Lamartine
velle Montagne. Elle avait pour enseigne le drapeau rouge, pour programnare, plus de représentants délégués^ le gouvernement direct du peuple. Les affiliés divisés en décuries ou sections de dix hommes, commandés par ua fourrier, un sergent, un caporal, payaient des cotisations mensuelles de 25 à 50 centimes. l>ans chaque département un comité reliait les souscomités d'arrondissements aux comités des. autres départements et aux comités directeurs de Lyon, de Paris et de Londres. L'affilié amené dans un lieu fermé, les yeux bandés, jurait sur un poignard, au nom des martyrs de la liberté, d'armer son bras contre la tyrannie tant politique que religieuse et de donner la mort au traître qui serait parjure à son serment. Cette société se propagea avec rapidité dans toute la France. Elle enlaça surtout douze à quinze départements du Sud-Est. Après le vote de la loi du 31 mai elle se mit à la disposition de la Montagne parlementaire, et la pressa de donner le signal de l'insurrection. Les parlementaires, craignant également d'être débordés par la canaille démagogique et d'être châtiés par les soldats de Changarnier, répondirent que sans doute une pareille loi motivait une insurrection, toutefois qu'il serait mieux d'atteindre 1852. La Nouvelle Montagne, dépourvue d'un chef accrédité, dut se résigner à cet atermoiement. Elle trouva ce chef dans Alphonse Gent, jeune homme mtrépide et intelligent. Dès qu'il eut été acclamé dans un congrès à Valence par les délégués de
quatorze départements, il changea Fancien signe éft' reconnaissance ea celui de : « Suflfrage universel », et il organisa incontinent une levée d'armes. Dans un nouveau congrès à Mâcon (30 septembre) il obtint le concours d'un certain nombre de députés de la Montagne et Ton s'arrêta à ceci : à la rentrée des Chambres les députés demanderaient le retrait de la loi du 31 mai. En cas de refus, on s'insurgerait; des feuix allumés sur les hauteurs donneraient le sigaal> la montagne du Lubéron serait le point de rallietnent.
Dans leté et l'automne de 1850, à l'exception du groapede Cavaignac défenseur plus ou moins convaincu de la Constitution, tous les partis conspiraient donc contre elle. Les uns sans trop savoir où ils allaient, les autres pour ramener le roi; Changarnier pour obtenir uae dictature prétorienne ; les révolutionnaires pour rétablir la Constitution de 1793; les socialistes pour opérer la liquidation sociale. A ce spectacle l'optimisme de Lamartine se trouble. Jusque-là, il n'avait cessé de dire : Confiance ! pour la première fois, il crie : Conspiration! — Les observateurs étrangers s'alarment. Cavour écrit : « Tous les jours davantage, je me sens dégoûté de la France. Je commence presque à lui préférer l'Autriche. J'éprouve surtout une aversion croissante pour le parti légitimiste : je serais fort embarrassé si j'avais^ à choisir entre eux et les rouges*. »
i. Lettre du 10 septembre 1850.
