GoMMYNEs, 1. V, ch. XIX ; l. VI, ch. vu
échelons les plus élevés; dès que, ouverte, elle în'empêclie pas louvrier de devenir millionnaire, le tanneur président de la République, on jouit -<ie toute l'égalité compatible avec la loi naturelle. Les égalitaires eux-mêmes sentent si bien le -vice inquiétant de notre suffrage universel, qu'ils ne sont pas encore fixés sur sa procédure définitive, et ils oscillent du scrutin de Jiste au scrutin d'arrondissement. L'un ne vaut pas mieux que lautre. Le scrutin de liste donne -k la déraison les facilités qu'il retire à la corruption : le mal change simplement de nature. Le remède serait dans une organisation hiérarchique -en groupes spéciaux et professionnels, substituant des hommes instruits, compétents, aux bavards superficiels qui, selon l'expression de Falloux, n'étant capables de rien sont capables, -de tout \ On ne saurait espérer d'une assemblée quelconque le courage ou la prévoyance de -cette réforme, faute de laquelle ou nous périrons ou nous descendrons au dernier rang des nations. Elle est réservée à l'homme providentiel ^ui, à l'heure marquée, sera suscité pour sauver Israël. En attendant, on pourrait adopter un -certain nombre de palliatifs d'une plus facile et immédiate application.
Les Burgraves n'imaginèrent ni ne proposèrent 4in de ces palliatifs. On ne peut concevoir une -combinaison aussi maladroite, aussi empirique,
1. Voir dans la Revue des Deux Mondes de 1896, les études •de M. Benoist. Voir aussi Emile Ollivier, 1789 à 1889, p. 245 -et 255. — Solutions politique et sociales, p. 502.
2m L'EMPIRE LIBÉRAL.
plus inefficace que celle de leur loi. Elle supprimait les électeurs capables et honnêtes autant que les électeurs coquins ou ignares ; elle frappait au hasard, à tort et à travers, sans savoir ce qu'elle faisait; elle n'organisait pas, elle mutilait. Enfin, elle violait la Constitution de deux manières: en enlevant le suffrage aux trois millions exclus quand la Constitution l'accordait à tous sans exception, en reculant jusqu'à vingtcinq ans l'exercice du droit électoral pour le& non-exclus, tandis que la Constitution le concédait à vingt et un ans.
Tel fut le fond solide de l'argumentation des républicains des diverses nuances, depuis Cavaignac et Grévy jusqu'à Victor Hugo et Michel de Bourges. « Vous rétablissez, dirent-ils, le cens, le pays légal; sous prétexte de contenir ou de prévenir la révolution, vous la déchaînez vousmêmes, car vous mettez un fusil dans chacune des mains auxquelles vous arrachez un bulletin. » — Les défenseurs du projet ne réussirent pas à rétorquer l'objection. Montalembert, le plus intrépide, l'esquiva par un de ces [mouvements de haute raillerie et d'indignation auxquels il excellait: « Savez-vous quels sont les ennemis de la Constitution?... Ce sont ceux qui la représentent comme toujours violée et prête à l'être, qui en font une sorte de vestale pou?' rire dont la pudeur dérisoire serait la fable des carrefours et la risée des nations... Nous voulons défendre la société par tous les moyens que la Constitution permet et que la justice ne réprouve pas. Nou&
LE MIIiiflSTERE DU PRÉSIDENT. 287
voulons la guew e légale au socialisme afin d'éviter la guerre civile... NouB voulons commencer contre Tanarchie une expédition de Rome à Tintérieur. On croit nous enfermer dans la Constitution comme dans une espèce de circonvallation ; nous avons trouvé une issue, Tissue du domicile^ nous avons le droit et le devoir d'en profiter... On a dit dans un journal démocratique, le plus répandu de tous, qui n'a été désavoué par aucun de ses confrères, que nous, les dix-sept chargés de préparer la loi, nous avions voué nos têtes aux dieux infernaux... L'histoire des hauts faits de vos ancêtres nous apprend ce que c'est que les dieux infernaux de la révolution : c'est le choix entre l'échafaud ou le poignard démocratique... Eh bien! ce sort, je l'accepte et je le préfère à l'infamie et au mépris écrasant dont la postérité accablera ceux que la France aurait chargés de la sauver, et qui, en proie à une pusillanimité sans excuse, auraient livré la patrie déshonorée, la société trahie, la France éperdue, à la servitude, à la honte et à la barbarie que vous lui préparez. »
' Le gouvernement, quoique ayant accepté la responsabilité de la loi, la défendait sans chaleur. Un moment le succès en parut même incertain. « Il est un moyen de l'assurer, dit Thiers à ses amis inquiets, déclarons que notre but est d'exclure non pas les classes pauvres mais la vile multitude. Ces paroles mettront la Montagne hors d'elle-même; ses fureurs épouvanteront les hésitants du parti modéré, et la loi sera votée au mi-.
