‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 46 sur 113 · Rinnovamento civile, lib. I, cap. xii · texte numérisé non relu

Rinnovamento civile, lib. I, cap. xii

manda seulement que Naples s'unît à Turin afin d'écarter les suspicions inspirées par l'ambition piériiontaise. L'intervention des deux États purement italiens, très rapide et très efficace, ménagerait les susceptibilités nationales et conjurerait bien des résistances. Prévoyant l'avenir, il priait le Saint-Siège de ne pas perdre de vue qu'exclure la Sardaigne de toute participation, ce serait lui faire une injure, ce serait la rejeter en quelque sorte dans les rangs ennemis, et qu'il n'est pas indifférent, quand il s'agit de. l'Italie, de l'avoir pour ou contre soi.

Cette proposition de Louis-Napoléon et de Gioberti, conforme à une suggestion antérieure de Casimir Perier, eût assuré définitivement la sécurité pontificale. A cet égard on ne cessait d'osciller entre les impossibilités. Sans la possession paisible de Rome, la Papauté n'est pas indépendante. Or, en l'état des esprits en Italie à cette époque, la Papauté n'était assurée de la possession paisible de Rome qu'à l'aide d'un secours extérieur. N'était-il pas naturel que ce secours extérieur fût italien , plutôt que français ou autrichien?

L'Angleterre approuva. En dehors d'elle, l'opposition fut à peu près unanime. L'Autriche jeta feu et flamme, déclarant qu'au premier pas du Piémont en dehors de son territoire, les troupes autrichiennes iraient en avant. Le cardinal Antonelli dit que le Piémont était au ban du Sacerdoce et de l'Empire. Le Pape, dans un Consistoire (7 février), exclut le Piémont du nom- T. n. v^

bre des puissances catholiques auxquelles il demandait secours, outrage qui fut amer au cœur religieux de Charles-Albert . Naples refusa comme Rome. Le grand-duc de Toscane, qui avait d'abord adhéré, revint sur son consentement, aussitôt qu'il se fut rendu à Gaëte. La bande démocratique et cosmopolite se sentant menacée écuma de colère. Ledru-RoUin s'écria : « C'est une intervention détournée et jésuitique de nature à déshonorer le gouvernement français. » Les révolutionnaires italiens remplirent les rues de Turin de leurs clameurs. Un des collègues mêmes de Gioberti, Rattazzi, le dénonça à la tribune. Charles- Albert, charmé d'être débarrassé de cet abbé qui voulait jouer au Richelieu, l'abandonna; et le magniloquent, après s'être élevé au bruit des bravos, s'écroula au grincement' des sifflets. Tant qu'il n'avait pas eu le sens commun on l'avait exalté, on le conspua dès qu'il fut devenu sensé et prévoyant (20 février 1849).

Les révolutionnaires romains et toscans, ayant la route libre, accomplissent le pas décisif. A Rome, ils débutent par prononcer en fait et en droit la déchéance du gouvernement temporel de la Papauté, puis proclament la République sous le triumvirat de Saffi, Mazzini, Armellini (8 février 1849). En Toscane, ils firent de môme ; le Grand-Duc s'étant enfui à Gaëte, ils établirent le triumvirat de Guerrazzi, Montanelli, Mazzoni. En Piémont, ils redoublèrent leur pression, cette fois secondée parle minis-

1ère, sur la rolonté vacillante de Charles-Albert. Le malheureux roi finit par leur obéir. Irrité des humiliations de Farmistice et de celles encore plus cruelles prêtes à Taccabler, talonné par Tavènement de la République en Toscane et à Rome, acculé à Talternative de s'avilir ou d'être dévoré par la Révolution, il résolut de tenter une dernière fois la fortune des armes.

Le Président, instruit de son projet, s'efforça de l'en dissuader. Il lui fit officiellement déclarer par Drouyn de Lhuys « de ne pas se bercer de vaines espérances, que, s'il recommençait la guerre il la ferait à ses risques et périls, que la France ne l'aiderait pas ». Il ne s'en tint pas là : il envoya auprès de lui le général Pelet et le diplomate Mercier, afin de lui démontrer que, seul, le Piémont n'était pas en état d'affronter l'Autriche victorieuse *. Les historiens décidés à traiter le Prince en halluciné toujours prêt à dérailler dans une folie n'en ont pas moins soutenu que Charles-Albert avait été surexcité par les continuelles provocations de l'Elysée.

