‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 65 sur 113 · T. JI · texte numérisé non relu

T. JI

« Je n'ai pas la moindre confiance dans une insurrection, écrivait Praudhon, je n'en voudrais pas même avec la certitude du succès, et la raison, raison unique mais invincible, c'est que nous ne ferions que tomber de fièvre en chaud mal... Certes on ne doit jamais dire à un peuple dont les institutions sont violées : laissez faire, mais dans des temps pareils, il y aurait un crime, une indignité presque égale à mon avis, de lui crier : Aux armes! » Le Prince Napoléon proposa d'organiser le refus de l'impôt : cela même parut trop audacieux. Il fut décidé qu'on attendrait 1852 et qu'alors on se présenterait au scrutin en compagnie des électeurs exclus, un bulletin d'une main et de l'autre une arme de combat.

Par cette concession de la loi du 31 mai le Prince avait espéré que les Burgraves rendus plus maniables ne lui refuseraient pas la revisioû et écarteraient de son horizon cette perspective de coup d'État dont on l'obsédait. Il è' était cruellement trompé. En décimant le suffrage universel dont il était l'élu, en supportant les imprécations d'unde ses ministres contre la révolution à laquelle il devait sa magistrature, en permettant aux autres de persécuter arbitrairement les républicains, il avait abandonné le fondement solide d'où il avait grandi, et s'était perché surdes nuages flottants. On le crut perdu à jamais dans l'impopularité. On

conserva encore quelque apparence d'égards tant qu'on craignit une insurrection ; dès qu'on fut ïrassuréon ne prit plus la peine de le ménager. « DéonSément, se dit-on, sa véritable mission aura été d'user la légende napoléonienne; il occupe la place et ne la tient plus. » Et l'on mit à l'encan le champ sur lequel campait Annibal.

L'acquéreur serait-il le comte de Chambord ou la duchesse d'Orléans? On en dispula dans les journaux. Pourquoi ne serait-ce pas l'un et l'autre si on les rapprochait par la fusion ? On négocie entre les deux branches. Louis-Phîlippe consent, la reine, le duc de Nemours de même; la duchesse d'Orléans résiste et le duc d'Aumale comme le prince de Joinville se rangent de son côté; il ne leur convient pas de reconnaître que le règne de leur père a été une usurpation. Les négociateurs ne se découragent pas. Cela s'arrangera; l'urgent est de s'assurer d'un général qui, au besoin, mette la main au collet du Président. €hangarnier était naturellement indiqué. Les temporisations systématiques avaient lassé son dévouement et déconcerté ses prévisions. Homme d'audace, plus encore que Tocqueville, il déplorait que le Prince osât si peu, quoique ayant été élu pour oser beaucoup, et qu'il laissât échapper, de sa main indécise ou timorée, les meilleures occasions. 11 en était venu à le considérer, kii aussi, comme un rêveur nébuleux, un jouisseur amolli, incapable d'une résolution virile et qui ne se déciderait jamais à franchir le Rubicon.

Cet état d'esprit fut compris par les directeurs clairvoyants de la majorité monarchique. Secondés par ses deux aides de camp, ils entourent le général de leurs prévenances, le comblent d'adulations enthousiastes, le promènent dans leurs salons comme le triomphateur de demain, lui rendent des honneurs presque souverains. Qu'était le Président à côté de lui? Un simple mannequin. Dans la perspective de plus en plus visible d'une insurrection ou d'un coup d'État, l'instrument de la solution suprême serait l'armée. L'armée appartenait-elle au général postiche de la garde nationale, dont toute la gloire était d'avoir passé des revues? N'était-elle pas, au contraire, acquise au glorieux soldat de Constantine, à l'intrépide qui, depuis 1848, avait plusieurs fois sauvé la société en péril?

La défiance de soi-même et la modestie n'étaient point parmi les belles qualités de Changarnier. II se laisse persuader, la tête lui tourne, et tandis que les acclamations non interrompues du peuple et de l'armée ne troublent pas le calme bon sens du Prince, les flagorneries des salons, des grands seigneurs et des grandes dames grisent l'âme du soldat. On lui rend tout facile, on ne le gêne par aucune interrogation indiscrète. Sera-t-il pour le comte de Chambord ou pour la duchesse d'Orléans? Il ne le dit pas et on ne le lui demande pas ; on lui fait crédit de silence et de mystère; il suffit qu'en ne se prononçant pas pour les uns, il ne mette pas les autres dans l'embarras. Qu'il reste sphinx, tant qu'il voudra,

pourvu qu'il se déclare sans ambages contre le Président et se montre prêt à en débarrasser la France et T Assemblée.

A cet égard Changarnier dépasse ce qu'on attendait. Passionné, habitué à se jeter tout entier dans son sentiment présent, il ne se laisse arrêter ni par les empressements affectueux ni par les offres de Persigny; il accepte d'être l'épée de la restauration monarchique et il se prépare au rôle de Monk. Mais pour devenir le Monk de la situation présente, il fallait se rendre le maître incontesté de TÉtat. Il le deviendrait. Grâce à son armée il s'emparerait de la dictature, assumerait, en détruisant les révolutionnaires, l'impopularité qui ne doit pas peser sur le retour de la monarchie. Après quelques mois de cette omnipotence intérimaire, « part de son dévouement plutôt que de son ambition », il rétablirait, non la duchesse d'Orléans, mais la monarchie légitime et vraie*.

Ce plan arrêté dans son esprit il ne ménage plus rien. Il devient fou d'orgueil et d'importance. Chaque dimanche il réunissait a sa table aux Tuileries un certain nombre d'amis, surtout d'officiers, et là il criblait le Prince d'épigrammes, blâmait ses actes, ridiculisait sa personne et s'ébaudissait sur ses dettes et ses galanteries; il l'appelait un « perroquet mélancolique ». Souvent, un peu avant le conseil, il venait causer avec le Président dans sa chambre à

!• Falloux, Mémoires y t. I, p. o97.

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coucher pendant que celui-ci dépouillait sa correspondance et déjeunait; il en sortait lorsque les ministres arrivaient. En se retirant il échangeait quelques mots avec eux. Un jour qu'il était venu en costume négligé, une badine à là maîn, il prend à bras-le-corps J.-B. Dumas, et devast ses collègues stupéfaits, lui dit de sa voix un peu éraillée et criarde : « Que peut-on faire avec ua homme qui a ce visage de Diafoirus ?» — A tout propos il se vantait d'avoir l'armée dans la main. Devant les officiers généraux et chefs de corps, il dit au général Guillabert : « Votre division est chargée de la garde de la Chambre. Si le ministre de la guerre vous donnait des ordres, voitô ne lui obéirez pas et le f... à la salle de police*., » 11 ne prenait pas la peine de dissimuler qu'il guettait l'occasion. Une demande d'argent de l'Elysée parut un instant la lui apporter. Assailli par une infatigable mendicité, le Prince ne savait pas s'en défendre. On avait porté à 1200000 francs sous Odilon Barrot sa dotation, d'abord fixée à 600000. Cela ne lui avait pas suffi. Son intendant lui faisant observer qu'avec un revenu de 100 000 francs par mois, il donnait comme avec une liste civile de 15 millions; il répondit avec gaieté : « Que voulez-vous? ee sont mes frais de représentation. » Le ministère déposa un projet de loi élevant à 2400000 francs ces frais de représentation (21 juin). Le moment n'était pas propice. Dans un voyage à Saint-

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