lieu d'une tempête. — Et qui donc, lui demandat-on, bravera la fureur des rouges en prononçant ce mot de vile multitude? — Je m'en charge », répondit-il. — Il n y manqua pas. « Je comprends, s'écria-t-il, que des tyrans s'accommodent de la. vile multitude, parce qu'ils la nourrissent, la châtient et la méprisent. Mais des républicains chérir la multitude et la défendre, ce sont de faux républicains, ce sont de mauvais républicains, ce sont des républicains qui peuvent connaîtretoutes les profondeurs du socialisme, mais qui ne connaissent pas l'histoire. Voyez-la à ses premières pages, elle vous dira que cette misérable multitude a livré à tous les tyrans la liberté detoutes les républiques. C'est cette multitude qui, après avoir livré à César la liberté de Rome pour du pain et des cirques, égorgeait les empereurs; qui tantôt voulait du misérable Néron, et regorgeait quelque temps après par des caprices aussi changeants sousle despotisme qu'ilsravaient été sous la république; qui prenait Galba et regorgeait quelques jours après ; qui voulait le^ débauché Othon, qui prenait l'ignoble Vitellius, et qui, n'ayant plus le courage même des combats, livra Rome aux barbares. C'est cette vile multitude qui a livré aux Médicis la liberté de Florence; qui a, en Hollande, égorgé les Witt, qui étaient, comme vous le savez, les vrais amis de la liberté; c'est cette vile multitude qui a égorgé Bailly; qui, après avoir égorgé Bailly, a applaudi au supplice, qui n'était qu'un abominable assassinat, des Girondins; qui a applaudi
ensuite au supplice mérité de Robespierre; qui applaudirait au vôtre, au nôtre; qui a accepté le despotisme du grand homme qui la connaissait et savait la soumettre; qui a ensuite applaudi à sa chute et qui, en 1815, a mis une corde à sa statue pour la faire tomber dans la boue. »
A cette apostrophe accueillie par les bravos enthousiastes de la majorité, la Montagne, hors d'elle-même, perdant toute dignité et tout sangfroid, répondit par des rugissements qui redoublèrent pendant la réponse du général Fabvier : « J'ai vu la multitude accueillir les ennemis, mais ce n'était pas la multitude dont l'honorable M. Thiers parlait, c'était la multitude en habits et en jabots. » L'effet voulu par le malin orateur n'en fut pas moins produit. La Montagne avait montré son masque effrayant et la loi fut votée. C'était un véritable coup d'État contre la Constitution, le Fructidor de la nouvelle République.
Le droit populaire mis ainsi hors la loi par le parlement, il ne restait plus qu'à désavouer et à anathématiser la révolution qui l'avait promulgué. Le ministère n'y manqua pas. Rouher, retrouvant les ardeurs du candidat de Duchâtel, renchérissant sur Thiers qui avait qualifié de funeste la révolution de 1848, l'appela une catastrophe. Catastrophe sans laquelle son prince fut resté à Londres, méprisé, consumant les derniers débris de son patrimoine et de son espérance.
Les échecs des 29 janvier et du 13 mars avaient découragé les révolutionnaires de l'Insurrection.