Dans ce déchaînement de conspirations et d'intrigues, seul le Président ne conspire ni n'intrigue : obstiné à la défensive il se contente de parer les coups. A la menace du complot de la Montagne, dont sa police reçoit la révélation, il répond par l'arrestation immédiate de Gentel de ses principaux complices (29 octobre 1850). Aux soupçons des partis il oppose Texposé toujours le même de ses desseins, au principe déployé de rhérédité de droit divin, Taffirmation de la souveraineté nationale. Il corrige les maladresses réactionnaires de ses ministres et conjure les effets de la loi du 31 mai qu'on exploite contre lui, en rappelant avec ostentation Torigine populaire de son pouvoir. Aucun chef d'État n'a pris davantage la peine de s'expliquer. Il le fait successivement à Lyon (13 août), à Strasbourg, (22 août), à Reims (28 août) , à Caen (4 septembre, A Lyon, il dit: « Je.ne suis pas le représentant d'un parti, mais le représentant des deux grandes manifestations nationales qui, en 1804 comme en 1848, ont voulu sauver par l'ordre les grands principes de la Révolution française. Fier de mon origine et de mon drapeau, je leur resterai fidèle ; je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi, abnégation ou persévérance. Des bruits de coup d'Étatsontpeut-être venus jusqu'à vous, Messieurs, mais vous n'y avez pas ajouté foi ; je vous en remercie : les surprises et les usurpations peuvent être le rêve des partis sans appui dans la nation ; mais l'élu de six millions de suffrages exécute les Volontés du peuple, il
ne les trahit pas. » Il revient sur la même idée à Strasbourg : « En quoi aurais-je démérité de votre confiance? Placé par le vote presque unanime de la France à la tête d'un pouvoir légalement restreint, mais immense par Tinfluence morale de son origine, ai-je été séduit par la pensée, par les conseils d'attaquer une Constitution faite pourtant, personne ne Tignore, en grande partie contre moi? Non, j'ai respecté et je respecterai la souveraineté du peuple, même dans ce que son expression peut avoir eu de faussé ou d'hostile. Si j'en ai agi ainsi, c'est que le titre que j'ambitionne le plus est celui d'honnête homme. Je ne connais rien au-dessus du devoir. »
A Strasbourg le conseil municipal le boude; à Besançon on organise contre lui une tentative d'assassinat, qu'il déjoue par son sang-froid, mais là, comme ailleurs, les populations se pressent autour de lui, lui prodiguent- les témoignages d'affection, l'encouragent. Assuré des sentiments du peuple, il croit nécessaire de provoquer une manifestation publique de ceux de l'armée. On la disait à Changarnier; il est indispensable de démontrer qu'elle est à lui. Le ministre fait savoir aux officiers le désir du Prince qu'à la revue de Satory (10 octobre) la troupe ainsi qu'elle l'avait fait dans les revues précédentes en présence de Changarnier, criât au défilé, non : Vive l'Empereur! mais : Vive le Président ! Vive Napoléon ! — Changarnier, qui avait naguère donné cette consigne, s'y oppose et près-
crit de défiler en silence. Les deux ordres & exécutent à la fois ; la cavalerie crie : Vive Napoléon ! quelques-uns même : Vive TEmpereuar! la ligue reste muette. Changarnier et le Président, eôte à côte, peuvent du regard embrasser chacun les forces qui lui appartiennent. Voilà dontî en pirésence delà France inquiète^ de l'Europe railleuse, Texistence constatée dedeuxarmées rivales, peutêtre à la veille d'en venir aux mains, celle de Louis-Napoléon et celle de Changarnier, celle de César et celle de Pompée.
Cet antagonisme plaisait aux hommes de parti et ils exaltèrent le seul hamme capable de le maintenir après Tavoir créé. Le Prince comprit qu'un devoir s'imposait à lui, il ne l'éluda pas. Il remercia ses amis et envoya le commandant de la ligne Neumayer, dans un commandement supérieur au sien, mais en province.
