‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 7 sur 113 · Mémorial de Sainte-Hélène · texte numérisé non relu

Mémorial de Sainte-Hélène

grande^ passions et pas davantage l'étude approfondie des travers de l'espèce humaine, mais des aperçus très fins sur la société, des tableaux vrais et bien terminés, un style orné avec mesure procurent l'agrément d'un esprit qui ne dit rien de vulgaire et d'un goût qui ne dit rien de trop ». Pendant son émigration, la jeune comtesse rencontra le duc d'Orléans, le futur roi des Français, devint pour un temps son amie, sa conseillère influente et active. En 1802, elle épousa M. de Souza.

(( Flahaut, a écrit Hortense, avait l'air distingué, l'esprit vif, agréable, brillant, mais léger, plus animé du désir de plaire que pénétré du besoin d'être aimé ; si son empressement était extrême pourvoir celle dont il fixait l'attention, il mettait les mêmes feux pour tous les plaisirs qui l'en éloignaient, et s'il n'en est pas un qu'il ne lui eût sacrifié, il n'en est pas un qu'il ne recherchât. » Hortense le pressait de s'y livrer, « honteuse du mouvement caché qui l'eût portée à le retenir, heureuse s'il lui eût désobéi, tremblante de le trouver docile » .

De cette liaison naquit un fils qui, sur le témoignage d'un cordonnier et d'un tailleur d'habits, fut inscrit comme enfant légitime d'un sieur Demorny, propriétaire à Saint-Domingue et de son épouse Louise Fleury (23 octobre 1811) .Plus tard , le Demorny fut coupé en deux et devint deMorny. L'enfant, remis aux soins de sa grand'mère paternelle, M™' deSouza, apprit d'elle le ton exquis, Ja bienséance, la finesse de l'esprit, la grâce des

manières, le goût des délassements littéraires.

Secondée par Tabbé Bertrand, Hortense s'occupa elle-même de Téducation de ses enfants légitimes avec la passion d'une mère, dont la prière de chaque matin était : « Mon Dieu ! faites que mes enfants se portent bien et que je meure avant eux. » Elle veillait aux moindres détails de leur régime, les habituait à la sobriété, écartait d'eux tout ce qui pouvait avoir le caractère de la faiblesse et de l'adulation, s'attachait à leur donner une tenue naturelle, polie, simple, confiante avec elle, respectueuse avec leurs maîtres. Les deux enfants, également charmants, ne se ressemblaient pas. L'aîné, d'un tempérament vigoureux, expansif, bruyant, joueur; le cadet silencieux, souvent pensif et immobile au milieu de ses jouets. Parfois il lançait d'un ton doux d'aimables et poétiques reparties. Joséphine à cause de son aimable humeur l'appelait : Oui, oui ; elle l'idolâtrait.

Souvent on le conduisait avec son frère déjeuneraux Tuileries. Dès que l'Empereur entrait, il venait à eux, les prenait avec ses deux mains par la tête et les mettait ainsi debout sur la table, au grand effroi de la mère, à laquelle Corvisart avait dit que cette manière de porter un enfant était très dangereuse.

Sa première émotion sérieuse fut en 1815. Sa mère l'avait mené auprès de son oncle à la veille de rejoindre l'armée. A peine introduit par le grand maréchal Bertrand, le petit prince s'agenouille devant l'Empereur, cache sa lête dans

ses genoux et se met à sangloter. <( Qu y a-t-il, Louis, et pourquoi pleures-tu ? Pendant quelques moments, Tenfant ne répond que par ses larmes. Enfin il dit : — Ma gouvernante vient de me dire que vous partiez pour la guerre ; n'y allez point,, n'y allez point. — Et pourquoi ne veux-tu pas que j'y aille; ce n'est pas la première fois que j'y vais ; ne pleure pas ; je reviendrai bientôt. — Mon cher oncle, les méchants alliés vous tueront; laissez-moi aller avec vous ! » L'Empereur prit l'enfant sur ses genoux et le pressa sur son cœur, puis, après l'avoir rendu à sa mère, il se retourna vers le grand maréchal attendri. « Embrassez-le, maréchal, il aura un bon cœur et une âme élevée : il sera peutêtre l'espoir de ma race. »