Charles-Albert ne tint compte d'aucun avertissement. Le 14 mars, Rattazzi, ministre de l'Intérieur, se présente à la tribune, pâle et ému et dit : « Le jour de la revanche est enfin arrivé. (Applaudissements prolongés.)... Le roi est parti cette nuit pour Alexandrie, son quartier général. » (Applaudissements et cris de : Vive Charles-Albert!)

1. N. BiANCHi, Diplomazia europea in Italia, t. V, p. 382; t. VI, p. 127.

Puis, sans se souvenir de son opposition déchaînée, de quelques mois auparavant, à un projet de sûreté publique très modéré de Pinelli, il demande et obtient la suspension, pendant toute la durée de la guerre, de la liberté de la parole, du droit d'association, de la liberté personnelle^ du droit à Thospitalité . Le ministère aurait voulu confier l'armée piémontaise à un général français, Bedeau ou Lamoricière. Ni l'un ni l'autre ne consentit à compromettre son nom dans une aventure sans espoir. On eut recours à l'instrument nécessaire alors de toute révolution, le Polonais. On en choisit un nommé Chrzanowski. Les soldats piémontais ne parvinrent jamais à prononcer le nom de leur général.

Le brave peuple piémontais répondit avec un bel élan à l'acte héroïque de son roi ; même le sensé Cavour fut entraîné à l'espérance. « Je ne suis pas effrayé de la guerre, écrivait-il le 16 mars, autant que la plupart des hommes modérés. Je crois qu'elle présente bien des chances en notre faveur et que le véritable danger consiste dans l'engouement que peut produire un premier succès. »

Le 26 du même mois, le ministre Buffa montait à la même tribune où avait paru Rattazzi, et lisait la lettre suivante de son collègue Cadorna : « La bataille de Novare, commencée à onze heures et demie du 23, tourna à notre avantage jusque vers les quatre et demie. De ce moment, notre fortune baissa; nous perdîmes nos

positions; nos régiments durent se retirer Tua après l'autre du champ de bataille ; l'Autrichien s'avança jusqu'à la porte de Novare. Charles- Albert, constamment exposé au feu là où le péril était le plus grand, les balles sifflant sur sa tête, beaucoup tombant à ses côtés, resta jusqu'à la nuit sur les glacis de la ville, où était réduite notre défense. (Vive Charles-Albert!) Le général Durando dut l'entraîner par le bras, pour qu'il cessât de s'exposer inutilement à des risques terribles. (Vive Charles-Albert!) « Général, répondit le roi, c'est mon dernier jour, laissez-moi mourir. » (Émotion très profonde.) Quand le roi se rendit compte de l'état malheureux de l'armée, de l'impossibilité de résister davantage, de la nécessité de demander une suspension d'armes et peut-être d'accepter des conditions auxquelles son âme répugnait, il dit que son œuvre était terminée , qu'il ne pouvait plus rendre service au puys auquel, depuis dix-huit ans, il avait consacré sa vie (ici la voix du ministre est interrompue par les sanglots, et sur le visage des députés se montre une émotion égale); qu'ayant en vain espéré trouver la mort sur le champ de bataille, il avait, après mûre réflexion, décidé d'abdiquer. a Ma résolution est prise, dit-il : je ne suis plus le roi. (Les larmes coupent de nouveau la voix du ministre.) Le roi est Victor mon fils. » Il embrassa tous les assistants, remerciant chacun d'eux des services rendus à lui et à l'État. Après minuit, il partit, accompagné seulement

