A Vieillard, 11 mai
Les puritains de la République, pour lesquels le but justifie les moyens, secondés cette fois par Lamartine, proposèrent de déclarer le Prince inéligible en vertu de la loi de 1832. Jules Favre, Crémieux et Louis Blanc soutinrent que la Révolution abrogeait implicitement les lois d'exil contre le prisonnier de Ham. Comment d'ailleurs, après avoir admis trois Bonaparte, en écarter un quatrième? La validation fut votée par les deux tiers des voix (13 juin). Mais le lendemain le Prince manqua gâter ses affaires par une démarche imprudente. Il écrivit à l'Assemblée, de Londres où il était resté, une lettre altière peu propre à calmer les alarmes, quoiqu'elle parût y prétendre. Elle contenait une menace plus qu'une soumission : '< Je n'ai pas cherché l'honneur d'être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux dont j'étais l'objet. Je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m'imposait des devoirs, je saurais les remplir. » Cavaignac s'indigna que le mot de république n'eût pas été prononcé; Jules Favre, fatigué déjà d'avoir été une fois sans venin, demanda le renvoi au ministre de la justice; d'autres parlèrent de mise hors la loi immédiate. Si les amis du Prince n'eussent pas obteuu le renvoi au lendemain, une mesure violente eût été décrétée. Le Prince, clairvoyant et maître de lui, comprit son erreur, et, sans hésiter^ la répara par une nouvelle lettre, dans laquelle il donnait sa démission en exprimant son désir du maintien d'une République
sage, grande, intelligente. L'orage se calma.
Les tragiques journées de Juin, — cette gigantesque guerre civile dans laquelle tant d'héroïsme se dépensa au détriment de notre grandeur, — lui parurent la notification providentielle que l'heure écrite avait sonné. Une répression cruelle sévissait contre les auteurs de la sanglante insurrection. Onze mille cinquante-sept individus furent arrêtés. Les fusillades sommaires, les conseils de guerre ne moissonnant pas assez tous les vaincus, on vota « la transportation par mesure de sûreté générale des individus actuellement détenus, qui seraient reconnus avoir pris part à rinsurrection (27 juin 1848). » Reconnus! on ne disait point par qui : aucun jugement de n'importe quelle juridiction n'était requis, pas même un interrogatoire sommaire. On était pris, emprisonné, embarqué, transporté, sans que qui jque ce soit vous eût expliqué pourquoi ni sur quelles preuves. Plus de quatre mille individus furent ainsi traités ; ce n'est que successivement que le chiffre en fut réduit à onze ou douze cents.
Cette loi sauvage répondait cependant à l'exigence publique. Un vent violent de réaction, de colère et de vengeance s'élevait de toutes parts parmi ceux qui s'étaient, sans conviction, montrés ardents à se rallier à la république quand ils avaient peur. C'était alors à qui la maudirait, et, en attendant l'occasion de la renverser, pousserait aux mesures de représailles contre ceux qui l'avaient établie.
Préfet à Marseille, où l'insurrection éclata à la
veille de celle de Paris, je ressentis rimpétuosité de celte poussée mieux que personne. Ayant refusé non seulement de « transporter » mais même de prononcer Tétat de siège, je fus publiquement accusé d'avoir été le complice de Tinsurrection que je venais de réprimer vigoureusement, puis disgracié*.
Supposez le Prince un simple ambitieux à courte vue. FI se serait jeté dans le courant qui ne cessait de grossir; il se serait présenté au pays les enseignes de la réaction à la main. Si ce n'est au premier moment, cela Teût irrévocablement perdu. Sa seule force était dans le peuple. Pour les classes bourgeoises et aristocratiques, il ne devait jamais être qu'un relais d'étape, non une solution. Or la dureté, fût-elle
1. Le 3 juillet 1848, j'avais écrit confidentiellement au ministre : « Mon premier devoir est de résister énergiquement à toute réaction... Le peuple a eu tort d'écouter les pernicieux conseils de ceux qui lui ont présenté les bourgeois comme des monstres rapaces dont il fallait débarrasser l'humanité. Si nous laissions faire les bourgeois, nous considérerions les hommes du peuple comme des bêLes de somme qui sont malfesantes dès qu'elles ne sont pas serviles. Ni Tune ni l'autre de ces erreurs ne saurait guider ma conduite. )» La réponse fut un décret du il juillet qui m'envoyait en disgrâce dans la Haute-Marne.
