‹ L'empire libéral; études, réits, souvenirs (volume 3)Chapitre 74 sur 113 · II · texte numérisé non relu

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parfois et ne reste pas le maître d'étouffer un gémissement. Vellem inter hommes non fuisse, je voudrais n'avoir pas vécu parmi les hommes. Mais son courage se relève vite et il poursuit la route de sa destinée, calme et patient^ résigné, s'arrêtant au bord des sources, sous les ombrages, sans se plaindre de Taridité des steppes. D'autres se consolent des épreuves de la terre par Tespérance du ciel : dès ce monde, ils se transportent en Dieu, vivent de lui, en lui et par lui ; ils traversent ainsi avec allégresse les tribulations, convaincus qu'elles sont le vestibule des béatitudes. La plupart ne sont capables ni de ce stoïcisme ni de cette exaltation, ils ne veulent pas être malheureux. S'ils le sont ils n'accusent pas la fatalité providentielle, encore moins eux-mêmes; c'est la société qui est coupable; elle est mal organisée, il faut la modifier, la transformer ; elle est un enfer, il ne tient qu'à nous d'en faire un Éden.

Cette aspiration invincible des foules au bonheur terrestre ne constitue pas un fait nouveau; elle s'est toujours manifestée, elle a persisté malgré de constantes déceptions, elle survivra aux déceptions prochaines. La résignation stoïque, la foi religieuse, l'utopie sont en quelque sorte les catégories indestructibles de l'existence sociale. A toutes les époques on les retrouve, non toutefois en la même intensité ; tantôt le stoïcisme prévaut et virilise les peuples, tantôt la foi religieuse les berce, tantôt l'utopie les fas- 4;ine.

Dès 1830 Futopie s'était emparée d'une portion de la classe lettrée, à la suite des écrits de Saint-Simon et de Fourier; aux approches de 1848 elle gagnait le peuple ; après 1848 elle le mit en feu. On ne fait point passer brusquement des millions d'hommes de Tobéissance à la domination ; on ne les rend pas à l'improviste de sujets souverains; on ne jette pas tout à coup à des yeux habitués aux demi-clartés des maisons closes la lumière crue d'un soleil sans ombres ; on ne précipite pas la multitude d'une oligarchie censitaire dans une démocratie illimitée, sans que les cerveaux surexcités et grisés ne soient hantés par des fantômes et aveuglés par des hallucinations. Ce phénomène se produisit après 1848, et c'est l'état favorable aux débordements de l'utopie. Cabet, Victor Considérant, Pierre Leroux jusque-là dogmatisaient dans de petits cénacles et pour quelques rares adeptes ; ils professèrent à la tribune, sur les places publiques, Cabet le communisme, Victor Considérant les attractions passionnelles, Pierre Leroux la triade, le circulus, la renaissance dans l'humanité.

Quoi qu'on pense des utopies, il faut respecter les utopistes, tant leurs intentions étaient pures, désintéressées et leur effort généreux. Qui a été plus digne d'estime que Considérant, et d'intérêt que Pierre Leroux, avec sa belle tête de ruminant illuminée par un fin sourire? Leur action même ne fut pas sans résultat bienfaisant. Jusquelà le peuple démocratique appartenait aux Jacobins, uniquement préoccupés de conquérir le gou-

vernement et son budget perfas et nef as ^ ils le leur arrachèrent en partie, et ils opposèrent à leur compelle intrare la liberté de la discussion, professant de n'attendre la transformation sociale que d'un acquiescement volontaire. Afin de se distinguer des révolutionnaires purs, dont Blanqui conduisait la gauche et Ledru-Rollin la droite, ils s'appelèrent socialistes, c'est-à-dire les apôtres d'amour et de paix, par opposition aux sectaires de haine el de combat.

Le socialisme ne demeura pas longtemps dans cette sphère idéaliste. D'autres esprits vinrent qui, sans lui enlever tout à fait son caractère théorique, le rapprochèrent davantage des réalités et le mêlèrent aux événements. Proudhon fut le plus éminent des socialistes de cette seconde période*. Je ne puis me rappeler sans sympathie ce fils de tonnelier, obligé d'apprendre ses leçons sur les livres des camarades, ses parents étant trop pauvres pour lui en fournir, cet ouvrier imprimeur qui composait lui-même ses premières brochures, ce commis qui écrivit son livre des Contradictions sur son bureau d'employé, cet humble qui, par la puissance de son intelligence, la vigueur dje son travail, s'est placé parmi les maîtres de notre langue et s'est montré le manieur le plus terrible et le plus souple des ressorts compliqués de la machine dialectique. Sa fière indépendance d'esprit, si rare en temps démocratique, l'a empêché de