Changarnier tempête, va faire des scènes à l'Elysée et des confidences à la commission de permanence. Il demande carrément à Carlier le préfet de police : « Êtes-vous en mesure d'arrêter le Président? — Donnez-m'en l'ordre, ré^ pond celui-ci, je le mettrai dans un panier à salade et le conduirai sans plus de cérémonie à Vincennes. » Puis il vient conter sa démarche à Odilon Barrot. « Ne craignez-vous pas, lui répond celui-ci, que Carlier n'ait reporté cette conversation au Prince et peut-être lui ait ofiEert de vous conduire, vous, dans son panier à salade? — Tant mieux, répond l'aide de camp Valazé, nous sommes bien aises qu'on sache à rÉlysée- ce
que nous pouvons faire. — Et qu' attendez-vous pour en finir? reprend Barrot. — Je n'attends qu'une signature de Dupin. — Vous l'attendrez toujours. »
A la réflexion Changarnier crut prématuré de tenter l'épreuve, il se contenta de lancer un ordre du jour rappelant aux troupes qu'aux tennes de la loi l'armée ne délibère pas ; qu'aux termes des règlements militaires elle doit s'abstenir de toute démonstration et ne proférer aucun cri sous les armes. Si cette bravade fût restée impunie le Président était virtuellement déposé, et Changarnier, appuyé par l'Assemblée, maître d^ l'armée, obtenait la dictature. Les impétueux tel&que Persigny voulaient riposter à l'ordre du jour, dès le lendemain, par la révocation du général. Le Prince lucide, maître de lui, comprend que l'heure décisive de sa destinée présidentielle est arrivée et qu'il ne doit pas laisser la moindre chance au hasard. Changarnier brisé il n'a plus à craindre aucun obstacle sérieux. Mais pour qu'il «oit irrévocablement brisé il faut que l'opinion adhère à l'exécution, en comprenne l'intention et la portée: il faut que d'avance il soit clair que la révocation n'est pas une préface de coup d'État, comme on va le hurler; qu'elle est un acte nécessaire d'ordre gouvernemental, de discipline militaire et de défense. Il dévore l'outrage el se prérpare, impassible en apparence.
Il dissout la Société du Dix-Décembre, qu'on accuse d'être organisée en vue du rétablissement de l'Empire, substitue le général Schramm à
d'Hautpoul. A Touverture de la session, dans son naessage il reprend, en termes sur lesquels il n'est pas permis d'équivoquer, ses assurances de Lyon et de Strasbourg : « J'ai souvent déclaré, lorsque Toccasion s'est offerte d'exprimer publiquement ma pensée, que je considérais comme de grands coupables ceux qui par ambition personnelle compromettaient le peu de stabilité que nous garantit la Constitution. C'est ma conviction profonde, elle n'a jamais été ébranlée. Les ennemis seuls de la tranquillité publique ont pu dénaturer les plus simples démarches qui naissent de ma position. Comme premier magistrat de la République j'étais obligé de me mettre en relation avec le clergé, la magistrature, les agriculteurs, les industriels, l'administration, l'armée, et je me suis empressé de saisir toutes les occasions de leur témoigner ma sympathie et ma reconnaissance pour le concours qu'ils me prêtent; et surtout, si mon nom, comme mes efforts, a concouru à raffermir l'esprit de l'armée, de laquelle je dispose seul d après les termes de la Constitution, c'est un service, j'ose le dire, que je crois avoir rendu au pays, car j'ai toujours fait tourner au profit de l'ordre mon influence personnelle. Il est aujourd'hui permis à tout le monde, excepté à moi, de vouloir hâter la revision de notre loi fondamentale. Si la Constitution renferme des vices et des dangers, vous êtes tous libres de les faire ressortir aux yeux du pays. Moi seul, lié par mon serment, je me renferme dans les strictes limites qu'elle a tracées. » 11