Après mon départ un conseiller d'Aix, Marquezy, sans m'avoir entendu une seule fois, écrivit pour la commission d'enquête, un réquisitoire venimeux, mensonger conire ma conduite pendant l'insurrection. C'est là où ont puisé loiis ceux qui ont parlé de cet épisode : aucun n'a eu recours au seul document véridique, l'acte d'accusation du procureur général Courrant dans ce procès d'assises complété par ma déposition à Valence, le 25 juillet 1849, oii la cause avait clé renvoyée pour suspicion légitime.
justifiée, avec laquelle la république des bourgeois frappait sur les insurgés de Juin, révoltait, par Tattendrissement, même les plébéiens qui n'avaient point participé à Témeute et les remplissait du désir de la vengeance. Les Médicis durent leur fortune à ce que le premier d'entre eux, Silvestre, se montra compatissant aux Ciompi^ les anarchistes du temps, vaincus et pourchassés. La vengeance du peuple, quand il est mécontent d'une république, est toujours d'appeler César.
César sortit de Fombre et se montra. Sa réserve avait accru l'impatience de ses amis : « On veut vous voir, lui mandait Persigny, on vous demande, on vous appelle, nous vous attendons. » Il posa nettement sa candidature aux élections complémentaires du 17 septembre 1848. Nommé à Paris et dans quatre départements, il arriva aussitôt et descendit sur la place de la colonne Vendôme, à l'hôtel du Rhin (24 septembre).
Quelques heures avant d'aller prendre possession de son siège avant d'avoir vu son ancien ami et défenseur Berryer, ou qui que ce soit, sauf le montagnard Joly, il reçut le socialiste Proudhon. Selon son habitude, dans cette entrevue il écouta plus qu'il ne parla, se montra bienveillant, protesta qu'il n'était pas dupe des accusations dirigées contre les socialistes et blâma sans détour la politique de Cavaignac au point que le socialiste put, quoique très à tort, se croire presque d'accord avec lui. L'entretien terminé, il se rendit à l'Assemblée en compa-
gnie de Vieillard et de Boulay de la Meurthe. Il alla s'asseoir sur les bancs de la gauche, marquant ainsi de quel côté étaient ses préférences. Son élection ne fut pas contestée. Alors il monta à la tribune et d'une voix ferme, nuancée d'un accent étranger, il dit :
« Après trente-quatre années de proscription, je retrouve enfin ma patrie et mes droits de citoyen. — La Itépublique m'a fait ce bonheur : que la République reçoive ici mon serment de reconnaissance et de dévouement, et que les généreux patriotes, qui m'ont porté dans cette enceinte soient certains que je m'elTorcerai de justifier leurs suffrages en travaillant avec vous au maintien de la tranquillité, ce premier besoin du pays, et au développement des institutions démocratiques que le peuple a le droit de réclamer. — Longtemps, je n'ai pu consacrer & la France que les méditations de l'exil et de la captivité ; aujourd'hui la carrière où vous marchez m'est ouverte. Recevez-moi dans vos rangs, mes chers collègues, avec le même sentiment d'affectueuse confiance que fy apporte. Ma conduite, toujours inspirée par le devoir, toujours animée par le respect de la loi, prouvera, à rencontre des passions qui ont essayé de me noircir pour me proscrire encore, que nul ici plus que moi n'est résolu à se dévouer à la déet il l'affermissement de la lîépu-
de la réaction maîtresse partout, ' tuUuns sans jugement, de l'état de
siège, des suspensions de journaux, de la clameur de haro élevée contre le socialisme, cet appel à une affectueuse confiance, cette affirmation que le peuple avait le droit de réclamer des institutions démocratiques, cette promesse de travailler à raffermissement de la république, c'était la confirmation du langage intime tenu à Proudhon, la provocation à une entente avec la partie vaincue et persécutée de l'Assemblée. Loin de se rallier à l'union conservatrice, il s'en distinguait. Il affirmait Tordre, mais un certain ordre, Tordre dans la révolution et pour elle, non en dehors d'elle et contre elle; Tordre au profit du régime nouveau, non pour le ramener, autant