Sa seconde émotion fut la séparation d'avec son frère aîné qu'il adorait. En 1813 Louis avait quitté l'Autriche et s'était rapproché de l'Empereur, toutefois sans se réconcilier avec sa femme à laquelle il demanda de lui remettre un de ses enfants. Hortense refusa. L'empire tombé, Louis s'adressa au tribunal de la Seine pour l'y contraindre. L'affaire se débattit avec grand éclat par deux illustres avocats du temps, Tripier pour le mari et Bonnet pour la femme. Celui-ci invoqua un argument des plus imprévus. Rappelant que, par des lettres patentes, Louis XVÏII avait octroyé le duché de Saint-Leu à l'ex-reine de Hollande et à ses descendants, il s'écriait : a Tout est terminé par cet insigne bienfait qui a trouvé des cœurs reconnaissants.

Que penser de cette indiscrète réclamation qui tend à faire un étranger du jeune duc de Saint- Leu, à l'enlever à sa mère, à sa patrie, à son roi! »

Le tribunal, malgré la peinture éloquente que fit Bonnet de la sollicitude d'Hortense pour l'éducation de ses enfants, retira le jeune duc de Saint-Leu à son roi, et ordonna « que, sous trois mois, il serait remis à son père ou à son fondé de pouvoirs ». Le retour de l'île d'Elbe avait empêché l'exécution du jugement. Louis la poursuivit après la seconde Restauration et l'obtint. Le désespoir du petit prince Louis, qui n'ayant jamais quitté son frère tomba ainsi dans une solitude cruelle, ne fut dépassé que par celui de sa mère : on crut qu'elle succomberait à cette épreuve.

Ce fut une dure situation que (;plle de la famille Bonaparte après la seconde Restauration. Une loi draconienne (du 12 janvier 1816) prononçait contre eux, à tous les degrés et même contre leurs alliés, l'exil, sanctionné par la peine de mort, aggravé par la privation des droits civils, titres, pensions, par l'obligation de vendre dans les six mois tous les biens possédés à titre onéreux. Au duc de Richelieu, qui appuyait certaines réclamations de la reine Catherine, Louis XVIII répondait : « Il n'y a pas de justice

en France pour les Bonaparte. » Dans leur exil, chacun des membres de la famille proscrite subissait une surveillance de haute police exercée, au nom de la Sainte-Alliance, par le gour vernement sur le territoire duquel ils séj.ournaient. Ils ne pouvaient se déplacer sans un passeport délivré par les quatre grandes puissances.

Joseph échappa à cette oppression en s'embarquant pour les États-Unis où, accueilli avec respect, il s'établit à Point Breeze, au bord du fleuve Delaware, sous le nom de comte de Survilliers. Ses frères et sœurs, cachés sous des noms protecteurs, errèrent de divers côtés, essayant tous de se rapprocher de celle qui était le centre de la famille, M""^ Letizia, établie à Kome dans un palais du Corso.

Lucien, prince romain, y réussit aisément; il devint le prince de Canino et s'installa à la Ruffinella, près Frascati. Louis se fixa à Florence avec son fils aîné. Jérôme, après avoir été emprisonné un an à Elwangen par son beau-père, le roi de Wurtemberg, dut s'arrêter d'abord à Trieste, non loin de sa sœur Caroline. Là, naquirent deux de ses enfants, laprincesseMathilde et le prince Jérôme-Napoléon. Il n'obtint de se fixer à Rome qu'en 1823. Mais peu après il fut obligé d'abandonner et de vendre la belle habitation qu'il avait construite près de Fermo, parce que le roi de Naples la trouvait trop rapprochée de ses r^tats.

