceux qui professent le culte des grandes mémoires, et qui pensent qu*en les répudiant les nations répudient une partie de leur nationalité morale. Je suis aussi de ceux qui pensent que la patrie doit le prix du sang versé pour elle par ceux qui marchaient à sa tête sur tous nos grands champs de bataille; enfin je suis de ceux qui pensent que Tostracisme qui est appliqué à un nom et non à un crinje n'est plus de notre temps. A tous ces titres je voterai en faveur de la pétition qu« vous me faites l'honneur de me recommander. »
demandait de la moitié de cette pension sur la tète de son fils, condition à laquelle on résistait à cause des défiances qu'inspirait le jeune prince.
J'entrai alors pour la première fois en relations avec le prince Napoléon. Peu de jours avant le 24 février, Jean Reynaud, dont j'admirais le talent si haut et le caractère si pur, m'avait convié à une réunion de l'élite du monde libéral et républicain, organisée dans son petit hôtel des Champs-Elysées. Pierre Leroux, venu de Boussac en quêteur, devait exposer son système sur la Triade et le Circulus. Parmi les invités, qui la plupart' devaient avoir une participation importante à l'événement prochain, se trouvait le prince Napoléon, comte de Montfort. On se pressait autour du neveu du grand homme, on admirait la beauté de son masque napoléonien, l'éclat de son esprit et sa verve éloquente. On me présenta à lui, il me fit un accueil obligeant. De ce jour commencèrent entre nous des relations parfois ralenties, souvent troublées par d'orageux dissentiments, qui néanmoins se sont continuées avec un caractère constant d'intimité, jusqu'aux derniers jours de sa vie.
Pendant ce temps, le prince Louis demeurait fidèle à la promesse spontanément faite à l'ambassadeur de France, il ne conspirait plus. Sa vie se partageait entre le monde fashionable et l'étude. 11 entreprit la réimpression du Manuel d artillerie de sa jeunesse. 11 ne se montra prétendant que par la profusion avec laquelle, en
dissipant le reste de son patrimoine, et même en s'endettant, il subvenait à l'entretien de ses -amis et partisans dépourvus de ressources. Le destin travaillait pour lui; il n'avait qu'aie laisser faire.
La Révolution de 1848 remit en vigueur le principe de la souveraineté nationale, elle lui donna même une extension qu'il n'avait point encore eue. Elle admit l'élection directe tandis <jue la première révolution ne l'avait établie qu'à deux degrés; elle ne subordonna l'éleclorat ni l'éligibilité à aucune condition de cens et d'indépendance : tout Français âgé de vingt et un ans, non privé de ses droits civils, fut électeur. La cause à laquelle le prince Louis-Napoléon s'était consacré triomphait. Aussi ce fut son nom qui, au lendemain de l'événement, sortit du long silence de la foule.
Avec une sagesse consommée le Prince ne brusqua rien, laissant à la vague de fond qui le portait le temps de submerger toutes les résistances. Dès le 22, à la sollicitation de quelques républicains convaincus que son concours leur vaudrait l'armée, il s'était mis en route vers Paris. Il y arriva le lendemain de la révolution. Du domicile de son ami Vieillard, rue du Sentier, où il était mystérieusement descendu, il annonça au gouvernement provisoire « qu'il accourait pour se ranger sous le drapeau de la République ». L'accusé de réception fut Tordre de quitter la France dans les vingt-quatre heures. Il ne résista pas : « Vous pensez, répondit-il,
que ma présence à Paris est maintenant un sujet d'embarras, je m'éloigne momentanément. Vous verrez dans ce sacrifice la pureté de mes intentions et de mon patriotisme. » Il ne se présenta même pas aux premières élections de l'Assemblée constituante. Tant que la constitution n'aurait pas été fixée, son rôle serait difficile et même dangereux en France. Bon gré mal gré, ses antécédents en feraient un chef de parti et l'exposeraient aux intrigues; mieux valait prolonger quelques mois encore un exil qui, étant volontaire, devenait moins pénible*. A Londres, il remplit son devoir d'hôte loyal en s'inscrivant, à côté de ce qu'il y avait de plus respectable dans la Cité, parmi les constables spéciaux postés à Trafalgar square pour contenir l'agitation chartiste. Il laissa à trois de ses cousins, Jérôme Napoléon, Pierre Bonaparte, Murât, le bénéfice de la faveur populaire. Il ne fut nommé qu'aux élections complémentaires du 7 juin 1848 dans les départements de la Charente-Inférieure, de l'Yonne, de la Corse et de la Seine.
L'effet de cette manifestation fut d'autant plus considérable, qu'elle avait été spontanée. « Il y a huit jours, disait Proudhon, le citoyen Bonaparte n'était encore qu'un point noir dans un ciel en feu; avant-hier ce n'était qu'un ballon gonflé de fumée; aujourd'hui, c'est un nuage qui porte dans ses flancs la foudre et la tempête. »