de deux serviteurs. » (Emotion indescriptible.) Alors on vit un spectacle admirable . Cette Assemblée qui avait poussé à la guerre, croyant à la victoire, ne désavoue pas ses sentiments de la veille sous le coup de revers inattendus. Elle n'aggrave pas un malheur militaire par une félonie politique, elle ne s'aveugle pas jusqu'à considérer une révolution comme un rempart sûr contre l'invasion victorieuse. Après le discours du ministre, personne ne profère un reproche, une injure, une récrimination, un regret, un blâme ; pas de joie dans aucune âme; personne n'accuse le monarque vaincu et n'appelle la malédiction sur sa mémoire. Un député, Josti, s'écrie : « Dans une telle mesquinité d'hommes, je vois s'élever un homme vénérable, Charles- Albert! » et, montrant du doigt son portrait : « Contemplez le martyr de l'Italie. » Et l'Assemblée et les tribunes éclatent en cris de : « Vive Charles-Albert! » et à l'unanimité, on déclare qu'il a bien mérité de la patrie, qu'une statue lui sera élevée, qu'une députation lui sera envoyée au lieu de sa retraite, et le sort ayant désigné parmi ces députés Rattazzi le ministre de la déclaration de guerre, les applaudissements et les cris recommencent. Scène digne d'une éternelle mémoire. Les peuples qui montrent une telle loyauté d'âme et une aussi imperturbable solidité dans la fortune adverse sont assurés d'un lendemain réparateur. « Tout est perdu, même l'honneur », avait dit Charles- Albert. L'histoire n'a pas ratifié ce mot déses-

péré. Non seulement l'honneur fut sauvé à Novare, mais l'avenir y fut conquis.

Le malheureux roi ne résista pas longtemps à sa douleur poignante. 11 s'éteignit à Oporto, revêtu d'un cilice, dans une modeste chambre d'où il dominait la mer, sur les murs de laquelle étaient suspendues les images de la Vierge et de saint François et une carte d'Italie (28 juillet 1849).

La nouvelle de la défaite de Novare ne causa pas de surprise à l'Elysée, car on n'y avait pas douté de l'issue déplorable de cette campagne tant déconseillée. Il n'y eut pas davantage d'indécision dans l'esprit du Président, d'accord ce jour-là avec ses ministres et l'Assemblée. On empêcherait, même par la guerre, la plus légère atteinte à l'intégrité territoriale du Piémont * ; on n'irait pas au delà. Thiers (quoi qu'il ait ract>nté) n'eut pas le moindre effort à tenter auprès des ministres et du Président pour obtenir le succès de cette politique sensée; il ne déploya son éloquence qu'auprès de l'ambassadeur d'Autriche pour le rendre modéré et auprès de l'Assemblée jpour conjurer l'effet des excita-

1. L'Assemblée vota le 31 mars, à la majorité de 444 voix contre 320, un ordre du jour ainsi conçu : « L'Assemblée nationale déclare que si, pour mieux garantir l'intégrité du territoire piémontais et sauvegarder les intérêts et l'honneur de la France, le pouvoir exécutif croit devoir prêter à ses négociations l'appui d'une occupation partielle et temporaire delltalie^il trouvera dans l'Assemblée nationale le plus entier concours» »

tions belliqueuses de Ledru-Rollin et de ses amis.

L'Autriche détendit les esprits par sa déclaration qu^elle ne prendrait pas un pouce du territoire piémontais. Dès lors, il ne s'agit que de discussions diplomatiques sur l'étendue des sacrifices inévitables. Le Président travailla à en diminuer l'étendue. Gioberti, envoyé en mission extraordinaire à Paris, ne se contentait pas de payer le moins possible, il voulait rendre la défaite même lucrative. Il avait la singulière idée de demander la cession de Parme et de Plaisance. « Cet abbé ne doute de rien, s'écria Thiers. Il croit avoir gagné la bataille de Novare! »

Le nouveau roi de Piémont, Victor-Emmanuel, âgé de vingt-huit ans, n'était pas élégant d'aspect et de manières comme Charles-Albert. Trapu, le cou court et fort, les traits heurtés «et irréguliers, les épaisses moustaches retroussées, à l'aspect de sanglier, il n'avait d'agrément que dans ses petits yeux gris tantôt malicieux, tantôt durs, toujours intelligents. Son père l'avait traité avec rudesse : il ne l'abordait qu'en lui baisant la main, et sans prononcer une parole avant que celui-ci n'eût commencé. Il n'avait pas trouvé beaucoup plus de tendresse dans sa mère, sœur du grand-duc de Toscane, aussi sèche de cœur et étroite d'esprit que déplaisante d'aspect. Il ne connaissait ni les arts, ni la littérature, pas même l'art des princes, la guerre ; il n'excellait qu'à la chasse, à l'équitation. Ado-