Ilortense chassée de Paris dans les deux

heures, parce qu'on Taccusait d'avoir voulu empoisonner tous les souverains alliés, eût voulu s'établir en Suisse. La Confédération ne l'y autorisa pas. Elle se rejeta alors sur Constance. Le grand-duc, malgré sa parenté, la pria de s'éloigner. Elle dut se réfugier en Bavière, où son frère Eugène lui assura un asile à Augsbourg. Elle y acheta une maison, et pendant quatre années, tandis que son fils étudiait au gymnase de la ville, sous la direction d'un nouveau précepteur, le fils du conventionnel Lebas, elle tenait chaque jeudi un cercle fort recherché. Elle obtint enfin du canton de Thurgovie l'autorisation de demeurer dans le château d'Arenenberg qu'elle venait d'acheter. Elle s'y établit définitivement dès que son fils eut terminé son éducation. Gomme le froid y était fort rigoureux, elle prit l'habitude de venir chaque hiver à Rome auprès de M""" Letizia après une halte à Florence, pour saluer son mari avec qui elle s'était réconciliée pour la forme. Les deux frères, séparés par la discorde familiale, goûtaient ainsi la joie de se retrouver pendant quelques jours.

Les Bonaparte ne méritaient guère les suspicions inquiètes dont la Sainte-Alliance les poursuivait. Chacun d'eux ne songeait qu'à recueillir ses débris et à s'arranger le moins mal possible, dans sa situation de proscrit, à ne pas se compromettre, à se faire oublier. Joseph s'occupait de ses propriétés, Lucien de ses fouilles, Jérôme de ses divertissements, Louis de ses compositions littéraires. Ils pratiquaient

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àl'envi l'oubli des injures; Joseph correspondait avec Lafayette, Jérôme avecFouché; Louis avait le culte de l'Autriche, et publiait sur son administration en Hollande un ouvrage, qu'à Sainte- Hélène, Napoléon qualifia de libelle plein d'assertions fausses et de pièces falsifiées. Il fut plus dévoué à la gloire de son frère dans un petit •écrit sur Walter Scott (1828) ; cependant, même dans ces notes laudatives, une large part appartient encore à la critique. 11 blâme « les mauvais procédés contre l'incomparable reine de Prusse », d'autant moins excusables « que la Prusse est l'amie et l'alliée inséparable de la France ». 11 reproche de n'avoir pas rétabli la Pologne, d'avoir légiféré sur les questions religieuses, sans le consentement de l'Église et de son chef. Il déplore l'expédition de Russie, il attribue à la prudence intempestive qui empêcha de distribuer des armes aux faubourgs, l'entrée des alliés à Paris.

En général les préoccupations politiques tenaient peu de place dans l'esprit de l'ancien roi de Hollande ; il se consacrait tout entier à ses compositions poétiques. Il publiait un essai sur la versification, une tragédie de Lucrèce en Ters sans rimes, réduisait en vers de la même espèce l'Avare de Molière, et composait une suite au Lutrin. Dès qu'il apprit l'arrivée à Florence, en qualité de secrétaire de la légation, du jeune poète des Méditations , il le rechercha avec empressement. Lamartine, serviteur des Bourbons, ne se rendait pas dans le palais d'un Bona-

parte, le Bonaparte venait dans le sien, la nuit, suivi d'un valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à monter les escaliers. Ils passaient de longues soirées en tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou philosophiques.

A Rome comme à Arenenberg, Hortense, malgré ses occupations artistiques ou ses distractions mondaines, veillait sur l'éducation de son fils avec autant d'intelligence que de tendre sollicitude. Intrépide, elle le rendit tel ; fière, elle lui fit un cœur au-dessus des petitesses; admiratrice de Napoléon, elle lui en inspira le culte ; convaincue de l'avenir de sa race, elle lui en communiqua la foi. Elle fut malgré tout la faveur providentielle de sa destinée, comme Joséphine l'avait été de celle de son oncle. Par un petit fait on jugera de la manière dont elle agissait sur lui. Comme tous les enfants Imaginatifs, il était accessible aux terreurs de l'obscurité. Hortense l'aguerrit en faisant enlever de sa chambre tous les portraits de son oncle, ails ne peuvent rester, dit-elle, dans la chambre d'un poltron. » De ce jour l'enfant n'eut plus peur. Elle lui confia la lettre écrite par l'Empereur à sa naissance, et le jeune prince prit l'habitude de la porter toujours sur lui. Elle mit à son doigt la bague de mariage de Joséphine.