1. Sur Proudhon, lire la remarquable étude en deux voiumes de M. Arthur Desjardins.

é'affîlîer à aucune secte, de se rendre caudataire d'aucun parti. Il a cherché la vérité et l'a écrite comme il Ta vue, n'hésitant pas plus à se contredire qu'à réfuter les autres. Il en était arrivé à s'abstraire de toute personnalité, môme de la sienne, et à se considérer comme un géomètre en face de ses déductions dans l'espace. . L'homme était naïf, sans méchanceté, âpre contre les idées non contre les personnes. « Je ne doute jamais des bonnes intentions de qui que ce soit », a-t-il dit. Il sait « faire chanter son âme au milieu du cœur de ses amis ». Il pratique et préconise les vertus de famille : « L'homme est incomplet hors du mariage et aucun amour irrégulier ne peut suppléer à ce que donne la qualité de mari et de père. Une erreur déplorable de nos démocrates, c'est de croire que la famille est une charge qui arrête le dévouement et l'action; c'est le lest au contraire qui nous donne l'aplomb. » Son malheur fut d'être contraint d'écrire sans repos pour ne pas mourir de faim. Les esprits qui ne se reposent jamais sont sujets à beaucoup d'écarts. Pressé par la nécessité, talonné par l'événement, il ne donnait pas le temps à la pensée déposée dans son cerveau d'y mûrir ou de s'y clarifier. La précipitation, l'emportement gâtent ses écrits. Ses contradictions fatigantes ne sont que des rectifications successives de ces précipitations et de ces emportements, bientôt rectifiés par d'autres qui, à leur tour, le seront de même. De telle sorte que, quoique le plus péremptoire et le plus dog-

mâtisani des hommes, il en est le plus flottauL 11 affirme avec une violente autorité des idéesdépourvues de stabilité, il impose une conviction à laquelle il aura bien souvent cessé de croire luimême au moment qu'on l'adoptera. Son esprit^ autant que fort et étendu, était nativement droit et juste : ce n'était qu'à grand'peine qu'il parvenait à se rendre absurde et il n'y réussissait pas toujours. On pourrait par des extraits obtenir deux Prou* dhon, tous les deux également vrais, dont l'un serait la satire cruelle de l'autre. L'un, en souci d& l'applaudissement des cabarets, déraisonnant, blasphémant, favorisant, soulevant les plus détestables passions , démagogue à lier ; l'autre, sage, sensé, judicieux, exprimant d'un tour exquis les sentiments les plus élevés, épris de la beauté et de la pureté des lignes, idolâtre de la mélodie dans la musique et dans le langage^ juge sûr des événements, critique impitoyable de la sottise. Sous ses paradoxes à panache et ses exagérations tapageuses, que de trésors de raison et de vérité ! Nul n'a mieux démasqué les sectes, ridiculisé leurs programmes; bien avant ïaine il a dénoncé le néant intellectuel et l'hypocrisie de vertu de l'oppressif jacobinisme, il a appelé les nouveaux jacobins de leur vrai nom : Vous êtes des blagueurs. Il jugeait le gouvernement direct et la législation directe de Ledru- RoUin les deux plus énormes bévues dont il ait été parlé dans les fastes de la politique et de la philosophie. « Vous vous croyez, a-t-il dit à Louis Blanc, avec preuves à l'appui, l'abeille

du socialisme, vous n'en êtes que la cigale. » Son livre des Contradictions économiques est une œuvre formidable digne de rester. Il y examine successivement les prétendues vérités économiques, la propriété, la concurrence ; il démontre que chacune d'elles est vraie, mais que sa contradictoire ne l'est pas moins; ce qui les rend à la fois fausses et vraies. Est-ce à dire qu'il ne faille plus croire à rien? Nullement. Il faut écarter le côté négatif des idées, retenir leur côté positif, non les juxtaposer, mais les fondre dans une idée nouvelle, avant de chacune ce qu'elle a de bon et formant un tout complet et nouveau; en un mot il faut résoudre les antinomies par une synthèse.

Il n'a jamais réussi à dégager la synthèse ; de cascades en cascades, il en est arrivé à convenir que Tantinomie restait plus forte que lui et il l'a laissée intacte, ses deux termes se regardant, se menaçant, tantôt victorieux, tantôt vaincus. En 1851 il cherchait encore. Il venait d'éprouver deux graves échecs : Thiers avait réfuté son projet de crédit et Bastiat obtenu l'avantage dans la controverse sur le prêt à intérêt. Il essaya de se relever par un coup d'éclat. Dans un livre publié de Sainte-Pélagie, où il subissait un emprisonnement de trois années pour délit de presse \ il proposa la liquidation sociale. Plus d'Église ! la morale rationnelle au lieu de la morale révélée. Le divin est épuisé, a A moi Lu-

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