conclut ainsi ; « Quelles que puissent être les solutions de Tavenir, entendons-nous afin que ce ne soit jamais la passion, la surprise ou la violence qui décident du sort d'une grande nation. Inspirons au peuple Tamour du repos en mettant du calme dans nos délibérations; inspironslui la religion du droit en ne nous en écartant jamais nous-mêmes; et alors, croyez-le bien, le progrès des mœurs politiques compensera le danger d'institutions créées dans des jours de défiances et d'incertitudes. Ce qui me préoccupe surtout, soyez-en persuadés, ce n'est pas de savoir qui gouvernera la France en 1852, c'est d'employer le temps dont je dispose, de manière que la transition, quelle qu'elle soit, se fasse sans agitation et sans trouble. Le but le plus digne d'une âme élevée, quand on est au pouvoir, ce n'est point de rechercher par quels expédients on s'y perpétuera, mais de veiller aux moyens de consolider, à l'avantage de tous, les principes d'autorité et de morale, qui défient les passions des hommes et l'instabilité des lois. »
tt Voilà, s'écrie Lamartine, le langage qu'un Washington n'eût pas désavoué, et si, comme nous n'en doutons pas, un Bonaparte suit invariablement cette ligne de droiture, de bon sens et de désintéressement, il aura dans un seul nom la gloire de deux. » L'immense majorité de la nation pense, sent, parle comme Lamartine. Les politiques de l'Assemblée ne renoncent pas néanmoins à leur invariable tactique : le Prince est-il ferme, ils rappellent séditieux; se montre-
t-il modéré, ils le traitent de poltron. Quoi qu'il dise et quoi qu'il fasse, il ment. Ce message est considéré comme une manœuvre traîtresse ; on n'en doit retenir qu'une parole, parce qu'elle con^ lient une menace : « Je dispose seul de l'armée. » A l'Hôtel de Ville, dans un banquet, il répudie « les spéculations de la force et du hasard », c'est-à-dire le coup d'État. On ne s'y arrête pas. Mais il ajoute: « Les gouvernements qui, apirès de longs troubles civils, sont parvenus à rétablir le pouvoir et la liberté et à prévenir des bouleversements nouveaux, ont, tout en domptant l'esprit révolutionnaire, puisé leur force dans le droit né de la révolution même. Ceux-là, au contraire, ont été impuissants qui sont allés chercher ce droit dans la contre-révolution . » — Cette observation profonde, confirmée par l'histoire de toutes les révo»lutions, scandalise. Encore une menace ! dit-on. A la réception du 1*"^' janvier 1851 le Prince échange quelques propos aigre-doux avec le président Dupin, salue sèchement Changarnier et ne lui tend pas la main. La tension ékait arrivée à ce terme extrême où la crise devient inévitable. Il fallait que l'Assemblée envoyât le Président à Vincennes, ou que le Présideal chassât Changarnier des Tuileries. — « Il n'osera pajs »,. disaient les conspirateurs pour s'enhardir à plus d'audace. En conséquence ce fut le général) qui osa. Le prince Jérôme Napoléon lui en foiu»rnil l'occasion. Dans une intention peu bieiiveillante à son cousin, il avait interpelle le ministre de la guerre sur des instructions que, plusieurs
moi» auparavant, Changarniér aurait données à ses officiers, de considérer comme nulle toute demande de troupes émanant d'un fonctionnaire civil, judiciaire, politique, — ce qui impliquait la négation directe du droit de réquisition du président de l'Assemblée. Le ministre de la guerre sollicita un ajournement de la discussion. Changarnier, son subordonné, monte à la tribune, et, tranchant de son autorité privée le doute sur lequel son supérieur demandait à réfléchir^ il répond : « Aucune de ces instructions lie met en question le droit constitutionnel de l'Assemblée de requérir les troupes, non plus que l'article du règlement qui défère à M. le président de l'Assemblée l'exercice de ce droil. Elles se bornent à prendre les précautions nécessaires pour l'exacte transmission des ordres, et pour l'unité du commandement durant le combat. »
A ces mots accentués avec énergie, comme une menace directe au Président de la République, l'applaudissement de l'Assemblée éclate frénétique. On crut que l'assaut commençait. Persigny et Morny, sans s'être concertés, courent en même temps à l'Elysée, exhortent le Prince à se mettre sur ses gardes et à prévenir les chefs de corps sur lesquels il compte. Personne ne se montra; Changarnier avait menacé sans être en mesure de frapper. Le Prince, qui n'avait pas menacé, frappe. 11 décide la destitution de Changarnier.