Il avait, âgé de treize ans, appris à Augsbourg la mort du captif de Sainte-Hélène. Sa lettre touchante à sa mère, absente en ce moment, témoigne à quel point le souvenir de son oncle présidait déjà à toutes ses pensées. « Ce qui me

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fait beaucoup de peine, c'est de ne pas l'avoir vu, même une seule fois, avant sa mort, car à Paris j'étais si jeune qu'il n'y a presque que mon cœur qui m'en fasse souvenir. Quand je fais mal, je pense à ce grand homme, il me semble sentir en moi son ombre qui me dit de me rendre digne du nom de Napoléon. »

En développant en son fils la noble ambition de n'être pas indigne de son nom, Hortense n'alimenta pas les convoitises et les regrets du pouvoir perdu. Malgré ses idées aristocratiques, elle lui donna plutôt des mœurs et des sentiments d'une simplicité philosophique. Elle répétait à tout propos qu'il faut être homme avant d'être prince, qu'il y a aussi une grandeur dans l'infortune dignement supportée. Bien éloignée de prêcher une aveugle superstition dynastique, elle l'avait pénétré de cette idée que les places les plus élevées n'assurent pas le bonheur, que la seule visée devait être de recouvrer la patrie et d'acquérir une distinction personnelle. Elle lui recommandait de ne pas méconnaître, dût-il s'exercer à son détriment, le droit du peuple français de se donner un chef. Ce sentiment élevé de détachement, conseillé parla mère, se transformait en un enseignement historique républicain dans la bouche du précepteur Lebas, naturellement admirateur de la Révolution française.

L'ascendant de celte mère passionnée n'empêchait pas le jeune prince de subir l'influence de son père, auquel, malgré de constantes ru-

desses d'humeur, il témoigna toujours une respectueuse affection. Il lui demandait des conseils et lui rendait compte de la manière dont il les pratiquait. A peine son père Ta-t-il engagé à lire Condillac, il lui annonce quïl Ta pris dans la bibliothèque; il l'instruit de la distribution de ses journées : il se lève tous les matins à cinq heures, se couche à dix; il va à la chasse une fois par semaine. Il le fait en quelque sorte le témoin de sa vie quotidienne.

• Un jour, la soumission lui fut particulièrement pénible. Impatient de se distinguer, il avait désiré faire, au printemps de 1829, la campagne contre les Turcs, en qualité de volontaire dans Tarmée russe. Après avoir beaucoup hésité, Hortense y consentit. Restait à obtenir Tassentiment paternel. Le Prince le sollicite en termes pressants : « Ah ! mon cher papa, pensez que vous n'aviez pas encore mon âge et que déjà vous étiez couvert de gloire. » Louis n'envoya ni son consentement ni sa bénédiction. Il n'admettait, dans aucun cas ni pour quelque motif que cela pût être, qu'on servît en pays étranger. L'opposition de M""* Letizia se prononça d'une manière plus tranchante. Révoltée à l'idée que son petit-fils revêtirait l'uniforme de l'un de ces souverains qui envoyèrent son fils à Sainte- Hélène, elle le fit venir et lui dit, se redressant sur son fauteuil : « Comment vous appelezvous? — Napoléon. — Eh bien, maintenant, sortez. »

Condamné à rester dans sa solitude, le jeune

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prince continua presque seul son éducation. Au collège il s'était adonné aux langues vivantes, aux sciences exactes ; cependant il était arrivé à lire le latin sans difficulté. A Arenenberg il étudia les poètes et surtout Schiller et Corneille, le poète de son oncle ; il s'occupa avec ardeur des sciences historiques et militaires. Voulant s'initier au métier de la guerre qui lui était interdit dans une grande armée, il se rendit au camp de Thun, comme les jeunes Suisses, s'y fit remarquer par son assiduité et son intelligence. 11 s'appliqua aussi aux exercices du corps, natation, équitation et y excella. Il s'était exercé à nager même immédiatement après avoir mangé.