que possible, au régime ancien. Si les républicains et les socialistes Tavaient compris et si, par suite, les deux forces de Napoléon et de la république s'étaient fraternellement unies en s'accordant une part équitable, que de complications et de violences nous eussent été épargnées! Mais étroits, sectaires, asservis à des formules vides, quoiqu'ils allassent déjà à la dérive, ils se drapèrent dans leur morgue et leurs suspicions, repoussèrent l'allié puissant qui les eût préservés du naufrage prochain. Au sortir de son entretien, Proudhon avait écrit sur son carnet : « Cet homme paraît bien intentionné. Tête et cœur chevaleresques; plus plein de la gloire de son oncle que d'une forte ambition. Au demeurant, génie médiocre, je doute que, vu de près et bien connu, il fasse grande fortune. Me méfier du reste... » La mé-
fiance ne tarda pas à se convertir en une hostilité violente et sans loyauté. A la descente de la tribune , aucun des républicains dont il avait réclamé Tafifectueuse confiance ne vint à lui; quand il s'assit de nouveau sur leurs bancs, il ne recueillit que sourires malveillants et inquisition narquoise. Cela ne le découragea ni ne Tirrita. Il se montra de temps a autre à TAssemblee,mêmedans un de ses comités, poli, taciturne, également imperturbable devant les déférences prévoyantes et les hostilités imprévoyantes.
Cependant sa popularité, servie par l'habile organisation de Persigny , de Lai ty , du général Piat et du prince Napoléon, grandissait et, quoiqu'il n'eût encore manifesté aucune volonté de candidature, son nom était prononcé partout comme le compétiteur du général Cavaignac.
En la personne un peu raide du général respirait la dignité du commandement et du devoir; sa parole brève, saccadée, au milieu des embarras de l'inexpérience oratoire, abondait en saillies de fierté et d'honneur à la Montluc. Plusieurs de ses proclamations, pendant la lutte de Juin, ont une véritable beauté de sublime, à l'antique. La défense qu'il opposa aux jacobins et au centre gauche, coalisés contre lui par une commune envie, fut foudroyante et subjugua l'Assemblée tout entière, u Ce diable d'homme, disait en sortant un de ses adversaires dépités, quand il s'agit de lui est capable de tout même d'avoir du talent. » Reproche injuste : il était capable d'en avoir au profit des autres. Témoin sa dé-
fense de son ami Lamoricière, dont on attaquait la présence au ministère : « Je ne m'étonne que d'une chose, c'est qu'il ne soit que le second quand je suis le premier ! » Inébranlablement attaché au présent et même à la tradition de la république, il en protégea l'avenir par son influence et par ses votes contre les prétendues réformes du radicalisme, et notamment contre l'une des plus détestables, l'impôt inquisitorial sur le revenu, pure rétrogradation vers l'arbitraire de l'ancien régime ou copie inintelligente d'un expédient de guerre anglais, et d'une des institutions du despotisme prussien. Il avait refusé, malgré le conseil de certains de ses amis, de profiter de l'effarement public pour usurper une dictature personnelle. Au moment où l'issue de la lutte n'était pas douteux, je le trouvai, a raconté Bastide, en pleurs, la tête appuyée sur les genoux de sa mère. Je lui dis : Pour q»iïe les malheurs d'aujourd'hui n'entraînent pas des malheurs plus grands, prends la dictature. — Non, me répondit-il, c'est un coup d'État qufe tu me demandes. Un coup d'État, je n'en veux pas, je n'en ferai jamais. La France n'en a vu que trop depuis soixante ans. Ne cherchons pas à copier les hommes de la Révolution. S'ils vivaient de nos jours, ils comprendraient, même les plus ardents, que ce n'est pas de V audace qu'il faut, mais du respect des lois et qu'on ne fonde pas la liberté avec des mesures despotiques. » A tous égards, un tel homme était digne de la magistrature suprême.
L'élection dépendait du mode selon lequel elle serait faite. Attribuée à l'Assemblée, elle assurait l'avantage à Cavaignac, transportée directement au peuple, elle amenait le triomphe de Louis-Napoléon.