Au premier mot de révocation le ministre de
la guerre Schramm pâlit et offre sa démission, ses collègues effarés Timitent. Toucher à un tel homme, mais ce serait ébranler Tordre social dont il est la sauvegarde, ils n'assumeront pas cette responsabilité. Cependant ils se ravisent et reprennent leurs portefeuilles, espérant qu'aucun général ne consentira à signer la mesure fatale. On met la main sur un qui s'y décide, Regnaud de Saint-Jean-d'Angély. Alors les ministres déçus et de nouveau saisis d'épouvante renouvellent leur démission. Qui choisir pour les remplacer? Billault lui-même, quoique acquis au Président, se récuse.
Ces péripéties n'avaient pu être cachées. Les groupes politiques siègent en permanence, l'agitation gagne la rue ; le mot de guerre civile circule. Le Président imperturbable observe. Le désarroi universel le tire cependant de son immobilité ; il sort l'épée à moitié hors du fourreau. La veille il réprimandait Persigny d'avoir dit à Mole et Thiers : « Après tout je n'ai à perdre, moi, ni hôtel à Paris, ni château en province. »> Ce jour-là il annonce que ce violent prendra le ministère de l'intérieur dans une combinaison extraparlementaire. A l'instant l'épouvantechange de camp : des ministres elle passe aux chefs de la majorité ; ils se voient déjà appréhendés au corps, conduits à Vincennes sous la griffe du terrible Persigny. Ils accourent vers les ministres démissionnaires dont ils ne redoutent aucune violence et les supplient de reprendre leur démission. Puisque la révocation est inévitable
autant vaut qu'elle soit signée par eux. Les ministres consentent. Mais avec quelle précaution ils procèdent ! Personne n'est jugé digne de recueillir l'héritage entier, il sera divisé; l'armée sera donnée au général Baraguey-d'Hilliers, la garde nationale au général Perrot.
Avant la publication du décret les principaux Burgraves (8 janvier 1851), Mole, Thiers, Berryer, Victor de Broglie, Daru, et avec eux le président de la Chambre, Dupin et Odilon Barrot, sont convoqués à l'Elysée. Le Prince leur annonce sa résolution; ils répondent tous d'une voix: « N'en faites rien ! n'en faites rien ! Le parle • ment se sentira directement atteint dans son honneur et dans sa sécurité. Votre droit est indiscutable; usez-en avec modération; vous allez compromettre deux années de sagesse et de bonne politique; vous vous exposez à ce que l'Assemblée s'arme du pouvoir que lui donne l'article 32 de la Constitution *. — Cela ne m'embarrassera pas, répond le Prince. Je donnerai au ministre de la guerre l'ordre de vous accorder toutes les forces que vous réclamerez et j'attendrai tranquillement à l'Elysée qu'il vous plaise de faire cesser cette scène ridicule. — Les assemblées, riposte Thiers piqué, ont aussi leur esprit de conduite. La nôtre saura éviter ce qui ne sera que ridicule. » Et avec l'aplomb qu'il avait recommandé dans la délibération des Burgraves, il ose, sans rire, ajouter : « Vous juge-
1. Art. 32. « L'Assemblée fixe Timportance des forces militaires établies pour sa sûreté et elle en dispose. »
310 L'EMPIRE LIBÉUAL.
riez très mal le général Changarnier si vous ie supposiez capable de conspirer. Non, le général n'est pas un conspirateur, il vous a servi loyalement et continuera de même. » Le Présidait sourit : « Pourquoi alors a-t-il annoncé qu'il se chargerait de me conduire à Vincennes? » Et il coupe court en déclarant que sa résolution est irrévocable, qu'il ne reculera pas, qu'il veut respecter la Constitution, mais par conscience, non par peur; il n'a convoqué les chefs de la majorée que pour les prier de donner à TAssemblée l'assurance de la légalité de ses intentions et la rassurer contre tout empiétement de sa part. — Berryer refuse la mission. Us ne seraient pas écoulés s'ils entreprenaient d'enlever à cet acte le caractère et la gravité que le bon sens lui attribuent; l'Assemblée appréciera et avisera. Odilon Barrotajoute quelques niaises adjurations ; on se sépare, et les Biu*graves sortent en levant les bras au ciel.