lescent, il avait été systématiquement tenu à Técart des conseils, ne sachant ce qui se passait que par la voix publique. Après les journées de Milan, le ministre Balbo voit un jour se présenter devant lui un personnage enveloppé dans un manteau. « Me reconnaissez- vous? lui tiit-il, en se découvrant. — Oui, vous êtes le duc de Savoie. — On dit que la guerre va être déclarée, s'il en est ainsi, je vous supplie d'obtenir de mon père qu'il me donne un commandement. >; Balbo le lui fit obtenir.

Plus tard, dans une visite à la Mandria, pavillon de chasse, Rattazzî trouva sur une table un volume de Paul de Kock, un dépareillé de Machiavel sur les Décades de Tite-Live, un de poésies en dialecte piémontais de Brofferio, et le Manuale ad uso dei senatori e deputatï. Comme il regardait avec curiosité cet étrange assemblage, le roi, lui montrant sa collection de porte-cigares, lui dit: « Ma bibliothèque, la voilà! si j'avais à commander ma statue, je dirais au sculpteur comme Jules II à Michel- Ange: Mettez-moi dans la main une épée, point de livres, lo non sono un letterato. Dans ma famille on est diplomate ou soldat. » De sa race il possédait en effet l'instinct martial et une astuce sensée que les affaires développèrent très vite. De plus il n'était pas facile, quoiqu'il ne s'obstinât pas contre la nécessité, de l'amener à une opinion contraire à sa tendance naturelle. Uni, depuis 1842, à une archiduchesse d'Autriche, Marie- Adélaïde, angélique créature

d'une grâce charmante et d'une ineffable bonté, il s'était néanmoins engagé dans les liens d'une habitude, devenue plus tard publique, avec la fille d'un garde du corps, ancien soldat de l'Empire, Rosina, grande, belle et gaillarde jeune fille qui l'amusait par l'originalité et la désinvolture de ses façons. Cette liaison n'excluait par les galanteries de hasard.

Ses sujets avaient cent raisons De le nommer leur père.

Pendant la guerre, il avait déployé la vaillance du soldat et non celle du capitaine. Que ferait-il comme roi? Nul ne pouvait le dire. Ses premières paroles furent rassurantes : « Je conserverai intactes les institutions octroyées par mon père, je tiendrai haut et ferme le drapeau tricolore, symbole de la nationalité italienne, qui, vaincue aujourd'hui, triomphera un jour. Et ce triomphe sera, à partir de ce jour, le but de tous mes actes et de toutes mes pensées. » Mais il avait débattu lui-même avec Radetzky les conditions d'un armistice désastreux. N'avait-il rien promis? Gendre d'un archiduc, ne s'étaitil pas rangé à ce vasselage de l'Autriche que Charles- Albert avait si longtemps subi en le maudissant? On le craignit, lorsqu'il plaça à la tête de son premier ministère le général De Launay, brave soldat, réputé très rétrograde. Aussi à son entrée à Turin fut-il reçu glacialement. 11 en pleura de douleur. Ces défiances de l'opinion ne se dissipèrent que lorsqu'il eut

confié le ministère à Massimo d'Azeglio. Avec ce galant homme, on cessa de redouter une réaction, on fut certain que le Statuto resterait intact. L'effet heureux de ce choix ne fut pas moindre au dehors qu'au dedans.

D'Azeglio, connu par les uns comme romancier, par les autres comme peintre, comme gentilhomme , avait l'agrément de qui n'approfondit rien, court légèrement sur les surfaces, et se procure ainsi le loisir d'être charmant. Son désintéressement et sa loyauté imperturbables mettaient de l'assiette dans sa vie facile et lui assuraient le respect comme ses dons variés lui attiraient la sympathie. Ce qui séduisit surtout et parut nouveau en lui, c'est que pour la première fois il y eût aux affaires en Piémont un homme qui ne fût pas alourdi par le pédantisme des façons bureaucratiques. Sa manière d'expliquer les affaires, sans emphase, comme dans une causerie, avait de la vivacité, de la grâce, et un reflet de sa fierté morale. Sa devise était: « Aboyer peu, mordre beaucoup. » Parfois il lui arrivait, à l'improviste, de jeter sur la trame habituellement incolore de ses discours des images gracieuses : « N'allez pas tirer le blé pour le faire croître, vous l'arracheriez et il faudrait le ressemer. » Il accepta courageusement la mission remplie chez nous, après Î815, par le duc de Richelieu, de signer le traité qui consacrait le désastre de sa patrie.