Les jacobins eussent trouvé tout naturel que les représentants du peuple employassent leur pouvoir délégué à interdire au peuple l'expression de sa volonté ; c'était à les entendre la politique prévoyante. Tocqueville ne partagea pas leur avis. Il établit que l'élection par le peuple était la seule qui ne détruisit pas l'individualité du pouvoir législatif. Puis, sa voix grêle comme sa personne acquérant une solennité pénétra-nte, il s'écria au milieu du recueillement de l'auditoire : « Croyez-vous écarter les périls de la République en proclamant pour ainsi dire officiellement que vous doutez des sentiments républicains du peuple?
Néanmoins l'Assemblée hésitait encore, lorsque Lamartine parut à la tribune. Un silence d'attente remplit l'auditoire. Comment allait-il opiner? On le savait hostile à l'ambition bonapartiste ; sa muse avait été dure au héros de Sainte-Hélène ; il n'avait pas salué de son enthousiasme le retour des cendres ; récemment encore il disait : « Il y a deux noms auxquels la dictature d'une république ne doit ja-
mais être confiée : en Angleterre, Monk, en France, Bonaparte. » L'émotion égala donc la surprise lorsque, sans s'absorber dans les calculs étroits de l'ambition présente, ne consultant que les intérêts permanents de la vérité, il appuya l'opinion de Tocqueville. Cette abnégation lui fut propice, car jamais il ne déploya d'une envergure plus imposante ses ailes majestueuses. A ses accents lyriques les plus rebelles se rendirent. Il y a peu d'exemples dans l'histoire des tribunes modernes, d'une fascination aussi complète, aussi soudaine : « Quand même le peuple choisirait celui qu'une prévoyance peut-être mal éclairée redouterait de lui voir choisir, n'importe ! Aleajacta est! Que Dieu et le peuple prononcent. Il faut laisser quelque chose à la Providence ! » La cause de l'élection directe par le peuple était gagnée (6 octobre 1848).
Une dernière tentative fut essayée en vue d'empêcher le résultat inévitable. Antony Thouret proposa l'inéligibilité des princes ayant appartenu aux familles régnantes. Il était bien tard pour porter une loi d'ostracisme qu'on n'avait pas osée au début. Cavaignac eut la chevaleresque dignité de s'y opposer, a On dirait, fit-il, que l'Assemblée a voulu mettre un obstacle au choix que la nation était prête à faire, qu'après avoir promis toute liberté au vote du peuple, elle a voulu le restreindre. J'ai soif de savoir ouest la confiance de la nation. » Un discours du Prince entraîna plus encore que cette déclaration le rejet de la proposition Thouret. On l'avait sommé si
impérieusement de s'expliquer sur ses prétentions qu'il avait été obligé de monter à la tribune. Pris à rimproviste, nullement orateur, il avait péniblement dit, en ânonnant : « Je ne prends pas la parole contre l'amendement, j'ai été assez récompensé en retrouvant tous mes droits de citoven. C'est au nom de trois cent mille électeurs, qui, par deux fois, m'ont honoré de leurs suffrages, que je viens désavouer le nom de prétendant qu'on me jette toujours à la tête. » L'insuccès oratoire fut complet. On crut n'avoir rien à redouter d'un homme qui parlait si mal. J'ai entendu Ledru-RoUin sortant de la salle, s'écrier : Quel imbécile! il est coulé! Antony ïhouret retira sa motion en termes dédaigneux. 11 y eut un eflPet de mépris comparable à celui qui suivit Boulogne. L'exclusion ne fut pas prononcée ; au contraire la loi de proscription de 1832 contre les Bonaparte fut définitivement abrogée. A quoi bon des précautions contre qui vient de se couler? Quand les Bonapartes se coulent, dit un malin, écho du sentiment populaire que ces incidents parlementaires n'effleuraient pas, ils se coulent en bronze.
Ceux qui n'ont pas vécu en ces jours peuvent blâmer, conme des fautes impardonnables, ces décisions de l'Assemblée constituante qui permirent l'élection d'un Napoléon. S'ils avaient senti, comme les contemporains, l'impulsion violente, à chaque heure accrue du courant général, ils sauraient qu'aucun acte de violence n'eût dominé alors la passion populaire. La nomination eût-
elle été attribuée à l'Assemblée, dès le lende»main aux élections législatives, le nom de Texclu, placé en tête de toutes les listes en dépit de toutes les déclarations d'inéligibilité, eût obtenu la majorité presque partout. Quelle forceserait-il resté au pouvoir du général Cavaignac? Il eût fallu supprimer le suffrage universel ou le museler. En ce temps de probité politique^ nul n'eût osé le proposer. Tocqueville et Lamartine n'opinèrent pas seulement en honnêtes gens ; ils se montrèrent plus encore politiques prévoyants.