Restait à prévenir Changarnier. S'il allait faire arrêter le messager?On choisit un brave, Fleury. Il arrive en uniforme à sept heures du matin. Pendant que le général saisi au saut du lit se frotte les yeux, il lui remet la lettre suivante : « Général, ce n'est pas sans de vifs regrets que Je me vois forcé de vous annoncer ma détermination de supprimer le commandement dont vous êtes investi. La gravité des motifs qui me décident n'affaiblira en rien le souvenir de vos services passés, et, malgré notre séparation, je continuerai à compter sur votre concours, si jamais
la patrie était en danger, de même que vous pourrez compter sur les sentiments que je vous ai voués. » — Changarnier pâle, nerveux, lit rapidement et dit : « Votre prince reconnaît singulièrement mes services. — Mon général, vous n'avez pas d'ordre à me donner? — Non, répond-il, avec une colère contenue, vous savez bien que je n'ai rien à dire, si ce n'est que je vous accut^ réception de ma destitution. » Fleury s'incline et sort. A l'Elysée on respira quand on le vit de retour sain et sauf.
La nouvelle tomba sur l'Assemblée comme un cyclone. « Il a osé! » se disait-on en se regardant avec stupeur, puis avec indignation, colère, fu-reur. Le véritable prétorien, c'était le général qui méditait de renverser la République et son Président et de se proclamer dictateur à l'aide de son armée : c'est le Président menacé, cantonné dans la Constitution qu'on accuse de l'être. Le perfide ! le tyran ! on évoquerait volontiers un nouveau Brutus contre ce nouveau César. Les uns parlent d'arrestation immédiate, d'autres de mise en accusation, d'autres proposent l'établissement d'un comité de salut public. Caveant Consules! On se borne à nommer une commission pour aviser. Cette commission présente un ordre du jour par lequel « l'Assemblée, tout eu reconnaissant que le pouvoir exécutif a le droit incontestable de disposer des conimandements militaires, blâme l'usage que le ministère a fait de ce droit et déclare que l'ancien général en chef de l'armée de Paris conserve tous ses titres
au témoignage de confiance que l'Assemblée lui a donné dans sa séance du 3 janvier ».
La discussion fut plus calme qu'on ne l'attendait. Berryer déclare qu'il est temps d'arrêter des tentatives réitérées d'omnipotence personnelle. Il trouve abominable que des soldats se soient permis de crier : Vive Napoléon ! et il crie à la tribune : Vive le Roi ! Il se vante d'être allé à Wiesbaden saluer l'exilé qui ne peut pas poser le pied sur cette terre que les rois ses aïeux ont conquise, agrandie, constituée, sans être le premier des Français, le roi 1 — Baroche riposte : (( De quel droit attaquez-vous de prétendues manifestations impérialistes, vous qui portez avec éclat votre hommage à un prétendant et qui arborez à cette tribune le drapeau de la légitimité ? Le gouvernement ne veut ni une restauration monarchique pour la branche aînée, ou la branche cadette, ni une restauration impériale. Quant à présent, il ne voit de salut pour la France que dans le gouvernement républicain, et c'est sur ce terrain constitutionnel et légal qu'il fait appel aux bons citoyens de tous partis. » Changarnier un peu embarrassé, sans entrer dans aucun détail, assure « qu'il n'a favorisé aucune faction, aucune conspiration, aucun conspirateur ». Il ne se risque pas à attaquer le Président en face, il insinue discrètement que sa présence aux Tuileries n'a pas été inutile à l'Assemblée. (( Si mon épée est condamnée à un repos momentané, elle n'est pas brisée, et, si un jour le pays en a besoin, il la retrouvera bien
