Mémoires, t. ÎI, p
résultats de la conférence européenne réunie à Gaëte. Il fît demander un crédit pour Tenvoi de troupes à Civita-Vecchia. Une majorité de gauche et de droite le lui accorda, toutefois par des motifs différents. Aussi les explications de& ministres restèrent forcément vagues. La réalité pourtant ne Tétait pas. Dès qu'on n'allait pas h Kome soutenir la République romaine contre l'attaque imminente des troupes étrangères, on projetait d'y entrer soi-même et de la rendre au Pape. Ne fut trompé que qui voulut l'être. Ledru-Rollin et ses amis ne le furent pas. Jusqu'à la fin ils employèrent leurs efforts à empêcher le vote du crédit.
Le général Oudinot débarqua à Civita-Vecchia le 24 avril. S'il s'était avancé promptement ver& Rome le même jour, on lui en aurait ouvert les portes avec joie. 11 se crut obligé de notifier son arrivée et d'attendre la réponse. Cela donna le temps à Garibaldi d'entrer dans la ville à la tète d'une troupe formée des réfugiés de toutes le& parties de l'Italie et même du reste de l'Europe.
Le 30 avril, Oudinot se décide à se présenter sous les murs de Rome. Il connaissait si peu le terrain sur lequel il opérait qu'il désigna comme l'un des points d'entrée une Porta Pertusa depuis longtemps, détruite. 11 est repoussé. A cette nouvelle Odilon Barrot tombe dans un fauteuil en proie à un profond désespoir; l'Assemblée, à la veille de disparaître, extravague et vote une invitation au gouvernement à « prendre sans délai les dispositions
nécessaires pour que Texpédition ne fût pas plus longtemps détournée du but qui lui avait •été assigné. » Qu'était-ce à dire? Que nous nous arrêterions au pied des murs de Rome et que nous y assisterions, battus et contents, aux prouesses mazziniennes ? Cela môme ne nous eût pas été possible. Les Autrichiens s'avançaient par Bologne et Ancône ; les Napolitains franchissaient la frontière pontificale, et les Espagnols les rejoignaient à ïerracine. Oudinot ne les arrêta qu'en leur faisant savoir que leur marche en avant serait considérée comme un casus bel H.
Cependant, par déférence pour un vote au moins ridicule, et voulant laisser à l'Assemblée législative le temps de s'installer, le ministère expédia Lesseps en négociateur pacifique.
Quant au Président, sans se préoccuper ni de ses ministres ni de l'Assemblée présente ou future, il écrit à Oudinot (8 mai) : « Notre honneur militaire est engagé, je ne souffrirai pas qu'il reçoive une atteinte ; les renforts ne vous manqueront pas. Dites à vos soldats que j'apprécie leur bravoure, que je partage leurs peines, qu'ils pourront toujours compter sur mon appui et sur ma reconnaissance. » Il fait mettre cette lettre à l'ordre du jour par Changarnier et envoie à l'armée le général du génie Vaillant, avec instruction de recommencer vigoureusement l'attaque aussitôt que possible, l'autorisant par des lettres de service à se substituer à l'incapable Oudinot, s'il le jugeait nécessaire. Les-
seps ne comprit pas qu'on ne l'avait envoyé que pour gagner du temps ; il se laissa enguirlander, reconnut la République romaine, lui accorda une convention inacceptable, contraire à notre honneur et à ses instructions. Le général Vaillant le regarde s'agiter tant que l'armée n'est pas prête, dès qu'elle l'est, il l'écarté, le fait rappeler, conserve par bienséance Oudinot, prend ses dispositions et ordonne l'assaut.
Les mazziniens se répandirent en imprécations et les libéràtres en sarcasmes contre le tyran. Mais les Italiens éclairés reconnurent leur futur sauveur en celui qui les délivrait à la fois de leurs pires ennemis , l'Autrichien et le démagogue. Les révolutionnaires français firent naturellement écho aux mazziniens. 11 n'était plus permis, même aux plus aveugles, de croire que « Florence et Rome sans armée, sans argent, sans élan, sans union, sans confiance., pussent soutenir la guerre nationale * » ; ils le •crurent. Il était déloyal de supposer au Président des intentions réactionnaires après son message explicite en faveur de cette Italie dont aucune des douleurs ne peut nous être indiffé^ rente; ils eurent cette déloyauté. Il était insensé •d'espérer que le peuple de Paris, décimé par le choléra, indifférent à la République romaine, « éperdu d'enthousiasme pour le Président, qui visitait les hôpitaux les plus infectés, y demeurant plusieurs heures, épuisant largent qu'il
i. LeUre de Minghetti du 10 avril 1840.
avait apporté, en empruntant à ceux qui Tentouraient, prodigue de paroles affectueuses plus encore que d'argent * » ; il était insensé d'espérer qu'un tel peuple se soulèverait : ils eurent cette déraison. «Vous avez violé la Constitution, s'écria étourdimentLedru-RoUin ;nous la défendrons par tous les moyens, même par les armes! »
A l'attaque de Ledru-Rollin, le Prince répondit par une proclamation, modèle du genre, dans laquelle la fermeté ne va pas au défi, ni la sécurité à l'impertinence : « Quelques factieux osent encore lever l'étendard de la révolte contre un gouvernement légitime, puisqu'il est le produit du suffrage universel. Ils m'accusent d'avoir violé la Constitution, moi qui ai supporté depuis six mois, sans en être ému, leurs injures, leurs calomnies, leurs provocations. La majorité de l'Assemblée est le but de leurs outrages. L'accusation dont je suis l'objet n'est qu'un prétexte, et la preuve, c'est que ceux qui m'attaquent me poursuivaient déjà avec la même haine, la même injustice, alors que le peuple de Paris me nommait représentant et le peuple de la France Président de la République. Ce système d'agitation entretient dans le pays le