Il est rare qu'une assemblée aille avec uneinflexible logique au bout du principe qu'elle a adopté, et même qu'elle se défende de reprendre en détail ce qui lui a été arraché en principe- Le peuple, maître de l'élection, devait rester maître de réélire celui qu'il aurait élu. Cependant l'Assemblée décréta que le président ne serait pas rééligible. La constitution nouvelle pouvant, à l'application, révéler des défectuosités, la faculté de reviser devait être facile. On la rendit à peu près impossible en la subordonnant au vote des trois quarts des voix. Au moins eûtil été correct que ces décisions exorbitantes^ fussent ratifiées par le pouvoir constituant. On» s'en garda bien ; on craignit que le peuple ne manifestât par un vote négatif sa volonté d'être régi par Napoléon sous une forme quelconque. Lorsque le député Puységur proposa, conformément aux règles démocratiques, de soumettre l'acte constitutionnel à la sanction nationale, qua-
rante-quatre voix seulement Tappuyèrent, au milieu de l'hilarité bruyante d'une majorité revenue aux instincts simoniaques des partis. Parmi ces quarante-quatre fidèles aux principes, on comptait Victor Hugo, Montalembert et mon père. Une constitution, selon le juste décret de la Convention, maintes fois confirmé, n'existe que si elle a été acceptée par le peuple; dès lors,, la Constitution de 1848 n'a jamais existé en droit, elle n'a été qu'une usurpation.
Cette constitution, légale mais illégitime, mettait aux prises une assemblée unique désignant des ministres responsables avec un président responsable nommé pour quatre ans. Ni les ministres, ni le président n'étaient armés du droit de dissolution. Cet arrangement irrationnel ouvrait un conflit sans issue. « L'institution d'une assemblée unique, écrivait Victor Hugo au Moniteur, me paraît si périlleuse pour la tranquillité et la prospérité d'un pays que je n'ai pas cru pouvoir voter une constitution où ce germe de calamités est déposé (5 novembre). » Montaleiqbert et Berryer votèrent également contre.
\\ y avait en outre dans cette constitution un vice plus organique qui n'a pas été signalé. Elle instituait une république parlementaire; or, République et parlementarisme s'excluent, car la condition du régime parlementaire, c'est l'irresponsabilité du chef de l'État, et sa responsabilité est de l'essence même du véritable régime républicain. FI était sans doute difficile de faire coexister un président responsable et une assem-
blée unique, moins cependant que de faire marcher d'accord deux responsabilités aussi exigeantes que celle d'un président et celle d'un conseil des ministres. Ceci explique pourquoi on n'établit pas le droit de dissolution. A qui Teuton confié? Au président? mais une dissolution exercée par un chef de gouvernement a toujours un faux air de coup d'État. Le droit de dissolution n'est salutaire que s'il est un attribut purement ministériel; mais, dans ce cas, les ministres eussent annihilé le président en lui imposant, au nom de leur majorité, un appel à la nation. De toute part on se heurtait aux contradictions, aux incohérences, aux impossibilités.
L'attaque d'un adversaire qui l'avait accusé de se dérober dans l'abstention lui fournit l'occasion de poser sa candidature à la tribune :
« Quant à ma conduite parlementaire, de même que je ne me permettrai jamais de demander compte à aucun de mes collègues de celle qu'il entend tenir, de même je ne reconnais à aucun le droit de m'interpeller sur la mienne. Ce compte, je ne le dois qu'à mes commettants, de quoi m'accuse- t-on? d'accepter, du sentiment populaire, une candidature que je n'ai pas recherchée et qui m'honore? Eh bien ! oui, je l'accepte cette candidature parce que trois élections successives et le décret unanime de l'Assemblée nationale contre la proscription de ma famille m'autorisent à croire que la France regarde mon nom comme pouvant servir à la consolidation de la société, — je vois qu'on veut semer
mon chemin d'écueils et d'embûches. Je n'y tomberai pas. Je déclare à ceux qui voudraient organiser contre moi un système de provocation que dorénavant je ne répondrai à aucune interpellation, à aucune espèce d'attaque de ceux qui voudraient me faire parler quand je veux me taire. Je resterai inébranlable contre toutes les attaqnes, impassible contre toutes les calomnies, y)
Cette fois il s'était préparé, il lisait, il n'ànonnait plus et on commença à le trouver un peu moins imbécile.