dévouée et n'obéissant qu'aux inspirations d'un cœur patriotique et d'un esprit ferme très dédaigneux des oripeaux d'une fausse grandeur. » — Lamartine oppose aux méfiances les déclarations formelles du Message, et à Charras s'écriant : « Non, c'est de l'hypocrisie ! » il répond : « Quand un homme élevé profère, sans y être obligé, un nouveau serment, je le crois. »
Thiers alors rentre en scène. Depuis le discours sur le Motu proprio de Pie IX, ses relations avec l'Elysée, sans se rompre, s'étaient refroidies. Il vient les rompre à la tribune. Quel motif l'amena à cet éclat? On a prétendu qu'à Claremont la Duchesse d'Orléans avait mis sur ses genoux, en le lui recommandant, son jeune fils. Cette touchante imploration l'aurait attendri et décidé à sauvegarder les droits du Comte de Paris, en écartant les deux prétentions qui les menaçaient, la fusion et la prorogation des pouvoirs présidentiels. Thiers n'avait pas coutume de guider sa conduite par des sentimentalités. La véritable explication me paraît celle donnée par Falloux*. Enivré par une infatuation supérieure à celle de Changarnier, il se croyait le maître de la France, plus encore que celui-ci ne pensait l'être de l'armée. Le Prince avait été nommé parce que lui Thiers, l'avait voulu : il ne serait pas réélu s'il ne le voulait pas. 11 l'avait voulu tant qu'il l'avait cru résigné au rôle de Télémaque sous sa houlette de Mentor. Mais il n'avait pas tardé à être
i. Mémoires de Falloux, t. II, p. 114.
détrompé. Le refus d'accepter son message avait commencé à Téclairer. Dans deux occasions il Favait légalement trouvé rebelle. «Quel costume prendrez-vous?lui avait-il demandé, celui de premier consul ou quelque chose d'approchant serait très bien. — Probablement, avait répondu le Prince, je choisirai Tuniforme de général de la garde nationale ou de Tannée. — Mais alors comment voulez-vous que nous fassions moi ou tout autre, quand nous serons appelés à vous succé* der? » — Nonobstant, le Prince avait choisi Tuniforme de général de la garde nationale. Une autre fois Thiers lui avait dit : « Mole et moi nous estimons que pour répondre à l'état et aux tendances de la société actuelle, vous devriez répudier toute habitude et même toute tenue militaire, et couper vos moustaches. » Et le Prince n'avait pas coupé ses moustaches ! Ces refus successifs l'avaient sérieusement indisposé. Mais le Prince le comblait de tant d'attentions, il l'avait si respectueusement loué dans un discours à Rouen, il offrait si galamment le bras à M""" Thiers pour la conduire à table, qu'il avait patienté, presque pardonné les premières désobéissances, au point de s'écrier : « Ce n'est pas un César, c'est un Auguste ! » La lettre à Edgar Ney, sur laquelle on n'avait pas pris son avis préalable, gâta de nouveau les relations ; elle le courrouça autant que son rapport blessa le Président. 11 dut enfin se convaincre que ce flegmatique poli, que ce taciturne impénétrable, sans dire jamais brutalement ni oui ni non, n'en faisait qu'à sa tête. Il méri-
tait d'être puni. Thiers décréta qu'il ne serait pas réélu. Trop perspicace pour croire aux chances du Comte deChambord,il voyait néanmoins que, si les légitimistes n'avaient pas la force de restaurer leur roi, ils avaient le pouvoir d'empêcher les orléanistes de ramener le leur. Dans la République, Cavaignac était fini, Ledru-Rollin inéligible, Victor Hugo, une nébuleuse en formation ; on parlait bien du prince de Joinville désigné par ses qualités unanimement reconnues, mais ce n'était qu'une velléité ; Changarnier ne se concevait qu'à la tête d'une armée, il ne se maintiendrait pas un jour à la tête de l'État. Il n'y avait donc de choix possible qu'entre lui Thiers, et le prince Louis.