La défaite du Piémont entraîna la restauration des grands-ducs de Toscane, de Parme, de Modène, et bientôt après la reddition à merci de la Sicile.

La restauration du Grand-Duc s'opéra par l'action spontanée des Toscans. Le gouvernement républicain, à travers les violences, avait abouti à la dictature de Guerrazzi ; c'en était trop. Une insurrection constitutionnelle s'organisa (H avril). Gino Capponi, le chef de la résistance, fut conduit au Palazzo Vecchio par le peuple, Guerrazzi emprisonné, le Grand-Duc rappelé à la condition qu'il respecterait le Statuto, conserverait la bannière tricolore, préserverait le pays du malheur de l'invasion étrangère. 11 promit ce qu'on lui demanda. « Voilà, s'écria la Grande-Duchesse, l'occasion perdue d'une bonne Restauration. »

11 ne restait plus debout en Italie que Venise et Rome. Venise, abandonnée dans ses lagunes par le Piémont vaincu, par la France impuissante, par l'Angleterre égoïste, ne s'abandonnait pas elle-même, et, le drapeau royal abaissé, se défendait avec acharnement sous la bannière républicaine de Manin. Rome gémissait entre les mains de Mazzini, soumise aux visites domiciliaires, aux réquisitions, aux insolences de toutes sortes de la secte. Un Zam-

bianchi, capitaine des Finanzieri (des soldats de finance), fit exécuter le même jour, sans jugement et enterrer sans prières dans le jardin de Sainte-Callixte, quatorze prêtres, parmi lesquels le curé charitable de la Minerve. Il le fit fusiller sous ses yeux à la suite d'un souper auquel il avait forcé ce vénérable prêtre d'assister. Plus de deux mille huit cent quinze objets (plus tard retrouvés) furent volés dans les musées, les collections publiques et les habitations privées.

A défaut de l'intervention piémontaise, le mieux eût été d'attendre, à Rome, une réaction intérieure, semblable à celle qui venait de délivrer la Toscane. La République romaine était encore moins viable que la République toscane. Conduite par un Mazzini, par un conspirateur iaexpérimenté des arts d'état, elle se serait écroulée bien vite sous sa propre incapacité'. Mais personne ne consentait à laisser agir le temps, et l'impatience d'une solution immédiate était générale. D'une part les mazziniens aux abois sollicitaient les révolutionnaires français d'accourir et de défendre à leur profit, par les armes, le principe de non-intervention. D'autre part le Pape désirait qu'on laissât arriver les Autrichiens. Si nous ne les avions pas devancés, ils prenaient possession du centre de l'Italie, d'où ils l'auraient dominée tout entière. Cette perspective n'inquiétait pas la Cour de

i. GiOBERTi, Rinnovamento civile. — « Eancorchè laspodi zione francese non avesse avuto luogo egli sarebbe precipi tato. »

T. ÎI. 13

Rome, qui se fût considérée comme mieux sauvegardée par les troupes de Radetzky et d'Haynau que par les nôtres. Mais un gouvernement français n'eût-il pas trahi un de nos intérêts permanents, en supportant une aussi menaçante prépotence? — L'Italie libérale et patriotique n'était- elle pas plus intéressée encoreà ce que les Autrichiens fussent écartés de Rome? Leurs chefs ternissaient partout leur victoire par des représailles honteuses : ils confisquaient, tuaient, emprisonnaient, rançonnaient. Deux jeunes filles de dix-huit et vingt ans furent bâtonnées sur la place publique à Brescia parce qu^elles s'^étaient moquées de& couleurs impériales. Le commandant militaire réclama ensuite du mumcipe 37 florins et 7 kreutzers pour la dépense de la glace emy ployée à soigner les plaies de& victimes et pour le prix des verges rompues pendant l'exécution *. Maîtres de Rome, ils eu&sent accompli