Indépendamment de l'influence de son père et de sa mère, le prince Louis ressentit aussi celle de Joseph, le chef officiel de sa famille. Joseph n'avait pas la supériorité d'esprit de Lucien, mais il était excellent, noble, élevé et d'intentions véritablement patriotiques et désintéressées ; tout en lui inspirait de la sympathie. Le chef de guérillas Mina, l'un de ses plus terribles adversaires en Espagne, l'ayant rencontré en Amérique, devint son ami. « Quand je pense^ lui disait-il, que j'ai pu combattre un aussi brave homme que vous ! » — Joseph affirmait que la guerre seule avait empêché son frère de doter le pays d'institutions libérales et d'établir une monarchie constitutionnelle. 11 rappelait la recommandation dernière transmise par le général Bertrand : « Dites à mon fils qu'il donne

à la nation autant de liberté que je lui ai donné d'égalité. »

Enfin il fut un sentiment que personne n'eut à inculquer au jeune prince et qui naquit de ses propres souffrances, l'amour envers les peuples malheureux. Ces peuples avaient été comme lui victimes de la réaction de 1815 et^ dans cette communauté de douleur, il avait trouvé comme une prédestination à se vouer à leur affranchissement. Il envoya au comité philhellénique tout ce que sa mère lui donnait pour ses menus plaisirs.

Il ne manqua à cette éducation que ce qu'Hortense, en quête de plaisirs et d'amours, ne pouvait enseigner ni par ses conseils ni par ses exemples, cette austérité des mœurs qui double la force de l'esprit, rehausse la dignité du caractère et donne le prestige suprême à une exis- • tence historique.

A la veille de la Révolution de 1830, les deux fils de Louis et d'Hortense étaient des jeunes gens d'élite : doux et soumis envers leur père, tendres envers leur mère, laborieux, modestes, actifs,. dévorés du désir de se dévouer et de s'illustrer. L'aîné avait « l'extérieur d'un héros de roman. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son œil était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût appris son nom ; il avait dans ses traits cette dignité qui survit aux éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré

l'avoir pour époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami * » . Son père lui inspira le dédain des grandeurs, et un homme d'élite placé à côté de lui comme gouverneur, Narcisse Vieillard, le goût des idées républicaines. — Vieillard, ancien capitaine d'artillerie, avait eu les pieds gelés à la retraite de Russie; son culte de l'Empereur tenait du fanatisme; il l'alliait à un républicanisme fervent et à des idées de libre penseur ; profondément intègre, très épris, de poésie classique, jouissant de la haute estime du père, il exerçait de l'ascendant sur le fils.

On eut peine à empêcher le jeune prince d'aller se joindre au soulèvement grec. Lui objectait-on que son nom nuirait à cette cause? « Eh bien, répondait-il, je la servirai sous un nom d'emprunt. » On ne le retint qu'en lui représentant la douleur dans laquelle son départ plongerait son père malade, dont il était la seule consolation. Son mariage avec la délicieuse Charlotte, fille de Joseph, l'ayant établi dans une existence paisible, il s'occupa de science et d'industrie.

L'extérieur du prince Louis n'était pas aussi triomphant que celui de son frère aîné. L'âge emportait chaque jour quelque chose de sa beauté enfantine ; agile et musculeux, de petite taille, le buste disproportionné par sa longueur avec l'ensemble du corps, il ne paraissait

\, Lamartine.