Les républicains modérés, persuadés de l'échec de leur chef, viendraient à lui. Ne leur répétai t-il pas dans les couloirs, son champ de bataille autant que la tribune : <( La république est le gouvernement qui nous divise le moins? )>Ne se moquait-il pas avec eux, dans les coins, des chimères surannées des légitimistes? Pour les légitimistes n'était-il pas aussi la carte forcée, au moins à titre de moindre mal? Il dissipait les ombrages suscités par son ralliement à la république en leur disant, dans d'autres coins que ceux où il les avait chansonnés : « La république oui, mais sans les républicains, vulgaires, ignorants, inexpérimentés, violents. «Les catholiques, indifférents aux démêlés politiques, oublieraientils sa défense du Pape, ses amendes honorables dans la commission de l'enseignement, ses décla-
rations récentes en faveur des Jésuites proscrits par lui en 1847? Les industriels, les commerçants ne lui seraient-ils pas reconnaissants de ses discours en défense de la propriété et des principes sociaux ? Son élection était donc certaine, pourvu que le Prince fftt écarté. C'est pour y travailler qu'il montait à la tribune.
Son discours est une merveille de finesse, d'habileté, parfois d'éloquence, toujours de duplicité maligne. J'étais à la séance où il le prononça. Je le vois encore, un petit mouchoir à la main pour s'essuyer le front, tour à tour excitant, retenant, enchantant l'Assemblée suspendue à ses lèvres. Il défend Changarnier, mais en dénonçant malicieusement son mauvais caractère. Il célèbre son propre désintéressement, mais en même temps il pose sa candidature présidentielle. 11 ne servira plus qui que ce soit, si ce n'est la république; il la servira franchement, complètement, sans arrière-pensée. Il a cru longtemps à la monarchie, il s'est peut-être trompé, et le système américain est peut-être préférable au système anglais. C'est au Président, au compétiteur surtout qu'il s'attaque; sans un gros mol il le déchiquette, critique l'ensemble de sa conduite et particulièrement la destitution du général au mauvais caractère. Il n'y a plus à s'y tromper, on veut nous ramemer au temps maudit où les prétoriens proclamaient les Césars. On y est, si la destitution du général demeure impunie. Puis, sans indiquer aucun moyen pratique de résistance ou d'action, il prophétise que
« si l'Assemblée faiblit, au lieu de deux pouvoirs, il n'y en aura plus qu'un; le mot viendra quand on voudra, l'Empire est fait » .
Malgré ces exhortations et celte prophétie, l'Assemblée fait plus que faiblir. Comme après le message d'octobre, comme après les réunions chez Victor de Broglie, dès qu'elle sent devant elle le Président résolu, elle rompt et recule. Après tant de tapage elle ne décrète rien contre le Président, elle n'ose pas même accorder un mot de consolation à la victime; elle concentre ce qui lui reste d'énergie contre le ministère demeuré aux affaires sur ses instances et, anodine même contre lui, elle se contente de déclarer qu'il n'a plus sa confiance. La Montagne, à laquelle elle devait sa majorité, avait exigé le silence sur le général qui avait si souvent étrillé ses amis. On remarqua beaucoup le vote de Victor de Broglie, Montalembert, Casimir-Perier, Vitet, Odilon Barrot contre Tordre du jour.
La destitution de Changarnier n'avait pas été, de la part du Président, le prélude du coup d'État prédit contre l'Assemblée, mais la parade préventive d'un coup d'État de l'Assemblée en préparation contre lui. Il se garda bien de dépasser le but et de se laisser emporter à une offensive qui n'était pas encore dans ses intentions. 11 se contente d'avoir brisé un auxiliaire en révolte, repris la direction de l'armée qu'on lui disputait, fortifié son autorité, accru son prestige*. Il n'é-