1. Palmerston était indigné : « Ces Autrichiens sont vraiment les plus grandes brutes qui se soient jamais parées: du nom d'hommes civilisés. Leurs atrocités en Galicie, en Italie, en Hongrie et en Transylvanie ne sauraient être* éga?lées que par les procédés de la race nègre en Afrique et à Haïti. Leur dernier exploit, le fouet donné à Milan à plus de quarante personnes, dont deux femmes et plusieurs gentils^ hommes, est vraiment par trop infâme et par trop révoltani. (A Ponsonby, 9 septembre 1859.) » Peu de temps après, le principal auteur de ces infamies, Je maréchal Haynau, vint visiter une brasserie de Londres. 11 avait à peine, selon l'usage, inscrit son nom sur le registre que les ouvriors s'ameutèrent, hurlant : « A bas le bourreau autrichien! » La foule se joignit à eux lorsque le maréchal»

LE MINISTÈRE DE LA CAPTIVITÉ. 2i9

une réaction impitoyable. Quel moyen de leur en fermer la porte si ce n'est d'y arriver avant eux ? Notre abstention n'eût pas sauvé la République romaine, cernée de toutes parts, condamnée, morte avant que nos troupes se fussent mises en route. Puisqu'elle devait succomber, ne valait-il pas mieux qu'elle tombât dans nos bras amis que sous l'étreinte féroce du Croate? En France, les conservateurs excellents patriotes, étaient fort touchés de l'intérêt politique, mais catholiques ardents, les souffrances du chef de leur religion les émouvaient encore plus. Quant aux épreuves de l'Italie, ils n'en avaient aucun souci et ils n'eussent pas donné un écu ou remué un soldat pour les adoucir. Au contraire le Président, quoique soucieux de ne pas laisser notre prestige et notre influence s'amoindrir dans ses mains, quoique pénétré de l'honneur qu'il acquérait en assurant l'indépendance de la conscience catholique par la délivrance de son pontife suprême, désirait aussi avec passion protéger la malheureuse Italie. Il avait donc pour aller à Rome toutes les raisons qui décidaient les conservateurs, et d'autres toutes personnelles qui ne les touchaient pas. Eux pensaient surtout à restaurer la Papauté ; lui songeait à profiter de sa restauration pour commencer l'œuvre de rénovation européenne qu'il considérait comme sa mission. En jetant

ainsi traité, sortit précipitamment de la brasserie. Le malheureux fut battu, ses habits mis en pièces ; sans Tintervention de la police, il eût été tué.

une armée française sur le flanc des Autrichiens il entendait se constituer à leur place le maître de la politique italienne dans une pensée ultérieure d'affranchissement. Aussi ne puis-je assez m'étonner de la légende qui fait de l'expédition romaine un complot clérical organisé par Falloux . Tant que le Président ne vit à une intervention que les raisons spéciales à Falloux, il s'y refusa malgré les insistances de son insinuant ministre. Il ne s'y décida que lorsque l'intérêt permanent de la France et ses idées humanitaires la lui conseillèrent. Telle qu'elle fut conçue, l'expédition romaine est son œuvre, ceuvre de progrès, de civilisation, d'amitié envers l'Italie.

Ses ministres clairvoyants ne s'y trompèrent pas. « Le Président voulait cette intervention plus que moi et avant moi, dit Odilon Barrot, seulement par d'autres motifs que les miens ^ » « Ne vous méprenez pas sur l'expédition romaine, disait Falloux à Louis Veuillot. Le Président l'a faite contre l'Autriche et non pour la Papauté. 11 garde sur le pouvoir temporel les traditions de famille et les sentiments de sa jeunesse ^ » Le fond de l'observation est vrai, avec cette nuance cependant que le Président était plus convaincu que l'insurgé de 1832, de la nécessité d'assurer au chef de la catholicité la possession indépendante de Home.

Son parti pris, le Président n'attendit pas les

i. Mémoires, t. III, p. 193.

Page 1