grand qu'à cheval. Sous le front élevé, large, droit, puissant, le visage s'allongeait à la Beauharnais et, quoique l'agrément aimable de sa mère s'y trouvât encore, le sérieux mélancolique de son père s'accentuait. Il s'était donné un air militaire en laissant pousser ses moustaches et une légère impériale. Son abord grave, presque sévère, s'adoucissait vite par l'accent pénétrant de sa voix harmonieuse, par l'expression bienveillante de son œil d'un bleu gris, par le charme d'insinuation et de politesse cordiales de ses nobles manières. Plus interrogateur que parleur, s'inquiétant de s'informer, non de briller, il eût paru parfois lent d'intelligence si l'on n'eût été détrompé par ses reparties heureuses, pleines de raison et de finesse, indices d'un esprit à la fois vif et réfléchi. On avait quelque peine à deviner, sous la douceur calme de ses propos, l'intrépidité obstinée de son caractère. Sans effort, il se faisait aimer parce qu'il était simple, compatissant. Il rencontre un jour des prisonniers français revenus de Russie qui, déguenillés, se traînaient sur la route; il remonte dans sa chambre, se déshabille et, par la fenêtre, leur jette ses habits et ses souliers. Une autre fois un mendiant Timplore; n'ayant pas d'argent il lui donne ses vêtements et rentre en chemise et pieds nus.

Une affection d'autant plus tendre unissait les deux frères que leurs idées se ressemblaient : tous les deux républicains et en même temps fanatiques de leur grand oncle ; tous les deux

patriotes, fervents et dévoués aux peuples opprimés; tous les deux impatients d'une occasion de se montrer dignes du nom dont ils étaient fiers, sans en être accablés.

La Révolution de 1830 exalta les deux jeunes gens. Ils crurent qu'ils allaient revoir leur patrie et jouir de leurs droits de citoyens français. La nouvelle de l'événement parvint au prince Louis au camp de Thun où, faisant dix à douze lieues par jour, à pied, le sac au dos, il continuait son éducation militaire. Son premier mouvement fut de venir en France. La prudence maternelle le retint, et il ne tarda pas à apprendre que le séjour lui en demeurait interdit, en vertu de la loi de 1816 toujours en vigueur.

Ce n'était pas à lui de parler au nom de sa famille. A défaut du duc de Reichstadt captif ^ Joseph protesta, par une lettre à la Chambre des députés qu'on ne lut pas (18 octobre 1830). Il ne contestait pas à la nation le droit de révoquer l'acte qui, par 3500000 suffrages, couronna la famille des Napoléon ; il se déclarait prêt à obéir à sa volonté, mais il demandait qu'elle fût formellement et directement manifestée, et qu'un vote universel détruisît ce qui fut établi par un vote universel; jusque-là Napoléon II restait en possession de la légitimité résultant du

vote volontaire du peuple, sans qu'une nouvelle élection fût nécessaire*.

Les divers membres de la famille approuvèrent cette protestation, sauf Jérôme, qui moins exigeant sur les principes ou plus découragé, la jugea au moins inopportune. Il ne se refusait pas « à reconnaître en Louis-Philippe le chef légitime d'une cinquième dynastie. Si cela n'a pas été dans le principe la volonté de la nation, tous les jours cela le devient \ »

Ne pouvant se rendre en France, le prince Louis s'achemina vers Rome où il arriva avec sa mère le 15 novembre. Il y trouva un interrègne pontifical et la ville en sourde fermentation. Il s'installait à peine que cinquante carabiniers entourèrent son palais et lui notifièrent l'ordre des trois cardinaux chargés du gouvernement intérimaire de quitter la ville sur-lechamp. On lui reprochait d'avoir la veille parcouru le Corso, son cheval orné d'une chabraque tricolore.

II revint à Florence auprès de son père et de son frère. La fermentation italienne, quoique tempérée parla placidité toscane, s'y faisait sentir. Les jeunes princes condamnés à rester éloignés de leur pays brûlaient de servir au moins en quelque chose la cause italienne. On a

1. Joseph à Thibaudeau, 19 mai i85l9. — A Francis Lieber, 1" juillet 1829. — A Lamarque, 9 septembre 1830. — Au général Bernard, 29 septembre 1830. — A Lafayette, 26 novembre 1830, 30 décembre 1830.

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