Les républicains de toutes nuances s'accordèrent à repousser la candidature du Prince. Ses correspondants ou visiteurs de Ham, h l'exception de Peauger, Louis Blanc, George Sand entre autres ne furent pas les moins ardents. « M. Louis Bonaparte, disait-elle, ennemi par système et par conviction de la forme républicaine, n'a pas le droit de se porter candidat à la présidence. Qu'il ait la franchise de s'avouer prétendant, qu'il ne se serve pas d'une institution républicaine pour travailler au renversement de la république. »
Les conservateurs monarchiques, appelés les hommes de la rue de Poitiers, du nom de la petite rue voisine du quai d'Orsay où se trouvait le local de leurs réunions, n'éprouvaient aucune sympathie à l'égard du prince qui n'avait cessé de combattre leurs gouvernements et d'en nier la légitimité. Ils voyaient en lui une variante autoritaire du démocrate et môme du
socialiste. Ils avaient songé, au lendemain de la répression terrible de Juin, à se rallier au général Cavaignac, espérant que la nécessité l'amènerait à se livrer à eux. Le général s'y refusa; on eût voulu qu'il rougît d'être le fils d'un conventionnel régicide, il répondit qu'il en était fier; on avait espéré le tirer peu à peu hors de la République, il protesta qu'il tenait pour ennemi quiconque la combattrait. On l'abandonna. Le prince de Joinville devenu îné ligible, on pensa au maréchal Bugeaud. Le maréchal eût accepté d'être le concurrent de Cavaignac, auquel il reprochait « une conduite san& franchise », mais quoique sa raison ne fût paâ^ entièrement satisfaite par le choix du Prince,, préférant sa domination à celle de « l'infâme National », il refusa d'engager une lutte qu'il sentait d'ailleurs sans espoir.
Restait Thiers qui, lui, s'offrait. Nul ne s'était autrefois prononcé plus catégoriquement contre la République. « On avait vu, à l'épreuve, non seulement la république sanglante, mais la république clémente qui voulait être modérée ; elle n'était arrivée qu'au mépris. Une république tournait nécessairement au sang ou à l'imbécillité ^ — « On ne change pas la nature humaine par de vains décrets. Quand un pays a toujours vécu en monarchie, que la folie des factions l'a un instant arraché à son état naturel pour en faire une république éphémère, il suffit
i. Discours du 17 mars d834.
de quelques années pour inspirer l'horreur de Tanarchie et de moins d'années encore pour trouver le soldat capable d'y mettre un terme'. » Néanmoins après Février, le premier étourdisseraent dissipé, il se convertit au système républicain. « Je ne suis point, écrit-il, un émigré rêvant un passé impossible ; j'accepte la république et ne veux d'aucune des trois restaurations possibles. Le temps des rois est passé-. » Toutefois, à son adhésion il ajouta ce post-scriptum fort important que la République ne demeurerait pas aux mains des républicains, « gens vulgaires, ignares, inexpérimentés, violents » . « Nous sommes d'avis, dit-il à Panizzi, que la monarchie est impossible aujourd'hui, et nous croirons avoir beaucoup fait si nous pouvons donner au pays une république bien constituée ^ » La république bien constituée était celle dont il deviendrait le président.
A cet effet l'appui des conservateurs lui était indispensable. Il s'appliqua à le gagner : de Tanti-cléricalisme il passa à Fultramontanisme; coryphée inattendu des jésuites, il trouva tout naturel que l'enseignement de la jeunesse fût confié à ceux dont il demandait récemment la proscription ; non content de combattre Proudhon et les socialistes avec lesquels il n'avait jamais pactisé, il abandonna les radicaux auxquels il promettait, en 1847, inébranlable fidé-
i. Consulat et Empire, liv. XIX.